Mobiliser les jeunes, enraciner la démocratie

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Division des communications, CRDI
La recherche bien appliquée
Grâce au soutien du CRDI, une démarche de recherche originale aide le gouvernement du Brésil à inciter les jeunes à une plus grande participation citoyenne.

La solution de problèmes de façon démocratique n’est pas innée chez les jeunes, mais une de ses composantes l’est : le désir de se faire entendre… C’est là où la lutte en faveur de la démocratie prend sa source.

— Patrick Watson, auteur et homme de télévision canadien


Le défi sur le plan du développement : s’ouvrir aux jeunes
 
Pendant les années 1980 et 1990, des médias et des organisations non gouvernementales (ONG) du monde entier ont attiré l’attention sur le sort tragique de milliers d’enfants de la rue au Brésil, en proie à la pauvreté, à la dégradation de leurs conditions de vie et, souvent, à la violence.
 
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Intéresser les jeunes à la chose publique
Les études. L’emploi. La santé. L’environnement. Voilà, si on se fie aux résultats de deux dialogues nationaux tenus au Brésil et au Canada, les principaux enjeux d’actualité aux yeux des jeunes, quel que soit l’endroit où ils vivent.

Vidéo Jeunesse et démocratie au Brésil
Une démarche de recherche originale appuyée par le CRDI inspire de jeunes Brésiliens et leur donne le goût de prendre leur avenir en mains.

Insuffler une énergie nouvelle : Donner une voix et une visibilité aux jeunes
Le directeur général de l'Instituto Brasileiro de Análises Sociais e Econômicas, Cândido Grzybowski, s'entretient avec le CRDI d'une étude novatrice sur la jeunesse et la démocratie au Brésil.

Toutefois, ce n’était que la pointe de l’iceberg. En effet, des revenus insuffisants, le manque d’éducation et de sécurité risquaient de condamner au même sort des millions de jeunes vivant toujours dans leur milieu familial.

 
Aujourd’hui, la situation n’a guère évolué. Malgré les succès économiques des dernières années, le Brésil se heurte toujours à des inégalités économiques et sociales déconcertantes. Outre leurs conséquences économiques, les inégalités peuvent influer sur la participation politique des jeunes. Bon nombre des 34 millions de Brésiliens âgés de 15 à 24 ans se sentent vulnérables, non protégés, incertains quant à leur avenir, en marge de la vie publique, et sont réticents à s’engager dans l’action politique.
 
Mais ce n’est qu’un côté de la médaille, car il y a aussi beaucoup de jeunes Brésiliens qui tiennent vivement à prendre part à la chose publique. Ils sont ainsi des milliers à avoir assisté avec enthousiasme à des rencontres politiques, notamment au Forum social mondial, afin de discuter d’enjeux tant nationaux qu’internationaux.
 
En 2003, le nouveau gouvernement a reconnu que l’avenir du pays demeurerait sombre si les jeunes adultes s’abstenaient de participer au débat politique. Aussi a-t-on créé, grâce à un décret présidentiel, plusieurs institutions de haut niveau – notamment un conseil national de la jeunesse – ayant pour mandat d’approfondir la démocratie, de favoriser l’élaboration de politiques plus inclusives et, surtout, d’accroître l’engagement citoyen des jeunes.
 
Ricardo Funari / BrazilPhotos.com
 

Toutefois, il a d’abord fallu se pencher sur la question suivante : les jeunes Brésiliens sententils qu’ils ne sont pas des citoyens à part entière et, le cas échéant, quelle est l’étendue et la nature de cette marginalisation ?

 
L’idée : réflexion et dialogue
 
Grâce à l’appui du CRDI, deux ONG réputées ont mené l’étude. L’Instituto Brasileiro de Analíses Sociais e Econômicas (iBase), établi à Rio de Janeiro et fondé en 1981 par le regretté militant social Herbert de Souza (alias Betinho), a pour rôle de consolider la démocratie en luttant contre les inégalités et en stimulant la participation citoyenne.
 
La deuxième, l’Institut PÓLIS, créé à São Paulo en 1987, axe ses interventions sur les enjeux urbains, en particulier l’exercice de la citoyenneté, qui concrétise la démocratie.
 
L’objectif ultime est d’opérer un changement, d’apporter une amélioration, pour son pays, sa rue ou son village – peu importe. Une voie en complète une autre, c’est ce qu’il faut retenir. Selon nous, c’est ainsi qu’il nous faut chercher les solutions, en exerçant notre citoyenneté avant tout.
 
