Les héros du banc Danajon

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Michelle Hibler
Des collectivités et des chercheurs s’allient pour protéger les milieux marins 

Ils ne ressemblent pas à des héros ces pauvres villageois qui s’adonnent à la pêche à la lanterne pour assurer leur subsistance. Pourtant, on a salué partout dans le monde les efforts qu’ils ont déployés pour protéger le milieu marin du banc Danajon, au centre des Philippines. En septembre 2006, le Disney Wildlife Conservation Fund (DWCF) a fait de Kamada — le regroupement de pêcheurs du banc Danajon — un héros de la préservation. 
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Créé en 2002 grâce au Projet hippocampe du centre des pêches de l’Université de la Colombie-Britannique, Kamada est en effet l’un des huit héros que le fonds Disney a choisis en 2006. La réussite de Kamada et de ses membres qui ont travaillé à la préservation du milieu marin a grandement contribué à ce projet de recherche, qui associe des scientifiques de trois universités canadiennes et leurs collègues des Philippines, des collectivités de pêcheurs et tous les ordres de gouvernement.

Un milieu marin menacé

Le banc Danajon, qui s’étire sur 145 kilomètres et borde les îles de Bohol, de Cebu et de Leyte, est l’un des six récifs coralliens doubles barrières qui existent dans le monde. Mais cette précieuse ressource, qui permet à des collectivités côtières parmi les plus pauvres des Philippines d’assurer leur subsistance et de se nourrir, s’épuise. La surexploitation, la dégradation de l’habitat et une gestion médiocre ou inexistante ont fait bien des ravages. Les membres de Kamada, qui employaient des moyens peu orthodoxes tels le cyanure et la dynamite pour attraper leurs proies vivantes et approvisionner ainsi les lucratifs marchés des viviers de restaurants et des aquariums, comptaient auparavant parmi les ennemis des récifs coralliens.

On avait appuyé sans réserve l’idée de gérer les eaux du banc Danajon comme des aires marines protégées (AMP), à l’instar d’autres zones de pêche tropicales. En théorie, les AMP doivent aider les ressources halieutiques à se renouveler en permettant l’augmentation du nombre de poissons et d’espèces. Ces poissons et leur progéniture se répandent alors dans les eaux adjacentes, et, toujours selon cette hypothèse, offrent ainsi de meilleurs débouchés économiques. Toutefois, les véritables avantages que cela procure aux collectivités locales demeurent flous. 

En 2001, les chercheurs du Projet hippocampe ont entrepris d’évaluer l’efficacité biologique et socioéconomique des AMP du banc Danajon. Il était essentiel de mieux saisir l’apport de ces aires protégées, car le gouvernement des Philippines avait demandé aux administrations municipales de créer des refuges ichtyologiques qui occuperaient au moins 15 % de la superficie de leurs eaux, une tâche que pratiquement toutes les municipalités n’ont pas encore menée à bien.

Financés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et la Fondation John D. et Catherine T. MacArthur, les travaux de recherche, terminés en 2006, se sont appuyés sur la participation des collectivités et ont été soutenus par la fondation du Projet hippocampe pour la préservation du milieu marin (Project Seahorse Foundation for Marine Conservation – PSFMC), une organisation non gouvernementale des Philippines.

Une recherche novatrice

Les travaux accomplis sont remarquables à maints égards. La chargée de projet, Amanda Vincent, qui est titulaire de la chaire de recherche en préservation du milieu marin à l’Université de la Colombie-Britannique et directrice du Projet hippocampe, explique que les chercheurs « ont pu à la fois utiliser des méthodes de mesure propres à la recherche fondamentale et participer sur place à la gestion ». La recherche sur le terrain et les analyses essentielles au projet ont été faites surtout par trois étudiants au doctorat, tous des Philippins inscrits dans des universités canadiennes, et « tous expérimentés dans la mise en application de techniques de préservation et de gestion dans les Philippines ».

Contrairement à la plupart des travaux menés sur les AMP qui sont axés sur un seul emplacement et privilégient en général l’angle biologique, cette recherche, qui était pluridisciplinaire, englobait la gestion des ressources, la biologie et l’anthropologie et portait sur 12 emplacements. Les chercheurs principaux – un chercheur de chacune des trois universités canadiennes participantes – ont apporté, grâce à leur formation, des points de vue différents : Amanda Vincent est biologiste, Colin Scott est professeur agrégé au Département d’anthropologie de l’Université McGill et Monica Mulrenna est professeure agrégée au Département de géographie de l’Université Concordia.

Chacun des étudiants s’est concentré sur un aspect de la recherche — Marivic Pajaro a examiné les indicateurs de réussite de la gestion des AMP, Eulalio Guieb, la culture locale sur laquelle se fonde la protection du milieu marin et Jonathan Anticamara, les réactions biologiques —, « mais chacun pouvait passer d’une discipline à l’autre quand il le jugeait bon », souligne Amanda Vincent.

