L’importance de l’actualité de l’information économique

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Keane J. Shore

Entretien avec Celia Reyes

L’Asie est la plus grande région en développement du globe, tant pour ce qui est des terres émergées que de la population. Plus de 70 % des habitants du monde en développement vivent en Asie.

Au cours des trois dernières décennies, la région a connu des changements sans précédent. L’incidence de la pauvreté absolue a diminué et les revenus par habitant ont augmenté. Les principaux indicateurs sociaux se sont améliorés de façon continue : de 1975 à 1990, par exemple, le PIB par personne, en termes réels, a quadruplé en Asie de l’Est, triplé en Asie du Sud-Est et doublé en Asie du Sud. L’espérance de vie a augmenté d’au moins une douzaine d’années en Asie du Sud et du Sud-Est. Depuis 1980, les taux d'alphabétisation des adultes de l’Asie du Sud-Est et de l'Est sont passés de 80 % à plus de 90 %. Dans toute la région, la malnutrition est moins répandue et les taux de mortalité infantile ont baissé.

Néanmoins, certaines tendances, qui persistent, sont troublantes. La pauvreté dans le monde en développement s’est déplacée sensiblement vers l’Asie du Sud et l’Afrique subsaharienne. Trouver les moyens de faire face à ce déplacement est une tâche qui préoccupe grandement Celia Reyes, directrice d'un projet Impacts micros des politiques macroéconomiques et d'ajustement (MIMAP) dans les Philippines, financé par le CRDI. Le projet MIMAP-Philippines a été le premier à voir le jour; aujourd’hui, le réseau regroupe une douzaine de pays d’Asie et d’Afrique.

Celia Reyes est agrégée supérieure de recherche au Philippine Institute for Development Studies. La pauvreté — en particulier sous l’angle de l’incidence des politiques et des programmes sur la pauvreté et l’équité — est l’un de ses principaux domaines de recherche. Elle a aussi travaillé à la conception et à la mise en application de systèmes de suivi de la pauvreté visant à fournir aux décideurs nationaux et locaux les plus récentes informations sur le bien-être de groupes vulnérables.

Keane Shore, rédacteur d’Ottawa, a interviewé Celia Reyes en juin 2002. Voici un résumé de leur conversation.

 
Au cours des dernières décennies, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines et la Thaïlande ont vu leur situation s’améliorer considérablement au regard de la réduction de la pauvreté. Mais il reste encore beaucoup à faire. Les données dont nous disposons révèlent que, selon les pays, ce sont diverses dimensions de la pauvreté qu’il faut atténuer et qu’il faut aussi, à ce chapitre, tenir compte des sexospécificités.

Il faut en outre réduire les disparités au sein même des pays. Aux Philippines, par exemple, l’incidence de la pauvreté se situe à environ 35 % pour l’ensemble du pays, mais elle pourrait être de moins de 10 % dans toute la zone urbaine de la capitale nationale, Manille. Par contre, dans la région autonome de Mindinao, elle oscille autour de 70 %. De toute évidence, il existe dans ce pays des disparités criantes sur lesquelles il faut se pencher.

Plusieurs stratégies sont possibles pour s’attaquer à la pauvreté. Je crois que l’une des plus importantes consiste à mettre en place un système de suivi de la pauvreté. Pourquoi ? Parce qu’il fournit de l’information sur les diverses facettes de la pauvreté. Des renseignements de ce genre sont très utiles pour défendre les droits des pauvres. Au lieu de simplement signaler que la pauvreté est un phénomène répandu, on a des chiffres concrets sur lesquels se fonder. Il est plus facile, avec ces données, d’inciter les gens à agir, par exemple à affecter des ressources à la résolution des problèmes. Des chiffres solides provenant d’un système de suivi de la pauvreté nous permettent aussi d’évaluer l’incidence des politiques et des programmes et peuvent nous aider à déterminer les personnes qui doivent bénéficier de programmes spéciaux. Des événements récents sur la scène internationale, comme la libéralisation des échanges commerciaux, peuvent avoir des effets à la fois bénéfiques et néfastes sur les populations : un système de suivi de la pauvreté peut nous aider à évaluer les répercussions de certaines de ces politiques-là, également.

