Onno le libérateur

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Richard Fuchs
« Elle » est libérée ! »

Ce sont les premiers mots qu'Onno Purbo m'ait dits depuis plus d'un an. « Elle n'aurait jamais pu l'être sans le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). »

Elle, c'est la bande de fréquence 2.4 MHz. Souvent désignée comme le « dernier mille » à franchir, elle permet l'accès direct, sans fil, aux banques de données et aux communications vocales dans les endroits où les lignes téléphoniques ne se rendent pas encore.

Au cours de la dernière décennie, Onno Purbo a fait campagne sans relâche pour l'utilisation du WiFi, ou Wireless Fidelity, c'est-à-dire des connexions Internet par ondes radioélectriques. En collaboration avec une vaste coalition de télécentres indonésiens, ou wartels, de cybercafés et de militants de l'Internet réunis en un mouvement peu structuré connu sous le nom de RebelNet, Purbo a fait pression auprès du gouvernement indonésien pour qu'il autorise l'utilisation de la bande de fréquence sans licence ni règlement et qu'il favorise, au lieu de décourager, la diffusion des nouvelles technologies.

Le 5 janvier 2005 a marqué un moment décisif dans leur lutte lorsque le nouveau gouvernement de l'Indonésie a déclaré que la bande de fréquence 2.4 MHz était libre et pouvait être utilisée sans licence ni règlement. Purbo, qui ne distribue pas les éloges à tort et à travers, attribue ce changement de politique au fait que le CRDI ait appuyé ses campagnes en faveur d'un infrastructure TIC communautaire et de la mutualisation des savoirs.

Un accès étendu

La fréquence 2.4 MHz a été libérée et Onno Purbo en est le libérateur reconnu. Pendant ces années où il tentait d'étendre l'accès à l'Internet en Indonésie, Purbo s'est acquis le titre de champion de l'Internet dans tout le pays. À la fin des années 1990, il a fait office de conseiller du président au sein d'une commission d'experts qui a produit un rapport axé sur l'avenir, Nusantara-21, ou Archipel 21.

Se rendant compte que les recommandations contenues dans le rapport servaient à solliciter des fonds auprès de vastes bureaucraties publiques plutôt qu'à entraîner des changements, Purbo a laissé son confortable emploi de professeur de génie à l'Institut de technologie de Bandung, la principale université de technologie de l'Indonésie, pour devenir le porte-parole et le paratonnerre d'un mouvement qui prenait naissance en vue d'inciter les Indonésiens à se faire, pour reprendre ses mots, des « producteurs de connaissances ».

Le militantisme semble être un trait de famille. Une génération plus tôt, c'est le père de Purbo qui a dirigé le mouvement qui allait instaurer en Indonésie la gérance de l'environnement et le développement communautaire durable. 

Oubliant son rôle de paisible professeur de génie, Purbo inscrit sur ses nouvelles cartes d'affaires : « Travaille pour le peuple d'Indonésie ». Sur cette nouvelle route, il aide à cristalliser tout un mouvement qui plaide en faveur d'un échange d'information et de technologie différent, moins coûteux et plus ouvert dans ce pays tropical de 17 000 îles et de 230 millions de personnes.

Purbo a tenu des ateliers et des colloques dans tous les coins du pays pour montrer aux gens comment construire et utiliser des technologies à peu de frais. Dans des salles de conférence, des universités et des écoles, Purbo a enseigné à des milliers d'Indonésiens comment construire leur propre système WiFi. En payant une modique somme, les participants ont aussi accès au site Web d'Onno Purbo, aux 40 ouvrages qu'il a publiés et à plus de 1 000 groupes Yahoo. Car il est d'avis que l'information devrait circuler librement; ses ouvrages ne sont pas protégés par le droit d'auteur. « Les initiatives qui visent au développement des TIC doivent s'autofinancer; il faut que ce soit des projets communautaires et durables. »

Éliminer les contraintes

La question toute simple de Purbo : « Pourquoi le peuple d'Indonésie ne peut-il pas utiliser la bande de fréquence 2.4 MHz ? » l'ont placés, lui et le mouvement RebelNet, en opposition directe avec l'organisme du gouvernement chargé de la réglementation et de la délivrance des licences. La compagnie nationale de téléphone et le ministère des Transports et des Communications ont avancé toutes sortes de raisons pour justifier cette interdiction. Aucune n'était acceptable pour Purbo et son mouvement en plein essor. Leur acharnement à démocratiser ce sur quoi les démagogues des télécommunications avaient la mainmise pouvait aisément se comparer à une prise de la Bastille virtuelle.

