Les effets des changements climatiques examinés en amont et en aval, à Accra et à Addis-Abeba

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Joan Baxter
À L’ÉCHELLE HUMAINE

Les changements climatiques accentuent de nombreux problèmes avec lesquels les villes d’Afrique sont aux prises. Comment ces dernières peuvent-elles aborder les questions cruciales que sont l’approvisionnement en eau et la gestion des eaux usées ? Dans les capitales du Ghana et de l’Éthiopie, des chercheurs s’emploient à trouver des solutions dans le cadre d’un projet novateur, URAdapt.

Les habitants de Gbegbeyesi, une collectivité côtière pauvre située en périphérie d’Accra, la capitale du Ghana, ne peuvent en donner la raison, mais ils savent que les régimes pluviaux se modifient et qu’ils précarisent encore davantage leurs conditions de vie. Certains ont entendu parler des changements climatiques et se demandent s’ils ne sont pas en train d’en ressentir les effets.

Dorinda Grant s’inquiète des nombreuses inondations qui ont frappé Gbegbeyesi dernièrement. Elle dirige une école maternelle qui, la fin de semaine, tient lieu d’église à son mari pasteur. Le bâtiment est situé tout à côté d’un canal d’évacuation encombré d’ordures et de déchets humains. Lorsqu’il pleut, dit-elle, le canal déborde et l’eau insalubre s’infiltre dans les murs de leur propriété. « La collecte des déchets ne se fait pas ici. Les gens jettent leurs ordures dans le caniveau et ce dernier déborde. » Selon elle, les changements météorologiques ont aggravé la situation au cours des dernières années. À Gbegbeyesi, comme dans nombre de bidonvilles africains, les gens particulièrement exposés aux changements climatiques en raison des infrastructures inadéquates.

Des citadins vulnérables

Selon l’ONU, environ 40 % du milliard d’habitants que compte l’Afrique vivent dans les villes et 60 % d’entre eux se retrouvent dans des bidonvilles. L’urbanisation est à ce point rapide que les services d’approvisionnement en eau et de gestion des déchets ne suffisent pas à la demande. Nombre de citadins sont privés d’eau salubre et les systèmes d’évacuation et d’assainissement sont inadéquats ou inexistants. Les effets des changements climatiques ne peuvent qu’exacerber les graves problèmes avec lesquels gouvernements et citoyens doivent composer.

Accra ne fait pas exception. De 1960 à 2000, le pourcentage de citadins est passé de 23 à 44 % au Ghana. En 2009, la Banque mondiale estimait la population d’Accra à plus de 3,5 millions, et à 4,4 % son taux de croissance annuel. Déjà en 2005, près de la moitié des habitants d’Accra vivaient dans des bidonvilles.

Vivant dans une extrême pauvreté, les habitants des bidonvilles sont très exposés aux phénomènes climatiques extrêmes. Les inondations survenues à Accra au cours des dernières années ont entraîné la mort, détruit des foyers et accru le risque de paludisme et de maladies d’origine hydrique comme le choléra.

Farouk Braimah, directeur de People’s Dialogue, une ONG ghanéenne affiliée à Shack/Slum Dwellers International (un réseau international des habitants des bidonvilles), explique que les famines ou les mauvaises récoltes font fuir la population rurale vers les villes. Cet exode met à rude épreuve l’infrastructure urbaine déjà insuffisante. Les pauvres sont toujours, en milieu urbain, le plus à risque face aux effets des changements climatiques, qu’il s’agisse des sécheresses qui restreignent la disponibilité de l’eau, ou des pluies abondantes qui provoquent des inondations.

La gestion des bassins fluviaux

 
Canal de drainage, Gbegbeyesi, Accra. Cliquez ici pour regarder le diaporama « Adaptation aux changements climatiques à Accra, au Ghana ».

Comment peut-on répondre aux besoins actuels en matière d’approvisionnement en eau et de gestion des eaux usées dans les villes d’Afrique, au vu des effets qu’auront les changements climatiques à l’avenir ? Quelles seront les conséquences de ces changements sur la disponibilité de l’eau et sur les systèmes d’évacuation des eaux usées ?

Ce sont les questions prioritaires auxquelles s’attaque une équipe de recherche dirigée par l’Institut international de gestion des ressources en eau (IWMI) dans deux villes africaines, à savoir Accra, au Ghana, et Addis-Abeba, en Éthiopie. Le projet URAdapt, d’une durée de trois ans, est soutenu par le programme Adaptation aux changements climatiques en Afrique par la recherche et le renforcement des capacités, lancé en 2006 par le CRDI et le Department for International Development du Royaume-Uni.

Le projet URAdapt vise à examiner, au-delà du noyau urbain, les meilleures façons de gérer les précieuses ressources hydriques en tenant compte des changements climatiques. À cet égard, la chargée de projet, Liqa Raschid-Sally de l’IWMI, affirme que l’étude de la question de l’eau dans les villes est indissociable de celle des bassins fluviaux. À son avis, on ne peut se pencher sur l’utilisation de l’eau en milieu urbain sans examiner aussi les autres utilisations que l’on fait de cette ressource. Ainsi, toute tentative d’adapter les pratiques de gestion de l’eau aux changements climatiques doit prendre en compte le fait que les zones urbaines et rurales sont souvent tributaires des mêmes sources hydriques pour combler leurs besoins agricoles, domestiques et industriels.