Le suivi de la pauvreté à l’échelle locale

Les systèmes de suivi local de la pauvreté, ou systèmes de suivi communautaire de la pauvreté (CBMS), peuvent être complémentaires aux systèmes nationaux et fournir aux décideurs locaux et aux autorités chargées de la mise en oeuvre des programmes des données solides pour étayer leurs prises de décisions.

De nombreux pays se sont déjà dotés de systèmes de suivi de la pauvreté, qui se fondent généralement sur des données provenant d’enquêtes et de recensements nationaux effectués tous les trois, cinq ou dix ans et qui donnent des renseignements sur la situation nationale ou, au mieux, régionale. Cela signifie que les données ne sont pas suffisamment ventilées pour répondre aux besoins des décideurs locaux et des autorités qui mettent les programmes en oeuvre à l’échelle locale. Pour cela, il faut un système de suivi communautaire.

Et un réseau de systèmes de suivi communautaire peut nous donner des signes avant-coureurs de crises imminentes plus rapidement que les données nationales. Par exemple, à MIMAP, nous avons été à même de constater que, lors de la crise financière en Asie, en 1997, les données dont nous disposions à l’époque n’indiquaient nullement que la crise avait aux Philippines des répercussions sociales importantes, conjuguée aux effets de la situation météorologique particulière attribuable à El Ninõ cette année-là. De fait, nous n’avions que les résultats d’une enquête nationale menée en 1997; la prochaine devait avoir lieu trois ans plus tard, en 2000. Et, comme toujours, il fallait compter avec un décalage considérable entre la collecte des données nationales et le traitement et la distribution des résultats définitifs.

Les premiers signes avant-coureurs

Par conséquent, nous n’avions pas assez d’information pour signaler aux décideurs, entre autres, que la crise financière avait bel et bien des répercussions sociales néfastes dont la population aurait à souffrir. De fait, il y a deux ans seulement que nous avons découvert l’importance de ces répercussions aux Philippines, tant sur le plan du décrochage scolaire que de la malnutrition et de la pauvreté. Nous n’avons pu avoir accès aux enquêtes nationales et aux dossiers administratifs que deux ou trois ans après que la crise eut lieu. Je crois qu’un système de suivi communautaire de la pauvreté permettrait aux chercheurs de fournir aux décideurs de l’information en temps plus opportun de sorte qu’ils puissent agir rapidement pour éviter les effets néfastes les plus graves pour la population.

Si nous avions su plus tôt que le décrochage scolaire avait augmenté à ce point, peut-être aurions-nous pu mettre en oeuvre des programmes qui auraient incité les jeunes à rester à l’école. Une fois qu’ils ont décroché, il est difficile de les ramener. Nous estimons qu’une aide financière, comme la prise en charge de certaines dépenses extrascolaires auxquelles doivent faire face les élèves des écoles publiques, aurait permis d'éviter la hausse du taux d'abandon scolaire qui est survenue pendant et après la crise.

Un projet pilote dans la province de Palawan

Je veux parler brièvement de l’expérience de MIMAP dans la province de Palawan, où nous avions l’intention de mettre en place un système de suivi communautaire. La communauté, là, se nomme barangay (ou village). MIMAP a fourni de l’aide technique aux administrations provinciales et municipales ainsi qu’à celle du barangay afin de couvrir les frais de la mise en oeuvre du système de collecte de données. Pour réduire ces frais dans la mesure du possible, les données sont recueillies par des représentants du barangay ou du village, des travailleurs de la santé, des conseillers en nutrition, des enseignants, des étudiants en stage, etc.

