Les téléphones mobiles sont la solution aux problèmes de l’Afrique… vraiment ?

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Division des communications, CRDI
En moins d’une génération, les technologies de l’information et de la communication (TIC) ont révolutionné la planète. Partout au monde, des innovations comme les ordinateurs personnels, Internet, le courrier électronique, les assistants numériques personnels (ANP) et les téléphones mobiles ont transformé, et le plus souvent amélioré, la vie des gens. Ces progrès exceptionnels sont survenus même dans des régions où d’autres mesures de développement social et économique n’avaient pas donné les résultats escomptés.
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L’Afrique est l’une de ces régions. Si relativement peu d’Africains possèdent un ordinateur ou ont accès à Internet, certains types de TIC ont malgré tout connu un essor remarquable. Par exemple, grâce en partie à la technologie des microstations (VSAT), la téléphonie mobile est de plus en plus accessible, même dans les régions rurales peu peuplées. De plus, les téléphones mobiles sont mis à profit de façon novatrice pour permettre notamment la recherche en santé, l’établissement de diagnostics, la surveillance du prix des marchandises et des conditions météorologiques et les transferts d’argent. Souvent, ce sont des gens à faible revenu qui ont imaginé ces nouvelles utilisations, pour répondre à leurs besoins courants.

Au vu de ce rapide essor de la téléphonie mobile, certains experts ont prédit que cette dernière serait au coeur de la solution des problèmes économiques et sociaux du continent. Ils se félicitent de ce bond technologique – l’Afrique comptant toujours relativement peu de lignes terrestres – et de la possibilité que la téléphonie mobile rapproche les gens, la population étant dispersée sur un vaste territoire.

 
Alison Gillwald

Quatre défis

Mais un tel optimisme est-il justifié ? Des appareils bon marché et portables comme les téléphones mobiles et les ANP suffisent-ils pour opérer de véritables changements sociaux et économiques ? Ces technologies permettront-elles à l’Afrique d’atteindre et de franchir le seuil critique où le développement devient durable ou faut-il en faire davantage ?

Alison Gillwald se réjouit des énormes progrès accomplis dans le domaine des télécommunications en Afrique, mais souligne que le prolongement des réseaux et l’accroissement des services survenus au cours des dernières années ont été moins qu’optimaux. Mme Gillwald dirige Research ICT Africa! (RIA!), un partenariat pancontinental réunissant des spécialistes qui se consacrent au renforcement des capacités en matière de politiques et de réglementation dans le domaine des TIC. Le réseau, lancé grâce à des fonds de démarrage octroyés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, est hébergé par The EDGE Institute, à Johannesburg.

Alison Gillwald est d’avis qu’en Afrique, les télécommunications ont été minées par les politiques, les modalités de gouvernance et les structures de marché de nombreux pays ainsi que par le manque de capacités institutionnelles et de compétences en matière de réglementation. Le continent est en retard sur le reste de la planète dans quatre domaines clés : l’accès, la qualité des services, les prix et la réglementation. En d’autres mots, les Africains demeurent coupés les uns des autres et du reste du monde. Mme Gillwald estime qu’il est impossible de parler de « démocratisation de la technologie » parce que le continent ne possède pas les ingrédients essentiels.

Ken Banks : kiwanja.net
 

L’accès

L’Afrique connaît certes le plus fort taux de croissance de la téléphonie mobile mais, prévient Alison Gillwald, ce chiffre est trompeur parce qu’on partait de très loin; le nombre de personnes privées de téléphone demeure plus élevé que celui des personnes qui en possèdent un. Et même lorsqu’ils possèdent un téléphone mobile, de nombreux abonnés à faible revenu – particulièrement les femmes – ne peuvent souvent pas utiliser des services comme l’envoi de messages courts (SMS) parce qu’ils sont analphabètes ou n’ont pas maîtrisé la technologie. C’est pourquoi la téléphonie mobile n’a pas encore eu de véritable impact sur le développement de l’Afrique.

