Les récifs de corail en Thaïlande : comment planifier l’avenir d’un paradis fragile?

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Marilyn Smith
Jusqu’à la fin des années 1960, les écosystèmes sous-marins étaient la chasse gardée de scientifiques tels que Jacques Cousteau. Cependant, avec le perfectionnement des techniques et l’application de règlements de sécurité, la plongée autonome est devenue un sport récréatif et, depuis, le milieu biologique marin n’est plus tout à fait le même. En fait, certains pensent que les tout premiers plongeurs autonomes sont peut-être les derniers à profiter de récifs de corail sains.

Les récifs de corail sont des écosystèmes divers sur le plan biologique qui jouent un rôle clé en ceci qu’ils influent sur tout, des stocks de poissons jusqu’aux conditions atmosphériques, en passant par les niveaux de pollution et l’érosion du littoral. Parce que leur croissance suit une échelle géologique temporelle — il faut des années à certaines espèces pour grandir de quelques centimètres à peine —, la plus petite entaille faite par une bouteille de plongée ou une palme peut détruire des dizaines d’années de construction délicate.

C’est justement un problème pour les récifs de corail autour des îles thaïlandaises de Phi Phi. Depuis la sortie, en l’an 2000, du film hollywoodien intitulé La plage, où l’on voit Leonardo DiCaprio dans ces îles, le tourisme augmente et les récifs de corail de la mer d’Andaman sont malmenés. Udomsak Seenprachawong craint que les gains économiques que leur popularité vaut aux îles Phi Phi seront de courte durée, mais que les dommages à l’environnement seront irréversibles.

Le prix du paradis

Udomsak Seenprachawong est professeur agrégé en économie de l’environnement au National Institute of Development Administration (NIDA) de Thaïlande. Avec l’aide du Programme économie et environnement pour l’Asie du Sud-Est (PEEASE) , il a évalué en dollars et en cents le coût à long terme de la dégradation du corail. Il a pris en compte la valeur des récifs de corail pour l’industrie du tourisme et pour l’environnement. Selon lui, les récifs de corail représentent plus de 28 100 millions de bahts (environ 1,1 milliard de dollars) par an pour la région. Ses travaux servent de point de départ à des mesures qui pourraient aider à réduire la pression exercée sur les récifs et à trouver de l’argent pour leur conservation .

Le PEEASE a été mis en place en mai 1993 pour soutenir la formation et la recherche en économie de l’environnement et des ressources. Cette initiative est gérée par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada au nom d’un groupe de commanditaires parmi lesquels figurent des donateurs du monde entier.

Le corail, base d'un écosystème fragile

Les récifs de corail, qui se composent de couches de carbonate de calcium secrété pendant des milliers d’années par des animaux minuscules et mous appelés polypes, abritent un vaste réseau biologique marin. De plus, les zooxanthelles, algues dont se nourrissent les polypes et qui donnent au corail sa couleur, absorbent le gaz carbonique, le traitent par photosynthèse puis rejettent de l’oxygène. Ce procédé contribue à réduire la quantité de gaz à effet de serre.

Les récifs de corail du monde entier sont abîmés par l’activité humaine. Ils sont surexploités (souvent à cause de pratiques de pêche destructives, comme le nettoyage au cyanure), touchés par la pollution, endommagés par le tourisme négligeant et par le trafic maritime. La région des récifs des îles Phi Phi que Udomsak Seenprachawong étudie, s’étend sur 32 000 hectares et montre des signes de détresse importants.

« Maintenant, les récifs sont vraiment endommagés, seuls 75 p. 100 des coraux sont vivants, déplore Udomsak Seenprachawong. Dans le passé, 90 p. 100 des coraux étaient sains et poussaient. Les scientifiques estiment à présent que si rien n’est fait dans les 20 prochaines années, 40 p. 100 du récif sera dégradé. »

Si la dégradation se poursuit, les habitants comme l’environnement en souffriront, explique Udomsak Seenprachawong. « À court terme, par exemple, la population locale n’aura plus autant de poissons à pêcher, que ce soit pour se nourrir ou pour le vendre. La poursuite de la dégradation nuira aussi à l’industrie du tourisme.»

Les récifs de corail sont également des brise-lames naturels qui protègent les côtes de l’érosion et des dégâts causés par les tempêtes. À long terme, les changements climatiques conjugués à l’appauvrissement des récifs pourraient conduire à des catastrophes naturelles causées par des conditions climatiques extrêmes et par des inondations de grande ampleur.

Quantifier des bienfaits intangibles

Il est relativement simple d’évaluer des ressources naturelles qui sont exploitées, raffinées et vendues, car ces produits ont déjà un prix. En revanche, pour évaluer des récifs de corail, il faut adopter une approche novatrice. Udomsak Seenprachawong a utilisé deux méthodes pour évaluer ces récifs par rapport à leur utilisation directe (par ex., pour attirer les touristes) et indirecte (par ex., leur valeur biologique intrinsèque).

