Lutte contre la pauvreté dans les pays en développement : doit-on cibler les ménages ou les femmes ?

Luc Savard, Anyck Dauphin, Marie-Claude Martin et Randy Spence
Les recherches récentes sur la façon dont sont prises les décisions au sein des ménages révèlent des choses fort étonnantes et pertinentes en ce qui a trait à la lutte contre la pauvreté. Elles démontrent d'abord que, dans plusieurs pays en développement, au Burkina Faso, au Bangladesh et en Afrique du Sud entre autres, plus la contribution de la femme au revenu du ménage est élevée, plus les dépenses de ce ménage en alimentation et en soins des enfants sont élevées, et plus ses dépenses en alcool et en tabac sont faibles. Elles démontrent en outre qu'au Brésil et en Côte d'Ivoire, les enfants dont les mères contribuent davantage au revenu du ménage ont un apport quotidien en calories supérieur, un poids plus élevé et sont plus grands.

Ces résultats influent de différentes manières sur la lutte contre la pauvreté, qui est, comme on le sait, au coeur des préoccupations des grands bailleurs de fonds. Plus de 70 pays à faible revenu ont déjà produit ou sont en train de produire un document de stratégie pour la réduction de la pauvreté (DSRP), qui sert de base et de condition à l'assistance fournie par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Le Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), appuyé par le Canada sur la scène internationale, s'est aussi donné comme objectif d'éradiquer la pauvreté. Malheureusement, la majorité de ces programmes de lutte contre la pauvreté font encore peu de cas de la dynamique de la prise de décision au sein du ménage, ce qui pourrait bien en compromettre la réussite.

Premièrement, les résultats susmentionnés viennent appuyer la forte présomption de plusieurs chercheurs selon laquelle les ressources des ménages ne sont pas forcément réparties de façon à satisfaire également les besoins de leurs membres. Plusieurs études soutiennent en effet que la nourriture est, par exemple, très souvent répartie de façon inéquitable à l'intérieur des ménages, et plus précisément que les besoins des hommes et des garçons ont préséance sur les besoins des femmes et des filles, et ceux des plus vieux, sur ceux des jeunes.

La répartition des ressources à l'intérieur des ménages étant inéquitable, l'utilisation de données agrégées par ménage pour déterminer si un ménage est pauvre ou non ne serait donc pas appropriée. Un ménage pourrait avoir suffisamment de ressources pour satisfaire les besoins de tous ses membres, mais une répartition tellement inéquitable que certains verraient leurs besoins comblés et d'autres non. Dans un tel cas, les indices standard de pauvreté donneraient donc non seulement une fausse image de la pauvreté, mais pourraient en outre amener les gouvernements à ne pas aider les personnes qui en ont besoin.

Deuxièmement, puisque les femmes attribueraient les ressources plus équitablement, une stratégie gagnante de réduction de la pauvreté devrait inclure des politiques visant l'augmentation du revenu des femmes. De telles politiques consisteraient par exemple, à promouvoir l'éducation des femmes, les secteurs à forte intensité de main-d'oeuvre féminine et le microcrédit. Le NEPAD intègre d'ailleurs plusieurs politiques destinées à accroître le niveau de revenu des femmes. Cela signifie aussi qu'un gouvernement qui souhaiterait aider les ménages pauvres par un transfert monétaire ou par la distribution de sacs de céréales, par exemple, devrait verser son aide aux épouses plutôt qu'aux époux.

En fait, les chercheurs qui étudient la prise de décisions au sein des ménages admettent maintenant que celles-ci sont le résultat d'une négociation entre ses membres, chacun ayant ses propres préférences sur la façon d'utiliser les ressources et un certain pouvoir de négociation. Ce pouvoir de négociation découlerait du degré de vulnérabilité du membre en cas de désaccord sur la répartition des ressources. Plus le membre est vulnérable, plus son pouvoir de négociation est faible et, donc, plus il aura à gagner d'une entente. En conséquence, il fera plus de concessions, et la répartition des ressources au sein du ménage correspondra moins à ses propres préférences. Dans les pays en développement, en cas de désaccord, il est typique pour l'homme de couper les vivres à sa femme et pour la femme, de réduire la quantité (ou la qualité) des services qu'elle rend à son mari, tels qu'aller lui chercher de l'eau, lui faire à manger, laver son linge. Dans certaines cultures, lorsque le désaccord est plus sérieux, il est même possible de divorcer.

Dans cette perspective, les gouvernements auraient donc tout intérêt, pour réduire la pauvreté des femmes et des enfants, à mettre au point des politiques augmentant le pouvoir de négociation des femmes non seulement par l'augmentation de leur revenu, comme nous venons de le mentionner, mais également en favorisant leurs droits, que ce soit en légalisant le divorce ou en établissant des conditions équitables pour le partage des ressources familiales et la garde des enfants en cas de divorce.

Tout cela démontre à quel point il est important de poursuivre les recherches sur les questions ayant trait à la pauvreté. Le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) a lancé en 1990 un programme de recherche, connu sous le nom de MIMAP, dont l'objectif est d'aider les pays en développement à réduire la pauvreté par la mise en oeuvre de politiques macroéconomiques et d'interventions microsociales mieux adaptées.

Ce programme regroupe des chercheurs et des décideurs politiques de près de 15 pays en développement, des ONG et des experts du Canada et d'ailleurs. La collaboration entre tous ces acteurs permet non seulement de poser les bonnes questions et de réaliser des travaux de recherche novateurs, dignes de foi et de qualité, mais aussi de déterminer les goulets d'étranglement occasionnés par les contraintes d'ordre culturel et politique propres à chaque pays.

Luc Savard, Anyck Dauphin, Marie-Claude Martin et Randy Spence sont des économistes spécialisés en développement. Ils font partie du réseau MIMAP (Effets microsociaux des politiques macroéconomiques et d'ajustement) du CRDI, un réseau international de recherche et d'intervention sur la pauvreté et les politiques économiques.