Les services

Le virage mobile du continent a permis à davantage de gens d’avoir accès aux services de transmission de la voix de base (des services de « première génération »), mais de nombreux Africains n’ont toujours pas accès aux services sans fil avancés qu’on tient pour acquis ailleurs, par exemple les fonctions évoluées des « téléphones intelligents » comme le BlackBerry ou l’iPhone. Quant aux personnes qui possèdent de tels appareils, elles n’ont pas les moyens d’acquitter les frais d’accès.

Alors que la tendance mondiale est à l’intégration des services et des fonctions – ce qui permet à l’abonné à des « services groupés » d’accéder de façon homogène aux réseaux de transmission de la voix et de données, de télédiffusion et de télécommunication –, la plupart des marchés de l’Afrique se composent toujours de grandes sociétés autonomes et à intégration verticale et, par conséquent, les Africains n’ont accès qu’aux réseaux restreints de ces sociétés. Selon une étude que RIA! a réalisée en 2007 grâce au financement du CRDI, les services évolués essentiels à une participation efficace à l’économie et à la société demeurent hors de la portée de la très grande majorité de la population du continent.

Les prix

Partout en Afrique, la mise en place de l’infrastructure des communications coûte cher. L’étude de RIA! a conclu que les prix facturés aux abonnés étaient considérablement supérieurs aux coûts. Ainsi, selon Alison Gillwald, les fournisseurs de services font des profits exorbitants. Ces prix élevés sont le résultat d’une taxation excessive de l’équipement et des services, de la faible réglementation des prix par le gouvernement et de l’incapacité de limiter la domination que les grands fournisseurs de services exercent sur le marché. Ces prix prohibitifs empêchent les consommateurs d’utiliser les services et excluent en particulier les personnes à faible revenu.

Arne Hoel : Banque Mondiale

La réglementation

L’étude de RIA! s’est penchée sur la réglementation de 16 pays africains en matière de télécommunications. Les chercheurs ont interrogé des exploitants, des associations du secteur, des journalistes spécialisés dans les TIC, des fonctionnaires, des financiers et des représentants d’organismes de réglementation. Ils ont cherché à savoir comment ces personnes percevaient la réglementation de questions telles que l’arrivée sur le marché de nouveaux concurrents, la répartition des rares ressources (par exemple la bande passante), les politiques visant à favoriser l’accès universel, l’établissement des prix et les pratiques anticoncurrentielles.

La réglementation de seulement deux des 16 pays – la Côte d’Ivoire et le Nigeria – a été jugée favorable, et ce n’est qu’au Nigeria que l’analyse de ce qui se passe sur le terrain a confirmé cette perception positive. Ailleurs, la réglementation était inefficace et ne favorisait ni les investissements nécessaires pour élargir le réseau, ni une concurrence propice à la baisse des prix et à l’amélioration des services.

La concurrence au profit de tous

Alison Gillwald s’étonne que des Africains pauvres aient pu innover malgré la réglementation, qui constituait plutôt une entrave. Elle est d’avis que la réforme des politiques et de la réglementation est la première étape de la solution des problèmes en matière d’accès, de services et de prix. L’étude de RIA! a conclu que les pays devaient passer d’une réglementation des monopoles, qui met l’accent sur le contrôle de la domination du marché et la réduction des prix, à une réglementation de la concurrence, qui cherche davantage à encourager l’arrivée de nouveaux venus sur le marché et à garantir des règles du jeu équitables.

Mme Gillwald espère en particulier que les gouvernements finiront par comprendre que les politiques en matière de TIC devraient s’harmoniser avec les politiques de développement nationales. Elle leur demande de prendre conscience que les communications modernes ne sont pas seulement destinées à l’élite urbaine, mais qu’elles sont essentielles au bien-être des populations rurales et pauvres. Elle préconise une libéralisation véritable du secteur des télécommunications afin de stimuler la concurrence.