Pour calculer la valeur découlant de l’utilisation directe des récifs, il a évalué les frais de voyage des visiteurs dans la région, ce qui comprenait le prix du voyage, de la nourriture et du logement, plus les frais d’entrée sur les îles des 150 000 touristes qu’elles accueillent tous les ans, d’après les statistiques de 1998.

« La méthode du coût du trajet (MCT) ne comptabilise pas l’expérience que constitue le voyage en lui-même, mais il est possible de calculer le surplus du consommateur, autrement dit, la différence entre ce que le consommateur paie actuellement pour un produit ou un service et ce qu’il est disposé à payer », précise Udomsak Seenprachawong.

Udomsak Seenprachawong a conclu qu’en moyenne, les touristes sont disposés à payer presque deux fois le prix d’accès actuel aux îles. Ce qui place la valeur annuelle de la région à 69,9 millions de bahts (2,6 millions de dollars) pour les touristes nationaux et à 8,1465 milliards de bahts (302 millions de dollars) pour les touristes étrangers, soit plus de 82 milliards de bahts (304 millions de dollars) au total.

Pour obtenir une seconde valeur pour l’utilisation indirecte et la « non-utilisation » des récifs, Udomsak Seenprachawong a utilisé la méthode d’évaluation des contingences, qui permet de calculer la valeur monétaire de produits ou services environnementaux non commercialisés. « L’utilisation indirecte comprend les fonctions biologiques du récif, comme le fait que les récifs protègent le littoral, précise Udomsak Seenprachawong. Ces fonctions ont une valeur énorme pour les générations à venir. Ainsi, la méthode d’évaluation des contingences nous aide à calculer la valeur future des récifs. » D’après ses calculs, la valeur indirecte et la valeur de la non-utilisation des récifs de la région est d’environ 19,9 milliards de bahts (738 millions de dollars).

De la théorie à la pratique

Fort de ses résultats, Udomsak Seenprachawong a formulé des recommandations de principe à l’intention des administrations locales et du gouvernement national. Ainsi, il pense que les gouvernements devraient affecter une plus grande part de leur budget annuel à la gestion des récifs. Il recommande aussi d’imposer un droit d’entrée de 40 bahts (1,5 dollar), soit deux fois le montant actuel, pour les îles Phi Phi. Selon lui, cette somme est suffisante pour faire réfléchir les gens à la valeur du récif, mais pas trop élevée pour décourager les touristes. Il tient à ce que le prix soit à la portée des Thaïlandais qui souhaitent se rendre dans les îles.

Udomsak Seenprachawong reconnaît aussi que les touristes nationaux et étrangers utilisent la région de façon différente, et il s’est demandé s’il fallait leur appliquer des tarifs différents (voir l’encadré, Dilemme entre thaïlandais et touristes étrangers). Il pense que les touristes devraient payer 150 bahts de plus (5,50 $) pour visiter les régions où le corail est particulièrement sensible aux perturbations. Ce qui générerait des recettes supplémentaires sans réduire exagérément le nombre des touristes à faible revenu. Par ailleurs, Udomsak Seenprachawong préconise de relever encore les tarifs pendant les périodes où l’écosystème marin est le plus vulnérable.

« L’Office de planification de la politique environnementale est d’accord sur l’idée, explique-t-il. Il considère que nous devrions aussi limiter le nombre de touristes qui se rendent dans les îles Phi Phi. Nous devons étudier leur capacité d’accueil pour savoir combien de touristes peuvent y aller sans que ce soit nuisible. »

Udomsak Seenprachawong pense aussi que les résultats de ses recherches sont utiles pour les responsables gouvernementaux qui évaluent les coûts et les avantages du Projet d’aménagement du littoral méridional (SSDP) thaïlandais à l’étude. Ce projet vise à promouvoir le développement économique du Sud du pays en creusant des ports en eau profonde et en créant de nouveaux centres industriels. De plus gros bateaux navigueraient dans la mer d’Andaman. Il se peut que ce trafic affecte les récifs de corail de la région en provoquant des changements dans les courants marins, en étant source de pollution et en accroissant les risques de déversement de pétrole, estime Udomsak Seenprachawong.

Au-delà des récifs

Udomsak Seenprachawong a déjà transposé ses résultats des îles Phi Phi aux autres régions coralliennes de la mer d’Andaman, mais il pense que la sous-évaluation problématique des ressources naturelles est générale en Thaïlande.

Ainsi, le corail n’est qu’une des trois ressources naturelles sous-évaluées qui stabilisent les courants marins, protègent le littoral et font vivre l’habitat marin. Avec leurs racines immergées en eau peu profonde, les palétuviers tolérants au sel empêchent l’érosion des côtes, tout en servant de pépinière et d’aire de reproduction aux oiseaux ainsi qu’à la faune et à la flore marines qui migrent tôt ou tard vers le récif. Des plantes marines servent d’habitat et de nourriture aux tortues, aux lamantins et aux poissons, tout en filtrant les sédiments, en rejetant de l’oxygène et en stabilisant les fonds océaniques. Udomsak Seenprachawong aimerait, en fait, appliquer son modèle à ces trois ressources.

