Les pays émergents, nouveau moteur de l’aide internationale

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Kelly Haggart
Selon une étude avant-gardiste, la place croissante qu’occupent les pays émergents parmi les acteurs en matière de philanthropie, d’investissement privé et d’aide publique transforme le paysage de l’aide internationale.
 
L’Index of Global Philanthropy and Remittances est produit par l’Hudson Institute, établi à Washington. Dans l’édition de 2013, les chercheurs ont suivi les flux financiers publics et privés en provenance de l’Afrique du Sud, du Brésil, de la Chine et de l’Inde et destinés aux pays en développement.
 
Cette huitième édition, dont la production est financée par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, est la première tentative visant à consigner et à comprendre cette nouvelle tendance importante.
 
« Les bailleurs de fonds des pays émergents donnent aujourd’hui plus qu’auparavant et s’intéressent de plus en plus à la collaboration Sud-Sud », a déclaré le président du CRDI, Jean Lebel. « Nous croyons que, jusqu’à maintenant, personne n’avait mené d’étude sérieuse sur ces nouvelles tendances de l’aide. »
 
Des fonds privés en majorité
 
Carol Adelman, qui dirige le Center for Global Prosperity de l’Hudson Institute, a cosigné cette étude. Lors de son passage à Ottawa pour le lancement de l’ouvrage, elle a affirmé, dans la causerie qu’elle a présentée à l’Economic Club du Canada, que les quatre pays émergents étudiés avaient envoyé 106 milliards USD dans les pays en développement en 2011. Cette somme était constituée en majeure partie d’investissements en capitaux privés, d’envois d’argent et de dons philanthropiques.
 
Selon Mme Adelman, l’ampleur de ces flux financiers est l’une des constatations les plus frappantes de l’étude. Les quatre pays étudiés ont fourni 15 % de tout l’argent que les pays en développement ont reçu aussi bien des pays industrialisés que des pays émergents. Et c’est sans compter la contribution des autres pays émergents, dont la Turquie et le Mexique. Les flux financiers vers les pays en développement qui proviennent de l’ensemble des pays émergents pourraient équivaloir à 50 % de ceux qui proviennent des pays industrialisés, a-t-elle précisé.
 
Le fait que moins de 5 % de l’argent provenant des quatre pays émergents étudiés – soit près de 3,7 milliards USD – puisse être assimilé à de l’aide publique n’est pas, à son avis, si surprenant que cela. Il est en effet difficile pour un pays comme l’Inde, où vivent 33 % des personnes pauvres de la planète, de consacrer des fonds publics à la lutte contre la pauvreté à l’étranger.
 
Sur le plan philanthropique
 
Les chercheurs ont aussi tenté de jauger les contributions philanthropiques que font les pays émergents aux pays en développement. Mme Adelman a indiqué que les dons philanthropiques sont un phénomène relativement nouveau dans ces quatre pays et que l’information sur les dons faits à l’étranger est particulièrement difficile à dénicher.
 
Le CRDI a mis les chercheurs en contact avec des organismes de ces pays qui pouvaient les aider à réunir des données et d’autres renseignements susceptibles de fournir des éclairages utiles. Ces efforts préliminaires ont permis de découvrir que 366 millions USD en dons philanthropiques en provenance de pays émergents avaient été versés à diverses causes dans des pays en développement.
 
Il est beaucoup plus difficile de mesurer la philanthropie privée, mais c’est un pas dans la bonne direction, a dit Mme Adelman. Les chercheurs espèrent être en mesure de fournir des données plus complètes sur le rôle de la philanthropie dans les futures éditions.
 
Tendances dans les pays industrialisés
 
Comme dans les éditions précédentes, les chercheurs ont clairement établi que l’aide publique n’est plus le facteur prédominant de la réduction de la pauvreté dans le monde. Mme Adelman a expliqué que ce sont plutôt les flux financiers privés qui dominent aujourd’hui dans l’aide apportée par les pays industrialisés aux pays pauvres.
 
En analysant les flux financiers vers les pays en développement qui provenaient de 23 « pays donateurs » classiques pour l’année 2011, les auteurs de l’étude ont découvert que les fonds privés (577 milliards USD) dépassaient largement l’aide publique (134 milliards USD). L’aide publique représente moins de 20 % des flux financiers et constitue maintenant un élément minoritaire, ce qui est tout le contraire de ce que l’on observait il y a 40 ans.
 
Au cours de la période visée par l’étude, la répartition entre fonds publics et fonds privés de l’aide internationale du Canada était au diapason de ce que l’on constatait dans les autres pays industrialisés, a précisé Mme Adelman. Dans un « pays donateur » classique, l’aide gouvernementale représente généralement 20 % de la contribution financière totale de ce pays à l’endroit des pays en développement.
 
La répartition observée aux États-Unis, qui est de 11 % de fonds publics contre 89 % de fonds privés, témoigne de la culture qui existe dans ce pays. Selon elle, même lorsqu’ils donnent à l’intérieur de leur pays, les Américains le font davantage par le truchement d’établissements privés.
 
Augmentation des envois d’argent
 
On estime maintenant généralement que les envois d’argent constituent l’un des éléments contribuant le plus à la réduction de la pauvreté dans le monde, a expliqué Mme Adelman. Les migrants provenant d’un même village forment des associations et recueillent des fonds qu’ils envoient dans leur pays d’origine pour financer la construction de routes, de cliniques et d’écoles. Cet influx de devises peut aussi contribuer à améliorer la cote de crédit du pays d’origine.
 
Le Canada, a-t-elle indiqué, est la deuxième source en importance pour ce qui est des envois d’argent vers les pays en développement. Si les États-Unis se classent au premier rang du fait de leur très grande population, le Canada, a-t-elle insisté, devance tous les autres pays industrialisés.
 
Les envois d’argent, qui s’élevaient à 14,9 milliards USD, représentaient 53 % de tout l’argent envoyé dans les pays en développement en provenance du Canada. L’aide publique du Canada (à 5,5 milliards USD) en représentait 20 %, les investissements privés (à 5,7 milliards USD), 20 %, et les dons philanthropiques (à 2 milliards USD), 7 %.
 
L’aide publique demeure importante à de nombreux égards, a rappelé Mme Adelman, qui a cité en exemple l’aide d’urgence et le soutien au développement dans les zones où sévit un conflit ou qui se remettent d’une crise. Les intervenants du secteur privé, cependant, sont les principales parties prenantes dans ce que le rapport décrit comme le nouveau monde, plus diversifié, du développement international.
 
La contribution totale que fait un pays aux pays en développement donne donc une meilleure mesure de sa générosité que le seul montant de l’aide, a conclu Mme Adelman. La compassion est l’affaire de tous dans un pays, et pas uniquement du gouvernement.
 
Kelly Haggart est rédactrice principale au CRDI.
 
Photo (droite) : CRDI/Poorvi Chitalkar
 

(en anglais)