Les TIC au secours des éleveurs du Sahel

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Coumba Sylla
À quelques pas de la grand-place de Kouthiaba, bourgade située à quelque 600 km de Dakar, des dizaines d'éleveurs essaient d'attirer l'attention des passants sur leur bétail en ce dimanche de « louma », grand marché hebdomadaire des zones rurales du Sénégal.

Mais entre bêlements de moutons et chèvres, meuglements de bœufs et hennissements de chevaux, ils en profitent aussi, comme d'habitude, pour échanger des informations ou discuter des préoccupations essentielles des éleveurs sahéliens : les possibilités de pâturages, les risques de maladies, les avantages commerciaux et surtout toutes les questions liées à la gestion de la transhumance des troupeaux.

Cette pratique saisonnière multi-séculaire pousse chaque année pasteurs et bergers, lorsque les pluies se font rares, à se déplacer avec leurs animaux à la recherche de nouveaux pâturages et de points d'eau. Au Sénégal, elle les conduit des savanes asséchées du nord vers les zones plus fertiles du sud, ce qui ne se passe pas sans conséquences.

Une pratique incontournable

En effet, le couvert végétal diminue, les sols s'appauvrissent, le désert avance. L'environnement, de plus en plus fragilisé, est soumis à de fortes pressions, déplorent populations et experts. Dans un tel contexte, la transhumance du bétail est incontournable pour permettre la survie des cheptels sahéliens, mais aussi source de problèmes.

Les déplacements de troupeaux génèrent de nombreux conflits entre paysans des zones de pâturages et éleveurs transhumants ou entre éleveurs sédentaires et transhumants, sans compter l'introduction ou la propagation de maladies animales dans les localités d'accueil. De plus, trop faiblement nourris pour les kilomètres parcourus, les troupeaux perdent de leur productivité, en lait comme viande, au court de ces longues transhumances.

Mais celles-ci demeurent essentielles à l'économie des pays sahéliens où l'élevage représente de 15 à 35 % du produit intérieur brut, et auxquels le bétail fournit entre 15 à 30 % des recettes d'exportation. L'élevage transhumant constitue donc un élément capital du secteur primaire au Sénégal, où il procure aux ruraux de 55 à 75 % de leurs revenus.

Lever la menace

Comment, alors, aider les communautés rurales à pratiquer un mode d'élevage plus performant pour la gestion de leur bétail et des pâturages, menacés à long terme par la surexploitation ?

La question a été examinée par plusieurs experts africains lors d'un atelier régional tenu à Addis Abeba et d'une rencontre ouest-africaine organisée à Dakar, en 1998. Ces travaux ont donné naissance à un projet de recherche, lancé début 2001, qui tente de mettre les nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC) au service des éleveurs.

L'initiative émane de l'École inter-États des sciences et médecine vétérinaires de Dakar (EISMV), qui l'exécute en collaboration avec le Centre de suivi écologique (CSE), avec le soutien financier de l’initiative de programme Acacia du Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Objectif visé : pousser les pasteurs à « mieux nourrir leurs animaux, développer la production animale et assurer une gestion durable de l'environnement » grâce à l'information et aux échanges permis par ces technologies, explique Yalacé Kaboret, professeur à l'EISMV et chef du projet.

Les technologies à la rescousse

Il s'agit d'utiliser les nouvelles technologies pour informer les éleveurs sur les ressources des zones de transhumance, pour tracer et suivre le parcours de certains bergers et de leur bétail d'un point à l'autre de la zone sylvo-pastorale.

Des enquêtes de terrain ont également été menées auprès de plus de 200 familles dans trois pays (Burkina Faso, Mali et Sénégal) sur « l'état des lieux des pratiques traditionnelles et des savoirs locaux pour l'utilisation des ressources pastorales » afin de les combiner aux outils et connaissances modernes, et de les rendre accessibles.