« Le premier projet concerne juste le corail, mais nous ne pouvons pas nous arrêter là, car ils sont tous reliés, ajoute-t-il. Nous devons trouver le moyen de les évaluer tous trois ensemble. »

Il espère aussi que l’étude sur le corail servira de modèle pour d’autres ressources naturelles, comme les forêts de teck doré qui abritent des tigres en voie de disparition. Une fois encore, l’évaluation sera cruciale pour l’analyse des coûts et des avantages, car le gouvernement envisage des coupes à blanc pour construire un barrage dans le Nord du pays.

Marilyn Smith, qui est rédactrice à Ottawa, revient d’un voyage en Thaïlande.

2002-10-04

Dilemme entre thaïlandais et touristes étrangers
Quelque 85 p.100 des touristes qui se rendent chaque année dans les îles Phi Phi sont des étrangers. Il ne fait donc aucun doute qu’ils représentent la plus grande menace pour les récifs de corail voisins. Pour Udomsak Seenprachawong, il reste difficile de faire comprendre la valeur des récifs à cette population de passage.

Pour le touriste thaïlandais, 40 bahts (1,50 $) de droit d’entrée, c’est beaucoup, mais c’est nettement moins que ce que la plupart des touristes européens ou nord-américains paient pour un café dans leur pays. Autrement dit, c’est très insuffisant pour inciter à participer à une protection durable de l’environnement.

D’après Udomsak Seenprachawong, le problème réside en partie dans le fait que les touristes n’utilisent pas le site de la même façon, selon qu’ils sont thaïlandais ou étrangers. Les Thaïlandais ne viennent souvent que pour une journée et leurs frais de voyage sont assez modestes. En revanche, les étrangers restent plusieurs jours et il arrive qu’ils aillent plusieurs fois sur les récifs.

Il semble logique que les étrangers paient en conséquence, mais l’étude réalisée par Udomsak Seenprachawong montre qu’ils ne sont pas prêts à payer beaucoup plus que les touristes locaux pour visiter les parcs marins. En fait, il recommande de ne pas imposer de tarifs plus élevés aux étrangers pour ne provoquer leur animosité.

« Le fait que l’immense majorité des étrangers qui se rendent dans les îles Phi Phi voyagent sac au dos, avec des budgets très serrés, ne joue pas en faveur d’un relèvement des tarifs pour les touristes étrangers, précise Udomsak Seenprachawong. Si les prix sont trop élevés, la région risque de perdre des touristes.

Il propose donc d’imposer une taxe hôtelière volontaire de 40 bahts (1,50 $) par lit et par nuitée qui permettrait de soutirer effectivement des fonds supplémentaires aux étrangers qui profitent de séjours prolongés. La taxe serait volontaire pour amadouer les hôteliers. Cependant, Udomsak Seenprachawong est d’avis que le gouvernement pourrait expliquer dans des dépliants que ces dons serviront à protéger les récifs.

« Dans mon deuxième projet, je proposerai deux tarifs différents pour les touristes locaux et étrangers, pour voir si ces derniers seraient prêts à payer plus, poursuit Udomsak Seenprachawong. Ou bien une taxe hôtelière qui correspondrait à un pourcentage du prix de la chambre, pour que les touristes plus fortunés participent à la génération de revenus. »

Le projet d’aménagement du littoral méridional

Le projet d’aménagement du littoral méridional (SSDP) thaïlandais est un projet à grande échelle qui vise la région située entre l’extrême sud et Bangkok, face au golfe de Thaïlande à l’est et à la mer d’Andaman à l’ouest. Les plans actuels du SSDP comprennent la construction de deux pipelines, de deux ports industriels, de parcs de stockage, d’un parc industriel et d’une raffinerie de pétrole au moins.

Le plan est avalisé par le gouvernement thaïlandais, qui espère reproduire le succès économique de l’aménagement du littoral oriental, qui est devenu un centre du commerce pétrochimique depuis que la National Petrochemical Public Company Limited y a été implantée, en 1984. Ce serait aussi une solution pour désengorger la conurbation de Bangkok, qui est devenue très problématique. Le gouvernement espère que le développement d’une nouvelle région économique sur la côte méridionale attirera des gens en dehors de la capitale surpeuplée.

Les côtes thaïlandaises regorgent de ressources naturelles. On y trouve des terres agricoles fertiles, des récifs de corail, de riches gisements de minéraux, et des paysages et des plages de rêve. Les associations de protection de l’environnement et l’industrie du tourisme s’opposent au projet en affirmant que l’activité industrielle qu’il suscitera, détruira un tourisme florissant sur la côte Andaman et accélérera la destruction de l’environnement, déjà rapide et visible dans toute la Thaïlande.