Mener les troupes n'a pas été une tâche facile. Le mouvement a reçu des menaces de politiciens et de fonctionnaires en place. La police indonésienne a saisi de l'équipement communautaire et du matériel éducatif que Purbo avait installés pour l'accès au WiFi. Des amis et des collègues ont été emprisonnés. La célébrité de la famille de Purbo lui a épargné le même sort, mais de justesse.

Les connaissances mènent aux changements

Onno Purbo insiste pour dire que le temps qu'il a passé comme agrégé de recherche auprès du CRDI a été le levier qui a donné lieu à la modification des politiques. Pour reprendre ses termes : « Je possédais les connaissances, mais le CRDI a rehaussé la valeur de ce savoir. » Il a passé toute l'année 2003 à travailler au CRDI avec le domaine de programme TIC-D, il a rencontré des responsables des politiques d'Afrique du Sud, du Bangladesh, du Canada, de l'Inde et d’Europe afin de discuter du WiFi comme technologie abordable et des TIC comme outils de développement. Il a participé au Forum de Harvard sur les TIC et la pauvreté, parrainé par le CRDI, en septembre 2003 et a été catapulté à l'avant-scène au Sommet mondial sur la société de l'information, à Genève en décembre 2003.

Les nouvelles de la reconnaissance de celui qui met tout en oeuvre pour combler le fossé numérique sont vite parvenues en Indonésie. De petite taille, mais gigantesque par l'énergie et le savoir, Onno Purbo a porté cette cause nationale sur la scène mondiale. Son auditoire international l'appuie dans sa démarche, lui voue son admiration et souhaite qu'il réussisse. L'ancien professeur de génie devenu militant local du numérique est internationalement reconnu comme un technologue engagé.

En plus d'écrire plusieurs ouvrages, de donner des ateliers sur l'accès sans fil à l'Internet et de servir de mentor, partout dans le monde, à une nouvelle génération d'aspirants libérateurs de l'Internet, Purbo a prononcé une allocation avant de quitter le CRDI au printemps 2004. L'événement, accueilli par l'ambassadeur de l'Indonésie au Canada et auquel ont assisté des diplomates, des dirigeants de collectivités indonésiennes locales au Canada et des membres des médias indonésiens, a marqué un tournant décisif en ce qu'il a su retenir l'attention des responsables des politiques en Indonésie.

Purbo accorde interview sur interview. Quand la nouvelle sur la libération de l'accès sans fil à l'Internet parvient à Jakarta, elle a pris une ampleur que même lui n'aurait jamais pu imaginer.

Les élections étant imminentes et un nouveau président devant être intronisé plus tard, à l'automne 2004, d'importants changements de politiques étaient annoncés avec la promesse d'y donner suite dans les 100 jours suivant celui du scrutin.

Le 5 janvier 2005, presque 100 jours après le début du nouveau mandat du gouvernement récemment élu, le ministre responsable, M. Hatta Radjasa, émettait un nouveau décret. Il s'avère que des années d'organisation communautaire, conjuguées à une tribune internationale où se faire entendre et à un nouveau régime axé sur des politiques qui tiennent compte du peuple, étaient les ingrédients qu'il fallait pour amener le changement.

La nouvelle loi permet aux enseignants des collèges, aux étudiants des universités et aux militants des collectivités locales d’avoir un accès abordable à l'Internet. Le spectre sans licence offre une transmission sans fil dans un rayon de presque 6 km. Des collectivités et des organisations cherchent à faire baisser encore davantage le coût mensuel des points d'accès Internet, qui s'élève à environ 400 $ CAN. Depuis l'entrée en vigueur de la nouvelle politique, plus de 1 000 nouveaux points de présence Internet sont créés au pays tous les mois.

Ce grand succès n'est que le premier pas de la libération. Pour Purbo, la bande de fréquence 5.8 MHz, plus puissante, est le prochain défi. Il veut aussi multiplier le nombre d'utilisateurs d'Internet en Indonésie et augmenter la quantité de matériel didactique et d'information disponible en langues locales.

Les gouvernements locaux, au courant de toute cette nouvelle activité, tentent de trouver des moyens de la taxer. Dans un cas, ils ont imposé une taxe sur la hauteur d'une tour de transmission plutôt que sur le nombre d'utilisateurs. Purbo sourit en racontant cette anecdote. Lui et les millions de membres de RebelNet savent comment construire de très petits appareils de transmission.