Trois zones, dites « unités pastorales » (UP) du Sénégal (Kouthiaba, Thiel et Tessékéré), servent de terrain d'essai au projet nommé « Utilisation des NTIC dans le suivi temporel du bétail transhumant par les communautés de base pour une gestion durable des ressources pastorales au Sahel ». Dans chacune de ces zones de test, des éleveurs ont été formés à lire et à établir des cartes géographiques grâce, notamment, au maniement d'appareils GPS (Global Positioning System), connectés à des satellites et permettant de se positionner précisément sur la Terre.

Plusieurs d’entre eux ont également été dotés de téléphones portables, permettant ainsi une circulation accélérée de l’information, tout leur fournissant ainsi un « système d'alerte » immédiat en cas de catastrophes. Enfin, certains éleveurs ont aussi été initiés à l'informatique pour accéder à l’information disponible sur le Web : un équipement complet pour la connexion Internet a été installé dans chaque unité pastorale, pour leur permettre d'être informés en temps réel à travers un site construit pour eux en juillet 2003.

Surnommé « cyber-pasteur », le site « Gallé Aynabé », « la maison de l'éleveur » en langue locale peule, présente des cartes montrant quels endroits sont occupés, lesquels sont verdoyants, ainsi qu'une estimation de la « capacité de charge », indiquant le nombre d'animaux pouvant migrer sans grand risque pour l'environnement et les ressources. « Gallé Aynabé » consacre aussi des pages aux moyens de reconnaître et de lutter contre les maladies animales.

Un projet-pilote novateur

« C'est la première fois en Afrique que l'on introduit cette combinaison de TIC comme outils de suivi de la migration du bétail », déclare Kaboret. Tout cela « nous a permis de lever un certain nombre de contraintes, en rendant l'information disponible sur les pâturages et les points d'eau par exemple », assure Kéba Sané, président de l'UP de Kouthiaba. « Avant le projet, les éleveurs éprouvaient beaucoup de difficultés pour avoir des renseignements, parce qu'ils devaient attendre les 'loumas' ou se déplacer eux-mêmes pour savoir où ils devaient conduire les animaux » en périodes de transhumance, indique de son côté Issa Ndiaye, agent technique d'élevage de l'UP de Thiel.

« Dans la théorie, tout est OK. Nous sommes partis d'un monde qui ne savait pas ce qu'était un ordinateur, une carte d'occupation des sols, un GPS, pour arriver à un monde qui s'est approprié » les TIC, observe Kaboret.

Cependant, dans la pratique, les acteurs du projet rencontrent quelques difficultés liées à l'usage de ces technologies modernes dans ces zones rurales sahéliennes. La majorité des destinataires est analphabète ou alphabétisé en langue peule, expliquent-ils. La connexion est parfois impossible pour cause de réseau défaillant ou manque d'alimentation (la plupart des appareils fonctionnent à l'énergie solaire), l’entretien des machines n'est pas toujours assuré et le matériel n'est pas toujours en sécurité, ajoutent-ils.

Ces « préoccupations » seront prises en compte, parce que « ce projet est encore en phase d'expérimentation. Nous sommes en train de réfléchir sur des outils et des moyens plus simples pour la deuxième phase », confie Kaboret.

L'objectif principal de ce projet-pilote est de montrer, principalement aux décideurs, que ces outils modernes peuvent réellement contribuer à améliorer les conditions de vie et de travail des éleveurs. Et, comme le rappelle le chef du projet, « le problème de fond, ici, c'est de contribuer à la lutte contre la pauvreté ».

Résoudre les problèmes liés à la transhumance, c'est contribuer au développement durable et à la baisse de la pauvreté, estime également Abdoulaye Bouna Niang, Directeur de l'élevage du Sénégal. La piste des TIC semble donc porteuse d'espoirs pour répondre aux préoccupations de 3 des quelque 9,2 millions d'habitants de ce pays.

Journaliste malienne, Coumba Sylla travaille pour le bureau régional de l’Agence France Presse à Dakar.