L'information au service de la lutte contre les mutilations génitales féminines en Afrique

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Ramata Thioune et Nadine Robitaille
L’année dernière, Aida, 16 ans, a fait une découverte déconcertante : on lui a enlevé une partie de son clitoris lorsqu’elle était enfant.

On estime qu’environ 135 millions de jeunes filles et femmes africaines ont subi le même sort que cette adolescente sénégalaise, à savoir la mutilation de leurs organes génitaux, aussi appelée circoncision féminine; cette intervention dangereuse et douloureuse est pratiquée sans leur consentement et souvent même à leur insu.

Que sont les mutilations génitales féminines (MGF) ?


Les MGF désignent les pratiques consistant en l'ablation partielle ou totale ou en l'altération des organes génitaux féminins. Les MGF sont généralement pratiquées sur les jeunes filles en très bas âge.

Trois grandes catégories de MGF sont pratiquées en Afrique de l'Ouest : 

  • L'excision du prépuce avec ablation d'une partie ou de la totalité du clitoris; cette pratique compte pour 80 % de tous les cas de MGF.
  • L'ablation du clitoris avec excision des petites lèvres.
  • L'excision des organes génitaux externes et le rétrécissement de l'ouverture vaginale. Cette pratique, appelée infibulation, est extrêmement rare en Afrique de l'Ouest.

Bien qu'on utilise le terme général de circoncision féminine, les opposants de ces pratiques les désignent sous le nom de mutilations ou ablations génitales féminines.

Les mutilations génitales féminines, ou MGF, vont de l’ablation partielle ou complète du clitoris ou des petites lèvres à l’incision des grandes lèvres, dont les surfaces à vif sont ensuite cousues ou jointes de manière à recouvrir l’ouverture vaginale lorsqu’elles cicatrisent.

Si ces interventions sont de plus en plus souvent pratiquées par un médecin au domicile des fillettes, dans de nombreux cas, elles demeurent effectuées par une femme âgée ou une sage-femme, sans mesures d’hygiène et sans anesthésie.

Ces interventions, qui constituent des pratiques traditionnelles dans de nombreuses cultures, sont généralement effectuées sur les fillettes en très bas âge. La croyance veut qu’elles améliorent l’hygiène féminine et contribuent à éliminer les maladies, mais on considère aussi qu’elles constituent un moyen de sauvegarder l’honneur de la famille, ainsi que la virginité et la capacité de la jeune fille de trouver un mari. Dans de nombreuses communautés, il s’agit d’un facteur d’acceptation sociale.

Les MGF sont pratiquées tant au sein des communautés musulmanes que chrétiennes, et les avis divergent quant à l’origine de cette coutume et aux raisons qui ont motivé son apparition. Alors que la circoncision masculine est un précepte tant du judaïsme que de l’islam, aucune grande religion n’exige ni ne recommande la circoncision féminine.

Cette pratique est cependant condamnée par les organisations médicales et par celles qui défendent les droits de la personne. Les MGF comportent des risques de complications graves, dont des hémorragies, des infections, l’exposition aux maladies (dont le risque de contracter le VIH) et peuvent parfois même entraîner la mort. À plus long terme, certaines femmes souffrent de problèmes chroniques de différentes natures – problèmes urinaires ou menstruels, dysfonctionnement sexuel, infertilité, grossesse et accouchement difficiles. Certaines d’entre elles peuvent également être marquées à vie et souffrir de dépression.

Malgré l’existence de nombreuses lois nationales et de conventions internationales visant à protéger les droits des femmes à la santé et à l’intégrité physique, les MGF demeurent pratique courante en Afrique subsaharienne, et particulièrement en Afrique de l’Ouest. Elles sont également fréquentes dans certains pays du Moyen-Orient, et dans différentes régions d’Asie, des Amériques et d’Europe, principalement au sein des communautés d'immigrants.

Deux millions de jeunes filles par année — soit environ 6 000 par jour — sont encore soumises à de telles interventions, illégales dans la majorité des pays occidentaux, notamment au Canada.

Dans la quasi-totalité des cas, les MGF sont exécutées avec le consentement des parents et des anciens de la famille. Ce sont souvent les femmes âgées qui perpétuent la pratique, se considérant les gardiennes des valeurs et des croyances culturelles.

En raison de normes sociétales qui ne permettent pas de parler des questions d’ordre sexuel, bon nombre de femmes ne découvrent avoir subi de telles interventions que beaucoup plus tard dans leur vie. « Mes parents ne me l’avaient jamais dit, avoue Aida. [Dans ma culture] il est interdit de parler de toute question liée au sexe, et il est impensable d’aborder le sujet avec les aînés. »

Amorcer un débat

Toutefois, on parle de plus en plus ouvertement des MGF, dans le cadre de projets visant à les éliminer. Ainsi, Aida a appris qu’elle avait été mutilée à l’occasion d’un projet de recherche financé par le Centre de recherches pour le développement international, une société d’État canadienne, auquel elle a participé.

Depuis l’an dernier, des groupes de jeunes filles et garçons âgés de 15 à 25 ans travaillent avec une équipe de chercheurs ouest-africains dans le cadre d’un projet d’Environnement et développement du tiers-monde (Enda), une organisation non gouvernementale (ONG) internationale établie au Sénégal.

Il s’agit d’un projet tout à fait original : les chercheurs examinent comment les outils de communication modernes (tels que les téléphones mobiles, Internet et la radio communautaire) peuvent être mis à contribution pour lutter contre les MGF dans trois pays francophones d’Afrique de l’Ouest, à savoir le Mali, le Burkina Faso et le Sénégal (voir l’encadré pour plus d’information sur les MGF dans ces pays).