— Un jeune de Rio de Janeiro
Ces ONG tenaient à écouter ce que les jeunes avaient à dire, et leur plan de recherche prévoyait deux étapes. Elles ont d’abord effectué un sondage quantitatif type auprès d’un grand nombre de jeunes, puis elles ont organisé des « groupes de dialogue » afin de susciter une réflexion collective, un échange de points de vue et un dialogue sur des choix en matière de politiques, leurs conséquences et le partage des responsabilités. Le tout devait permettre de cerner les obstacles et des moyens de les surmonter.
 
Grâce au soutien technique d’un autre partenaire, les Réseaux canadiens de recherche en politiques publiques (RCRPP), il a été possible d’utiliser la méthode ChoiceWork. Il s’agit d’une démarche participative axée sur l’action citoyenne qui permet de régler des conflits de valeurs, de parvenir à des compromis concrets et d’établir collectivement les priorités et la marche à suivre. Les RCRPP l’ont adaptée aux réalités et aux besoins du Brésil.
 
La recherche : les meilleures voies
 
Lors du sondage, mené à la fin de 2004, les chercheurs ont interrogé 8 000 jeunes de 15 à 24 ans dans huit grandes villes. Un échantillonnage rigoureux a permis d’assurer l’équilibre entre les sexes et une bonne représentativité sur le plan notamment des classes sociales, des races et de la religion. On a ainsi réussi à rejoindre des groupes de jeunes qui se font rarement entendre. Les questions portaient sur les études, la famille, le travail, les médias, la culture, ainsi que sur les perceptions et les pratiques des jeunes au regard de la politique.
 
Les groupes de dialogue se sont réunis au début de 2005. Des jeunes ayant participé au sondage y ont pris part de façon volontaire, mais on a veillé à assurer une bonne représentativité sur le plan des revenus et du milieu social. Les 913 participants et participantes provenant de différentes villes du Brésil ont été répartis en 39 groupes. Ils devaient se prononcer sur les enjeux les plus préoccupants à leurs yeux, puis réfléchir collectivement aux « voies participatives » les plus à même de permettre l’atteinte de leurs objectifs en matière d’instruction, d’emploi et de culture et loisirs.
 
Sur le terrain : un travail collectif
 
Très tôt, les chercheurs ont découvert que la chose publique intéressait et préoccupait les jeunes Brésiliens davantage qu’ils ne l’avaient cru. De fait, ils semblent s’intéresser vivement aux conditions dans lesquelles vit la population du pays, mais n’ont pas encore trouvé le bon moyen pour agir.
 
Les dialogues ont fait ressortir d’importantes préoccupations.
 
Les jeunes citadins sont très exposés aux meurtres et aux accidents de la circulation, aussi la sécurité de leur personne est-elle source de grande inquiétude. Il ressort de l’étude que les jeunes, loin de vivre dans l’insouciance, font face à des problèmes liés à la protection même de la vie. Les jeunes associent violence et criminalité à une foule d’autres enjeux : pauvreté et inégalités sociales, faibles possibilités d’instruction, chômage, services de santé inadéquats, discrimination raciale, corruption et consommation de drogues.
 
En matière d’instruction, les jeunes réclament un vaste train de réformes : davantage d’écoles secondaires, des enseignants plus qualifiés et en plus grand nombre, de meilleurs programmes et de meilleures méthodes d’enseignement, davantage d’activités parascolaires. Pour beaucoup, l’amélioration du système d’éducation est essentielle à celle d’autres aspects de la vie; l’instruction apprend notamment aux jeunes à faire face aux conflits. Selon un participant de Rio, les jeunes estiment que l’instruction est l’élément le plus important, le fondement de toute chose.
 
L’exercice de la démocratie est un geste quotidien.
 
— Herbert de Souza (Betinho), fondateur d’iBase
Les dialogues ont confirmé que la situation relative à l’emploi est précaire et décourageante pour les jeunes Brésiliens. Les participants ont reconnu l’importance de l’obtention du tout premier emploi et se sont dits inquiets face au marché du travail qui rétrécit et aux préjugés contre les nouveaux travailleurs jeunes et inexpérimentés.
 
La culture et les loisirs occupent une place importante dans leur vie, et ils en ont souligné le lien étroit avec l’emploi et l’instruction. Sans travail, pas de loisirs possibles, a dit un habitant de Recife. Beaucoup ont déploré le manque d’installations sportives, de cinémas, de musées, de parcs et de centres culturels et ont insisté sur la nécessité d’établir une surveillance dans les parcs, les places publiques, les rues et sur les plages afin d’assurer la sécurité.
 
