Les liens cachés : irrigation, paludisme et sexospécificités

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Keane J. Shore
Dans les pays d’Afrique, où le climat est extrêmement variable, l’irrigation va de soi pour accroître la production agricole. Mais les effets de cette pratique ne se font pas sentir uniquement sur les récoltes des agriculteurs. Partout dans le monde, des chercheurs ont constaté que l’irrigation peut aussi influer sur la santé humaine, parfois de façon inattendue.

En multipliant les zones humides, l’irrigation peut aussi accroître les aires de reproduction des moustiques, principaux vecteurs (ou porteurs) du paludisme. Ce phénomène, à son tour, augmente les possibilités pour les gens qui habitent à proximité de contracter la maladie. Qui plus est, une récente étude menée par Renaud De Plaen, chercheur au Centre de recherches pour le développement international (CRDI), laisse entendre que l’incidence de l’irrigation sur la santé va encore plus loin. Lorsque les agriculteurs se mettent à irriguer leurs champs, il survient une foule de changements économiques et sociaux. Ces effets touchent les femmes, en particulier — et peuvent modifier la façon dont les enfants atteints de paludisme sont traités.

Le paludisme est une maladie débilitante qui fait chaque année deux millions de victimes, selon les estimations. Ce sont les enfants qui sont le plus durement touchés : sur le continent africain, le quart des mortalités infantiles est attribuable au paludisme.

L’approche écosystémique de la recherche

Afin de découvrir les liens entre le paludisme et l’irrigation, De Plaen a adopté pour sa recherche une approche écosystémique de la santé humaine. Cette démarche se fonde sur la conviction qu’il existe une relation complexe entre la santé humaine et les écosystèmes dans lesquels les gens vivent.

« Pour comprendre l’incidence de l’irrigation sur le paludisme », affirme De Plaen, « il faut examiner comment l’irrigation transforme l’environnement et le contact hôte-vecteur. Mais il est tout aussi important d’évaluer les effets de l’irrigation tant sur les systèmes d'exploitation agricole que sur le contexte social et culturel. » Selon De Plaen, ces facteurs peuvent influer sur la sensibilité des agriculteurs au paludisme. La compréhension de ces facteurs, ajoute-t-il, peut aider les collectivités locales à mieux gérer les écosystèmes afin d’améliorer leur état de santé — et la salubrité de l’écosystème.

En 1997, De Plaen a participé à un projet sur la santé mené par l’Association pour le développement de la riziculture en Afrique de l'Ouest (ADRAO) dans le nord de la Côte d’Ivoire, près de Korhongo. Le CRDI a financé une partie du projet de recherche de l’ADRAO. Renaud De Plaen en était le chercheur principal et coordonnait l’équipe des sciences sociales. Il a en outre conçu ses recherches doctorales de telle sorte qu'elles soient complémentaires à ces travaux de recherche. Il est par la suite entré au service du CRDI en 2001 à titre d’administrateur de programmes.

L’irrigation et le revenu des femmes

Renaud De Plaen a exécuté ses travaux dans quatre villages du nord de la Côte d’Ivoire où se trouvait un sous-ensemble de l’échantillon plus vaste retenu par l’ADRAO pour son projet de recherche. Dans les quatre villages, les agriculteurs s’adonnaient à la riziculture —  culture de base dans cette région — tant dans les basses terres qu’en altitude. Dans deux villages, on ne plantait qu’une récolte de riz par année dans la plaine, à la saison des pluies. Dans les deux autres, où se pratiquait l’irrigation, les agriculteurs pouvaient faire deux récoltes par année.

Là où les champs étaient irrigués, la production vivrière s’est accrue. Mais la recherche menée par Renaud De Plaen a démontré que cette amélioration n’était pas avantageuse pour les villageoises. De fait, au lieu d’augmenter le revenu des femmes et la sécurité alimentaire, l’irrigation a diminué les deux.

Le rôle des « champs personnels » des femmes

Chez les Sénoufos, établis dans une des régions à l’étude, les hommes et les femmes ont des rôles et des responsabilités différents au sein du ménage. Traditionnellement, les hommes sont responsables des besoins fondamentaux de la famille : nourriture, habillement, logement, éducation, etc. Les femmes, en revanche, prennent soin des enfants, font la cuisine et, habituellement, prodiguent les premiers soins en cas de maladie en se servant de remèdes traditionnels.

Dans les villages sans irrigation, la majorité des aliments viennent des champs cultivés par la famille dans les hautes terres. Les hommes assurent la gestion de ces parcelles où la famille tout entière cultive du riz, du maïs, du sorgho, des arachides et du coton. Les récoltes provenant des champs cultivés en montagne sont entreposées dans les greniers familiaux. Les hommes s’occupent aussi de les gérer et d'en vendre une partie afin de pouvoir acheter des vêtements, payer les dépenses de santé, entretenir la maison, se procurer de la machinerie agricole, etc. Dans la plupart des ménages, on s’alimente à même les greniers familiaux.

Les basses terres, par contre, sont ordinairement considérées comme les « champs personnels » des femmes. Elles y cultivent du riz pendant la saison des pluies et des légumes durant la saison sèche. Elles entreposent leurs récoltes, qu’elles utilisent pour faire des sauces et agrémenter la table dans des occasions spéciales, dans leurs propres greniers. Les hommes ne demandent aux femmes de puiser dans leurs réserves pour nourrir la famille que si les greniers familiaux sont à sec.