Au début, nous avons été étonnés de voir les politiciens adopter ce système parce qu’il semblait plutôt risqué pour eux. Un système de suivi communautaire de la pauvreté donne aux membres de la collectivité un outil qui leur permet d’évaluer dans quelle mesure les dirigeants locaux s’acquittent de leurs obligations et montre clairement s’ils ont ou non fait quelque chose pour donner suite aux besoins de la population. Néanmoins, les autorités de la province de Palawan ont rapidement adopté ce système, estimant qu’elles avaient réellement besoin de ce genre d’information pour mener à bien un plan de développement qui réponde aux besoins. Nous y avons découvert qu’il est possible d’intégrer un CBMS aux activités d’une institution, bien que nous sachions maintenant qu’il faut renforcer les capacités afin de pouvoir recueillir, traiter, analyser et utiliser les données.

Dans le cadre de ce projet pilote, nous avons dû travailler ferme pour montrer aux participants comment recueillir les données de manière scientifique et comment calculer et traiter ces dernières pour les convertir en proportions et en ratios. Il a aussi fallu les aider à en comprendre l'utilisation. Toutefois, nous nous sommes rendu compte qu’ils voulaient informatiser eux-mêmes le système. Ils ont déjà eu recours à la technologie des systèmes d’information géographique (SIG) pour faire ressortir les disparités entre différentes zones et municipalités de sorte que les décideurs peuvent désormais centrer leurs interventions là où les besoins sont les plus grands. Par exemple, ils ont mis au point une base de données qui permet de déterminer dans quel barangay il faudrait lancer un projet d’approvisionnement en eau. Bref, ce qui nous semble le plus intéressant dans la province de Palawan, c’est la réceptivité des autorités locales aux innovations susceptibles d’aider à l’élaboration de meilleurs plans de développement.

Planifier

Que reste-t-il à faire ? Malgré la demande accrue de statistiques, les instances internationales, nationales et locales font encore trop peu d’efforts pour mettre en place une capacité statistique appropriée et durable. Il faut faire prendre davantage conscience de l’importance de statistiques pertinentes et produites en temps opportun aux fins de la prise de décisions, de la gestion et de la reddition de comptes. De plus, la création éventuelle d’un réseau réunissant les pays, les institutions et les spécialistes qui font appel à des systèmes nationaux et locaux de suivi de la pauvreté offrirait un moyen d’instaurer et d'échanger des pratiques exemplaires. Ce réseau permettrait également de renforcer les capacités et faciliterait les activités de plaidoyer.

Cela suppose énormément de sensibilisation, outre le travail technique que comporte habituellement la recherche. Il ne s’agit pas seulement de concevoir un système; il faut aussi le mettre en application.

Aux Philippines, l’intégration du CBMS aux activités institutionnelles nationales est en bonne voie. Nous avons rencontré plusieurs groupes de travail techniques interorganismes, chapeautés par la Commission nationale de lutte contre la pauvreté, afin d’examiner comment faire adopter dans tout le pays le système mis en place dans la province de Palawan. En même temps, nous travaillons en collaboration avec le ministère de l'Intérieur et des Collectivités locales à la conception d’un manuel qui aidera les administrations locales à se doter d'un CBMS. Nous avons bon espoir que toutes les institutions du pays finiront par adopter ce système.

Je crois qu’en multipliant les interventions, nous arriverons à convaincre plusieurs autres pays d’adopter un CBMS à l’échelle nationale. Sans doute faudra-t-il obtenir l’appui de donateurs assez patients pour attendre la mise en place d’un nouveau système. MIMAP existe depuis plus d’une décennie; nous avons appris qu’il peut être très difficile de changer les points de vue ou les mentalités des décideurs et des responsables de la mise en oeuvre des programmes. Nous ne nous contentons pas de leur présenter de l’information; nous leur demandons d’agir différemment. Cela dit, je pense que MIMAP a réussi à modifier leur manière de voir.