L’urbanisation et la gestion durable de l’eau ont déjà fait l’objet d’études à Accra et à Addis-Abeba. Le projet URAdapt ajoute à ces sujets de recherche les répercussions possibles des changements climatiques. En Éthiopie, les chercheurs étudient les trois réservoirs du bassin du fleuve Akaki qui desservent Addis-Abeba et les environs. Au Ghana, ils se penchent sur les bassins des fleuves Volta, Densu et Odaw qui alimentent la ville d’Accra et transportent aussi ses déchets.

Prévoir les changements à venir

Raymond Kasei est chercheur et chargé d’enseignement en hydrologie au programme d’études sur le développement de l’Université du Ghana. Il a pour tâche d’étudier les modèles de changements climatiques aux échelles mondiale et régionale et de réduire ces modèles sur 10 km2. L’équipe du projet URAdapt peut ainsi se concentrer sur les bassins fluviaux et sur les collectivités des villes ciblées, Accra et Addis-Abeba, et des environs.

Au Ghana, Raymond Kasei a étudié un ensemble de données s’étalant de 1961 à 2005, un véritable exploit compte tenu du manque de régularité dans la collecte des données météorologiques au fil des ans. Il a ensuite appliqué le modèle conçu par l’équipe du projet pour simuler les conditions qui ont cours dans le bassin du fleuve Densu, lequel alimente la partie est d’Accra.

Puis, il a préparé deux scénarios climatiques plausibles pour des paramètres clés tels que la température, les précipitations, l’humidité et la vitesse du vent. D’après les tendances actuelles, le scénario le plus probable est celui qui prévoit que d’ici 2050, la région des bassins fluviaux dont dépendent Accra et les zones rurales en amont subira des changements considérables. Le modèle prévoit une hausse des températures moyennes de 0,5 à 0,8 degré Celsius, des phénomènes pluvieux extrêmes, des précipitations irrégulières pendant la saison des pluies, des sécheresses extrêmes trois fois plus importantes et une hausse de l’évapotranspiration de 8 %.

Se préparer aux inondations et aux sécheresses

Ces premiers résultats importants sont porteurs de messages clés pour les responsables des politiques, estime Raymond Kasei. Les inondations sont désormais un problème de taille au Ghana, mais d’après les constatations émanant de ses travaux, les gouvernements doivent aussi se préparer à affronter de plus grandes sécheresses. On pourrait, entre autres mesures, collecter et entreposer l’eau pluviale, améliorer la gestion des ressources hydriques et assurer la protection des cours d’eau, tant en milieu urbain que dans les zones rurales.

Selon Barnabas Amisigo, hydrologue et ingénieur agricole auprès du Water Research Institute du Ghana, la recherche effectuée par l’équipe d’URAdapt indique que, sans même tenir compte des changements climatiques, le fleuve Densu est déjà soumis à un stress hydrique, ce qui n’est pas le cas du Volta. Il faut donc en conclure que tout captage d’eau supplémentaire destiné à approvisionner Accra doit se faire dans le Volta et non dans le Densu.

Barnabas Amisigo explique que ces données serviront à formuler des recommandations concrètes que les responsables des politiques et les gouvernements pourront utiliser afin de concevoir de meilleures infrastructures hydrauliques – ponts et ouvrages de drainage, d’assainissement, d’approvisionnement d’eau et d’irrigation – et d’établir un budget adéquat en vue de ces améliorations.

En Éthiopie, Semu Moges, coordonnateur d’URAdapt oeuvrant à l’Université d’Addis-Abeba et à l’Institut de technologie d’Addis-Abeba, affirme que les premières constatations qui émanent de la réduction des modèles donnent à penser que les changements climatiques entraîneront la hausse des températures et une pluviosité beaucoup plus forte pendant la saison humide. « La collectivité rurale située en aval de la ville en ressentira les effets, car les inondations de plus en plus fréquentes transporteront les eaux usées de la capitale vers les terres agricoles », précise-t-il. Au vu de cette constatation, les responsables des politiques devront réexaminer les infrastructures urbaines et établir des marges de recul pour les collectivités vivant près des berges des cours d’eau.

Oeuvrer de concert avec les responsables des politiques

Afin de s’assurer que les constatations émanant des travaux de recherche éclairent et aident les responsables des politiques, les équipes du projet URAdapt à Accra et à Addis-Abeba ont chacune créé une solide plateforme pluridisciplinaire permettant de passer de la recherche à l’action stratégique. Chaque plateforme regroupe un large éventail de scientifiques, d’ingénieurs et autres spécialistes provenant de ministères et d’organismes gouvernementaux locaux et nationaux, d’organismes voués au développement et autres qui veillent à ce que les besoins sociaux soient pris en compte. Des sous-comités entretiennent des liens avec les responsables des politiques.

Lydia Sackey, coordonnatrice de l’Initiative Ville du millénaire, est très enthousiaste au sujet du projet URAdapt qu’elle juge capital pour l’Assemblée métropolitaine d’Accra, où elle occupe le poste de directrice du budget. « Tout projet qui se penche sur les changements climatiques est important. C’est pourquoi l’Assemblée y a affecté d’aussi nombreux agents qui sont spécialistes, entre autres, de la santé publique, des systèmes d’approvisionnement en eau et de drainage, de la gestion des eaux usées et des déchets et même du budget – nous participons tous à cette plateforme. »

Avant la fin du projet, prévue en 2012, les plateformes auront formulé des recommandations visant à aider les gouvernements locaux et nationaux d’Accra et d’Addis-Abeba à aménager leurs villes et leurs systèmes hydrauliques de façon à pouvoir faire face aux changements climatiques. Pour les habitants des villes et des périphéries les plus vulnérables, il peut s’agir d’une question de vie ou de mort.

Photos : CRDI / Joan Baxter