Les femmes vendent également les excédents de vivres pour obtenir un revenu supplémentaire. En outre, pendant la saison sèche, elles s'adonnent à d'autres activités lucratives comme la vente de bière, de charbon et d'objets d’artisanat ou encore de sumbala (épice tirée des fruits du néré qui sert à parfumer les plats).
De nouveaux rôles pour les hommes et les femmes
 
Dans les villages qui pratiquent l’irrigation, les hommes et les femmes sont appelés à assumer de nouveaux rôles. Parce que les champs cultivés dans les basses terres donnent deux récoltes de riz par année, les hommes consacrent moins de temps aux cultures vivrières en altitude. La production alimentaire de la famille s’est donc déplacée des champs familiaux vers les champs personnels des femmes. Une importante partie des produits consommés par le ménage provient désormais des greniers personnels des femmes et non plus des greniers familiaux. De fait, c’est lorsque les greniers des femmes sont vides que les hommes puisent dans les greniers familiaux. 

Qui plus est, les femmes passent plus de temps à s’occuper de la seconde récolte de riz. Elles ont donc moins de temps à consacrer à la culture des légumes ou à la production d’autres biens destinés à la vente — activités qui ont toujours constitué une partie importante de leurs revenus. « L’augmentation de la production rizicole », déclare De Plaen, « a eu pour effet de réduire le revenu net des femmes. »

La réduction de la sécurité alimentaire

Fait étonnant, toutefois, De Plaen a constaté que les femmes des villages où on avait deux récoltes de riz par année se plaignaient davantage de ne pas avoir assez de nourriture pour subvenir aux besoins alimentaires de leur famille. Cela s’explique en partie par le fait que la seconde récolte sert à compenser les quantités moindres de produits alimentaires cultivés sous pluie dans les hautes terres. De plus, ces femmes doivent vendre une plus grande partie de la production agricole pour avoir de l'argent liquide en cas d'urgence.

« Par conséquent », poursuit De Plaen, « il appert que l’intensification de la production rizicole dans le nord de la Côte d’Ivoire a augmenté considérablement la charge de travail des femmes sans améliorer leur situation économique ou la nutrition de leurs enfants. » Cependant, le chercheur fait remarquer que ces femmes apprécient la plus grande marge de manoeuvre dont elles jouissent pour la gestion des réserves alimentaires de la famille. Cela leur permet de nourrir leurs enfants sans avoir à quémander à un mari maussade des denrées provenant du grenier familial dont il est le maître et qu’il distribue au compte-gouttes. La plupart des femmes estiment qu’il s’agit là d’une nette amélioration de leur situation au sein de la famille.

Des changements dans les comportements « qui favorisent la santé »

Les chercheurs, qui ont comparé les villages où se pratique l’irrigation à ceux qui en sont dépourvus, ont aussi constaté des différences dans les comportements « qui favorisent la santé » et se sont rendu compte que ces différences influent sur la rapidité avec laquelle on traite les enfants atteints de paludisme.

Dans tous les villages, les hommes sont chargés de procurer les soins de santé à leur famille — et de payer les factures. Toutefois, lorsque les premiers symptômes de paludisme se manifestent chez les enfants, les femmes réagissent habituellement en leur administrant d’abord des remèdes indigènes.

Les différences entre les villages qui produisent une récolte et ceux qui en produisent deux apparaissent lorsque les premiers traitements administrés sont inefficaces.

La coutume veut que la personne qui commence un traitement soit aussi responsable du paiement de tous les frais qui y sont reliés. Dans les villages non irrigués, les femmes disposent d’un revenu plus important. Par conséquent, si le traitement initial échoue, elles peuvent aller rapidement acheter des médicaments antipaludiques au marché local afin d’entreprendre un deuxième traitement. Si le paludisme persiste, elles peuvent alors demander au chef de famille d’amener l’enfant au centre de santé.

Dans les villages irrigués, les femmes ont moins d’argent. En règle générale, si le premier traitement ne réussit pas, ces femmes ne vont pas acheter d’antipaludiques. Elles demandent plutôt à leur mari de conduire l’enfant au centre de santé. Cela veut donc dire que les enfants sont pris en charge plus tôt par le chef de famille et, donc, qu’ils se rendent plus rapidement au centre de santé. Toutefois, ce recours survient plus tardivement que le second traitement (médicaments antipaludiques) administré par les femmes des villages sans irrigation. Le traitement précoce de la maladie est important car il permet de réduire la gravité des poussées de paludisme.

Les conclusions

Renaud De Plaen tire deux grandes conclusions de ces observations. La première, qui s'applique au nord de la Côte d’Ivoire, est que la participation des femmes au traitement antipaludique est un facteur déterminant de la fréquence et de la gravité des poussées de paludisme.

La seconde conclusion, plus universelle, est la suivante : les façons classiques d’aborder l’étude des modifications de l'environnement et de leurs effets sur la maladie ne permettent pas de découvrir tous les facteurs en cause — et une approche écosystémique de la santé constitue un important complément de l’épidémiologie classique.

« Cette recherche, me semble-t-il, montre que l’on ne peut saisir l’incidence de pratiques culturales comme l’irrigation sur la santé humaine uniquement par les approches habituelles », conclut M. De Plaen. L'étude des multiples facettes du problème est, ajoute-t-il, « beaucoup plus difficile, mais à mon avis elle est essentielle. »

Keane J. Shore est rédacteur-réviseur à Ottawa.