Les eaux usées consolident la sécurité alimentaire

Mark Redwood

Les villes, où habite déjà la moitié de l’humanité, connaissent une croissance accélérée dans les pays les plus pauvres du monde. Compte tenu de l'instabilité du prix des aliments et des chocs climatiques, il y aurait lieu d’encourager la production alimentaire dans ces villes et dans leurs environs afin de répondre à la hausse de la demande.

Mais comment des villes congestionnées, qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts et qui manquent d’espace et d’eau potable, peuvent-elles espérer nourrir leurs populations en pleine expansion ? Pourvu qu’on prenne quelques précautions simples et bon marché, les eaux usées peuvent offrir une partie de la solution. Ces précautions comprennent des innovations telles que des systèmes de filtration domestique abordables, des vêtements de protection pour les agriculteurs ainsi que le lavage et la désinfection, avant leur consommation, des fruits et légumes irrigués au moyen d’eaux usées.

On reconnaît de plus en plus qu’il est possible de gérer les risques sanitaires posés par le recours aux eaux usées pour cultiver des aliments, permettant ainsi aux pays pauvres de tirer parti d’une source abondante d’eau. En considérant les eaux usées comme une ressource précieuse plutôt qu’une nuisance, on ouvre la voie à plus grande sécurité alimentaire dans les pays en développement.

Certes, les déchets liquides provenant des cuisines et des latrines peuvent contenir des parasites intestinaux, des toxines chimiques et d’autres graves menaces à la santé humaine. Mais ces eaux usées contiennent aussi des nutriments qui favorisent la croissance des cultures et permettent aux agriculteurs d’acheter moins d’engrais.

Les exploitants agricoles de la planète le savent déjà : à l’échelle mondiale, environ 7 % de l’agriculture fait appel aux eaux usées. Il ne sert à rien d’interdire leur utilisation pour protéger la santé publique, comme ont tendance à le faire les responsables des politiques. Les gens qui ont besoin de cultiver des aliments trouvent le moyen de le faire, quitte à irriguer leurs cultures avec n’importe quelle eau dont ils disposent.

Les nouveaux citadins se retrouvent souvent dans des bidonvilles en marge des villes, où certaines familles consacrent de 50 à 80 % de leurs revenus aux aliments. Pour répondre à leur besoin d’aliments de source sûre, ils cultivent des fruits et légumes dans leur cour ou sur des terrains publics vagues. Une fois la subsistance de leur famille assurée, ils vendent ce qui reste pour gagner un revenu susceptible de financer les soins de santé et l’instruction de leurs enfants.

L’agriculture urbaine est une importante source d’aliments et de revenus dans de nombreuses régions du monde. Ce sont souvent les eaux usées qui rendent cette culture possible.

Dans le système alimentaire, l’eau est présente à divers stades le long de la voie qui mène « de la ferme à la fourchette ». Dans le passé, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est concentrée sur l’eau au stade de son utilisation dans les champs des agriculteurs, recommandant évidemment qu’elle soit de grande qualité.

Le traitement universel des eaux usées demeure le but ultime. Toutefois, le traitement de l’eau à grande échelle coûte extrêmement cher et n’est pas une solution réaliste pour de nombreux pays à faible revenu. Mais des percées effectuées en Jordanie dans le cadre de travaux de recherche appuyés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, ont permis de produire des systèmes de filtration simples et bon marché grâce auxquels les ménages peuvent réutiliser leurs eaux usées qui étaient auparavant rejetées dans les égouts.

Prenant un virage important, l’OMS a publié en 2006 de nouvelles lignes directrices sur l’utilisation des eaux usées, qui tiennent compte des situations locales et privilégient les moyens à prendre pour réduire au minimum les risques sanitaires posés par ces eaux. L’approche innove surtout parce qu’elle encourage l’adoption de mesures relativement simples pour protéger la santé à tous les maillons de la chaîne qui relie «la ferme à la fourchette ».

Dans les champs et dans les jardins urbains, par exemple, les vêtements qui protègent contre un contact direct avec de l’eau contaminée peuvent s’avérer la meilleure défense. Dans les marchés urbains, on peut installer des robinets d’eau potable de sorte que les vendeurs puissent laver leurs fruits et légumes avant de les vendre.

Dans les foyers et les restaurants, les fruits et légumes peuvent être trempés dans une solution d’iode, de vinaigre ou de citron pour réduire les niveaux de bactéries et d’autres pathogènes. Il s’agit de la dernière étape d’une approche à barrières multiples qui cherche à protéger la santé des consommateurs avant que les aliments irrigués au moyen d’eaux usées n’atteignent leur assiette.

Le CRDI a préparé, en collaboration avec l’OMS, une trousse d’information qui présente de manière claire et concise les nouvelles lignes directrices sur les eaux usées, afin que les administrations locales et les autorités locales de la santé puissent bien les comprendre. Des chercheurs vérifient actuellement l’utilité des lignes directrices sur le terrain au Ghana, au Sénégal et en Jordanie, pour s’assurer qu’elles sont applicables même lorsque les ressources sont restreintes. Les constatations aideront à inspirer les prochaines recommandations de l’OMS et les politiques des gouvernements en matière de santé – et à mettre un terme au gaspillage d’une précieuse ressource.

Mark Redwood dirige le programme Pauvreté urbaine et environnement du CRDI.