On a demandé aux jeunes d’indiquer comment ils envisageaient de participer à la concrétisation des changements souhaités. Ils pouvaient choisir parmi trois « voies participatives » ou en proposer une de leur cru.
 
Trois voies participatives
 
La première voie consiste à s’associer aux institutions « des adultes » bien établies telles que partis politiques, syndicats ou ONG. Pour certains, cette « voie politique » était la plus apte à assurer une efficacité d’action, alors que d’autres n’y voyaient que bureaucratie et corruption. Un jeune de Recife estimait que c’était en réalité la bonne voie, mais qu’il ne s’imaginait pas s’y engager personnellement – une remarque classique.
 
La deuxième voie concerne le bénévolat individuel, notamment dans les écoles et les hôpitaux, ou encore la participation aux banques alimentaires ou aux campagnes d’alphabétisation. Certains estimaient que cette voie permettait au gouvernement de s’en laver les mains, mais d’autres y voyaient une chance d’agir concrètement.
 
La troisième voie consiste à s’investir dans des institutions dirigées exclusivement par des jeunes : organismes sportifs ou culturels, journaux, sites Web ou fanzines. Certains participants considéraient cette voie comme précaire, manquant de vigueur politique et moins porteuse de changement. En revanche, d’autres la percevaient comme une voie implicitement démocratique, ayant une plus grande incidence que le bénévolat individuel, ou encore comme un moyen d’obtenir visibilité et respect.
Enfin, les groupes ont convenu que les trois voies présentaient des avantages et que le recours à une seule ne suffirait pas à résoudre les problèmes nombreux et complexes du Brésil. Les jeunes ont donc proposé de fusionner les éléments complémentaires pour créer une quatrième voie.
 
Tous les participants ont été invités à adresser un message aux politiciens du Brésil. Voici celui d’un jeune de São Paulo : Nous avons tous appris à établir une distinction entre un dialogue et un différend. J’invite les décideurs du pays à apprendre à travailler ensemble.
 
Ricardo Funari / BrazilPhotos.com
 

L’incidence : l’éclatement des stéréotypes

 
Le projet a eu comme conséquence immédiate que tous les participants ont acquis de nouvelles connaissances. Bon nombre de jeunes n’avaient jamais eu l’occasion auparavant d’échanger sur leurs expériences, et tous ont appris de leurs pairs la diversité extraordinaire du pays et de nouvelles façons de se mobiliser. Parallèlement, les chercheurs ont accru leurs capacités en appliquant, pour la première fois au Brésil, la méthode de dynamique de groupe interactive ChoiceWork.
 
Les dialogues ont également permis d’éclairer la population. Les médias ont en effet abondamment traité des conclusions de l’étude, ce qui a permis d’exercer des pressions sur le gouvernement. Pendant les campagnes électorales en 2006, les ONG ont distribué des milliers de dépliants faisant ressortir les grands enjeux. Par la suite, les décideurs municipaux se sont inspirés de ces dépliants pour formuler des mesures tenant compte des jeunes.
 
Ces activités de sensibilisation ont permis de faire éclater le stéréotype selon lequel les jeunes sont apathiques, et elles ont ouvert la voie à l’action dans plusieurs domaines. Par exemple, le conseil national de la jeunesse a organisé, en 2007, des rencontres publiques partout au Brésil en vue de discuter de nouvelles politiques visant à accroître encore davantage la participation des jeunes; ces consultations ont mis grandement à profit les conclusions de l’étude exécutée par iBase et PÓLIS.
 
Les défis de l’avenir : une démocratie sans frontières
 
Coédité par le CRDI et I.B. Tauris, l’ouvrage Youth and Democracy: a New Dialogue in Brazil, qui paraîtra en 2008, présentera les enseignements tirés du projet. Par ailleurs, iBase, PÓLIS et d’autres partenaires collaborent avec le CRDI à l’exécution d’études semblables auprès des jeunes de cinq autres pays d’Amérique latine.
 
Le projet a eu une incidence au Canada également. Les RCRPP ont mené le dialogue et sommet national Faire participer les jeunes Canadiens en mettant en application les enseignements tirés du dialogue avec les jeunes Brésiliens. Ce partenariat a débouché sur la tenue à Ottawa, en 2006, d’un colloque sur la démocratie et la jeunesse engagée au Brésil et au Canada, financé par le CRDI.