En travaillant sur le terrain de concert avec la fondation du Projet hippocampe, les trois étudiants ont collaboré étroitement avec les pêcheurs, les villageois et d'autres intervenants pendant trois ans et ont fait participer les collectivités à toutes les étapes de la recherche. Ils ont aussi pris part aux activités des villages, entre autres aux fêtes et au nettoyage du littoral. Selon Amanda Vincent, c'est ce qui a sensibilisé davantage les collectivités côtières et les décideurs et les a poussés à continuer à protéger et à bien gérer le milieu marin et à promouvoir de meilleures politiques. " La préservation, plus qu'une science, c'est le fait d'amener les gens à prendre de sages décisions ", dit-elle.

L'équipe de recherche et la fondation du Projet hippocampe en ont aussi tiré des leçons. Les chercheurs ne pouvaient plus se contenter de demander aux collectivités ce qu'elles attendaient des AMP. " Il nous fallait beaucoup mieux les encadrer ", précise Amanda Vincent. " Des collectivités entières mettaient tous leurs espoirs dans une petite aire protégée dont elles étaient tributaires pour se nourrir, s'instruire et être autonomes. Ces attentes étaient tout simplement irréalistes. Nous avons donc dû apporter encore plus d'éléments permettant de jeter un meilleur éclairage sur ce qui arriverait, vraisemblablement, une fois la recherche terminée. "

Des indicateurs de réussite

Et qu'est-il arrivé ? " Les ressources sociales, c'est-à-dire les membres de la collectivité, sont plus solides, dit Mme Vincent. Lorsqu'on renforce leurs capacités, on leur permet de prendre de l'assurance pour traiter avec les policiers, pour revendiquer le respect des lois sur les pêches en général, pas seulement sur les AMP, pour demander des fonds de contrepartie aux autorités municipales ou encore pour communiquer avec les instances provinciales. " Amanda Vincent juge " qu'il s'agit sans doute de l'une des incidences clés de ces AMP ", qui surpasse tout résultat obtenu dans les domaines de la biologie et de l'économie. " En outre, on a observé que les ressources halieutiques se renouvellent, ajoute-t-elle, bien que ce soit de façon irrégulière. "

La collaboration étroite avec les collectivités et les échanges constants avec les conseils des villages, les autorités locales et les organisations villageoises ont produit des résultats concrets. Par exemple, dans trois collectivités, le maire s'est engagé à fournir des moteurs et à financer l'achat d'essence afin d'appuyer les initiatives visant à faire respecter les lois. Dans une autre, un organisme de la base s'est employé avec un zèle constant à fournir ses données de surveillance à une agence gouvernementale nationale, à tel point qu'il a reçu le titre d'organisme de pêcheurs exemplaire des Visayas centrales.

Dûment formés et disposant de ressources appropriées, les biologistes et les pêcheurs de l'endroit ont démontré leur aptitude à surveiller les AMP - en identifiant les différentes espèces de poissons (les 360 espèces des emplacements étudiés), en procédant au dénombrement visuel et à l'inventaire du benthos (les organismes qui vivent au fond de la mer) et en tenant à jour les banques de données dans ce domaine. Les chercheurs soulignent que cette participation est essentielle car, en transmettant immédiatement l'information à leurs collectivités, les pêcheurs permettent de gérer avec efficacité les AMP.

Les attitudes changent

L'équipe des Philippines se distingue, car le travail qu'elle a accompli a permis la création d'au moins neuf nouvelles aires protégées gérées par les collectivités pendant la durée du projet. Il y a maintenant 28 aires marines protégées, qui sont le fruit des efforts déployés par le Projet hippocampe dans la région. Les AMP sont de petites dimensions, couvrant de 10 à 50 hectares, mais, " dans bien des cas, les collectivités leur réservent le tiers de leurs eaux ou la plus grande partie de leurs récifs coralliens ", explique Mme Vincent. De plus, comme le précise Amado Blanco, directeur national de la PSFMC, l'équipe de recherche a facilité l'élaboration du plan de gestion officiel de 12 autres aires protégées.

En outre, les attitudes changent de façon notable. À Busalian, un village où vivent quelque 400 familles, le capitaine du barangay dit s'être déjà vanté d'avoir été " le grand-père de la pêche illégale dans le voisinage ". Aujourd'hui, " il est devenu un militant acharné des aires marines protégées et il a réussi à gagner la collectivité à sa cause ", dit Amanda Vincent. " Ce qui nous étonne, c'est que cinq algoculteurs - la culture des algues est une importante activité économique dans la région - ont accepté d'installer leurs fermes ailleurs afin que des aires protégées puissent être aménagées. Lorsqu'on constate que cinq villageois sont prêts à aller jusque-là, on a l'assurance que la collectivité est vraiment en train de changer. "

KAMADA, qui travaille étroitement avec la PSFMC, est en voie de devenir un chef de file régional dans le domaine de la gestion des ressources de la mer. Ce regroupement amorcé par les pêcheurs, qui comprend maintenant près de 900 familles réparties dans 21 collectivités, est un lien essentiel qui permet de bien arrimer les efforts déployés pour gérer les ressources aux pêcheurs et à leurs familles.

Michelle Hibler est chef de la rédaction et de la traduction à la Division des communications du CRDI.