Les femmes prennent appui sur le souvenir de la guerre pour consolider la paix

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Stephen Dale

En Amérique latine, les femmes qui ont subi pendant des décennies les conséquences les plus brutales des guerres civiles peuvent-elles faire face à leur propre passé tout en aidant à transformer leur société ?

Cette question était au cœur d’un colloque qui a réuni des chercheurs du Guatemala et de la Colombie au siège du CRDI, à Ottawa, afin de discuter de trois initiatives visant à préserver la « mémoire historique » des femmes marquées par des conflits.    

En quête de justice et de guérison
Réparer les torts
 
Judith Erazo est d’avis que la reconnaissance publique des crimes de guerre commis à l’endroit des femmes, surtout les réparations faites aux victimes, constitue une étape déterminante, qui aide les survivantes à passer de l’état de victimes à celui de personnes agissantes, aptes à prendre leur vie en main.
 
En plus d’offrir un appui matériel aux victimes, les réparations permettraient de modifier les rapports que l’État entretient avec ses citoyens et marqueraient un nouveau respect envers les droits de la personne, ajoute Judith Erazo. 
 
De fait, les réparations représentent beaucoup plus que le seul dédommagement financier accordé aux victimes.
 
Au Guatemala et en Colombie, on demande des « réparations intégrales », lesquelles offrent une reconnaissance symbolique des injustices passées et rendent leur dignité aux personnes qui ont souffert, en particulier aux victimes provenant des collectivités minoritaires ciblées.
 

L’objectif sous-jacent consiste à renforcer l’autonomie des anciennes victimes en leur donnant voix au chapitre sur le plan politique et en leur accordant un statut social reconnu. On considère que cette autonomisation sur le plan politique est primordiale pour le processus de guérison des victimes.


 
Les chercheurs espèrent que le fait de rompre le silence qui entoure les épreuves subies pendant la guerre libérera les femmes de leur passé et leur permettra de donner un nouvel élan à leur vie.  
 
La reconnaissance publique des crimes passés est également essentielle pour pouvoir mettre fin à l’impunité des criminels. Le but ultime, explique Judith Erazo, directrice de l’Equipo de Estudios Comunitarios y Acción Psicosocial (ECAP), est de s’assurer que les atrocités commises ne se reproduiront plus jamais.
 
Guatemala : une campagne de terreur préméditée     
 
L’histoire récente du Guatemala témoigne de manière on ne peut plus sombre des dangers qu’affrontent les femmes pendant les guerres civiles. Selon Amnesty International, 200 000 personnes ont fait l’objet de disparitions forcées ou ont été assassinées pendant la guerre. Des témoins ont affirmé que les massacres perpétrés après 1981avaient été accompagnés de viols collectifs de femmes.
 
Judith Erazo insiste sur le fait que ces actes n’étaient pas reliés au conflit armé mais faisaient plutôt partie d’une politique de terreur et constituaient une pratique systématique.
 
Les documents de planification de la campagne Victoire 82, notamment, indiquent que les autorités militaires ont encouragé la violence sexuelle en en faisant une tactique prônée sur les champs de bataille.   
 
La victimisation des femmes mayas s’inscrivait également dans une stratégie délibérée visant à rompre la continuité biologique, sociale et culturelle des collectivités mayas en s’attaquant aux femmes, affirme Judith Erazo.

Le passé survivra, mais de quelle façon ?
 
Les horreurs commises au Guatemala ont laissé des séquelles persistantes. Selon Judith Erazo, la peur hante les survivantes, et la stigmatisation culturelle généralisée de la violence sexuelle les empêche de raconter ce qu’elles ont vécu. La violence faite aux femmes empoisonne également la vie civile. En effet, les meurtres de femmes ont augmenté de manière considérable après les accords de paix de 1996 et, en 2009, c’est au Guatemala que leur nombre était le plus élevé en Amérique latine et dans les Caraïbes.
 
Colombie : un documentaire donne la parole aux femmes
 
La Colombie aussi est aux prises avec un passé de violence et se demande comment y faire face afin de pouvoir aller de l’avant.
 
Le documentaire From Far Away Shores met bien en évidence les difficultés que posera ce processus. Ce film de 57 minutes est le fruit de 160 heures d’entrevues réalisées auprès de femmes touchées par la guerre civile en Colombie. Les réalisateurs (trois chercheurs de l’Universidad de Antioquia) ont choisi ce moyen d’expression parce qu’ils tenaient à donner un visage à ces femmes, souligne la chercheure Luz María Londoño.
 
Des rôles complexes pour les femmes
 
Les réalisateurs ont interrogé des femmes qui se sont jointes à la guérilla et aux groupes paramilitaires afin de se sortir rapidement d’une pauvreté accablante, mais qui sont maintenant mises au ban de la société. Ils se sont entretenus avec des femmes autochtones et de descendance africaine dont les villages ont été détruits, en même temps que des violences sexuelles étaient commises sans relâche (visant, comme au Guatemala, à détruire la culture autochtone). 
 

Sur une note plus positive, le film donne la parole à différentes femmes qui expliquent ce que le mot « paix » signifie pour leur avenir.

Nous tenions à accorder une place aux émotions que les discours politiques ont écartées, car elles peuvent aussi être source de connaissances. Il nous fallait trouver d’autres façons de parler de la guerre, cette réalité que nous connaissions trop bien.
 
Luz María Londoño, de l’Universidad de Antioquia, expliquant pourquoi son équipe de recherche a décidé de produire un film en plus de rédiger un rapport.

D’anciens différends non résolus

Un projet distinct, mis en oeuvre sur la côte nord de la Colombie où la confiscation des terres et leur vente forcée chassent les paysans depuis les années 1970, souligne la nécessité de résoudre les anciens différends afin de rétablir la paix.

La Commission nationale de réparations et de réconciliation a recueilli des témoignages de personnes déplacées concernant l’endroit où elles vivaient et la façon dont elles ont perdu leurs terres, en partie en vue d’invalider les confiscations.

Le travail de la Commission revêt un intérêt crucial pour le pays, affirme Donny Meertens, professeure d’université maintenant au service de la Commission, car la confiscation des terres avait pour but principal de saper le programme national de réforme foncière. Or, cette réforme demeure essentielle à la réduction des profondes inégalités économiques qui ont alimenté les conflits civils en Colombie. Il importe donc de la défendre et d’améliorer ainsi les perspectives de paix.

Les femmes se mettent à prendre des décisions

Les femmes ont joué un rôle important dans ces événements, comme victimes surtout par le passé (comme l’explique Donny Meertens dans cette capsule audio en anglais; on peut lire une traduction de ses propos en français), puis de plus en plus comme agentes de changement.

Par-delà cette histoire des plus désolantes, la bonne nouvelle, c’est qu’aujourd’hui les femmes ont entamé un processus d’autonomisation, constate Donny Meertens.

 

 

Stephen Dale est rédacteur à Ottawa.