C’est la première fois que ces outils de communication, souvent appelés technologies de l’information et de la communication (TIC), sont utilisés pour accélérer l’éradication des MGF.

 
En fait, les TIC suscitent des changements énormes en Afrique.

Le continent tout entier s’est mis à la technologie mobile, « court-circuitant  » l’étape des réseaux de téléphones fixes, lesquels sont difficiles et coûteux à installer et à entretenir dans les régions rurales. Grâce à des télécentres mis sur pied dans des collectivités éloignées de différentes régions d’Afrique, les populations géographiquement isolées peuvent maintenant avoir accès à des ordinateurs, à Internet et à la radio communautaire.

En Afrique comme ailleurs, les jeunes sont de fervents utilisateurs des nouvelles technologies; les chercheurs misent sur cet intérêt pour informer les Africains, les jeunes plus particulièrement, et pour contribuer à changer les attitudes au sujet des MGF et des droits des femmes. The continent has embraced mobile technology, “leapfrogging” over fixed-line phone networks that are difficult and costly to install and maintain in rural areas. Telecentres set up in remote communities across Africa are now giving geographically isolated people access to computers, the Internet, and community radio.

Ils estiment ainsi favoriser la participation citoyenne et le processus de démocratisation.

« Dans les régions visées par l’étude, la majorité des gens ne connaissent pas leurs droits, et les femmes encore moins, dit Celestine Soré, l’une des chercheures travaillant au projet. Il y a un important travail de sensibilisation et de formation à faire pour que ces gens se sentent bien outillés pour lutter contre les MGF… Nous devons rendre les jeunes aptes à remettre ces pratiques en question, non seulement dans la sphère publique mais également dans la sphère privée, souvent très répressive. »

En fait, comme l’explique Mariam Sow, secrétaire exécutive d’Enda, bien que cette question vise au premier chef les jeunes, ceux-ci sont généralement exclus de l’élaboration des mesures de prévention, tant à l’échelle nationale que locale. Les femmes, en particulier, n’ont aucun droit à l’information et n'ont pas le pouvoir de communiquer, de prendre des décisions ou de protéger leur intégrité physique et celle de leurs filles.

La situation est souvent pire pour les femmes qui n’ont pas subi de mutilations lorsque vient le moment de se marier et d’intégrer une communauté où ces pratiques ont encore cours. Et Mariam Sow se demande si les jeunes hommes auront le courage de défendre le droit des femmes à l’égalité et de s’engager dans la lutte contre les MGF.

Faire appel aux jeunes

En collaboration avec des groupes de femmes, des ONG et des travailleurs de la santé, les chercheurs recueillent de l’information et des statistiques sur les MGF et les communiquent ensuite aux jeunes femmes et aux jeunes hommes par différents moyens – courrier électronique, messagerie instantanée, radio interactive, etc.

Les chercheurs s’emploient surtout à expliquer les droits des femmes et les répercussions des MGF sur la santé génésique, physique et mentale des femmes. Après avoir été informés de ces différents aspects, les participants et participantes – telle Aida – sont encadrés par des intervenantes engagées dans la défense des droits des femmes et reçoivent la formation et les compétences nécessaires pour diriger des ateliers dans leur propre communauté. 

Les jeunes transmettent ensuite les connaissances qu’ils ont acquises à leurs parents, à leurs grands-parents et à d’autres membres de leur communauté, dans l’espoir de parvenir à transformer les croyances et les pratiques. La participation des jeunes hommes à ces campagnes de sensibilisation est particulièrement importante dans les sociétés patriarcales.

Afin de faciliter la transmission de l’information, un forum de discussion international en ligne a été lancé en juillet 2007. Jusqu’en février 2008, les jeunes, les organismes de lutte contre les MGF, ceux qui travaillent dans le domaine des TIC, de la jeunesse ou du développement communautaire, ainsi que les chercheurs et les responsables des politiques sont invités à participer à la discussion.

Malgré les difficultés auxquelles ils font face, chercheurs et participants ont bon espoir que leurs efforts contribueront à réduire le nombre de cas de MGF en Afrique de l’Ouest.

S’il n’en tient qu’à Aida, les changements se feront tout d’abord sentir au sein de sa propre famille.

« Maintenant que je connais les répercussions des MGF sur la santé… je consacrerai toutes mes forces à combattre ces pratiques et à empêcher que les jeunes filles en soient victimes, dit Aida. Je vais informer les membres de ma famille, [à commencer par] mes parents, pour que mes jeunes soeurs n’aient pas à subir les conséquences de ces pratiques. »

 

Au Mali, où les MGF ne sont pas encore interdites par la loi, 90 % des femmes ont été circoncises. Plusieurs ONG, appuyées par le gouvernement, y luttent en faveur de l'abolition de cette pratique.

Au Burkina Faso, les MGF sont pratiquées dans la quasi-totalité des 50 groupes ethniques du pays, et 70 % des femmes ont subi une forme ou une autre de mutilation. Toutefois, le gouvernement a adopté récemment une loi les interdisant et a lancé une vaste campagne visant à les éradiquer.

Seulement 20 % des femmes du Sénégal ont subi des mutilations génitales. Les MGF ont été interdites en 1999, et, en 2003, plus de 250 villages du pays se sont engagés à les abandonner.

Sources : Amnesty International et le département d'État des États-Unis

Cet article a d'abord été publié dans le magazine Lush.