Les eaux grises : la bonne formule. Des dispositifs de traitement bien utiles pour les foyers à faible revenu en Jordanie

Kevin Conway
En Jordanie, on ne parvient déjà plus à répondre à la demande d’eau douce. Faute de nouvelles sources à exploiter, les Jordaniens sont forcés de trouver des façons de réduire la consommation et de mieux utiliser la ressource. On se tourne entre autres vers la réutilisation des eaux grises. Avec l’appui du Centre de recherches pour le développement international, organisme canadien, l’Inter-Islamic Network on Water Resources Development and Management (INWRDAM) a mis au point un système simple et peu coûteux qui permet aux foyers de réutiliser les eaux usées qu’ils laissaient simplement s’écouler vers l’égout auparavant.
CRDI / Andrés Veléz-Guerra
Un chercheur et un agriculteur urbain avec un dispositif de traitement des eaux grises.

Selon Murad Bino, directeur exécutif d’INWRDAM, contrairement aux eaux noires qui proviennent des toilettes, les eaux grises (recueillies après la lessive ou provenant des éviers, lavabos et douches) sont faciles à traiter à domicile et sûres pour ce qui est d’irriguer les potagers. Pour les 25 foyers à faible revenu où M. Bino et ses associés ont testé leur dispositif de traitement des eaux grises, les fruits et légumes qui poussent dans le potager familial sont une source essentielle de nourriture et de revenus.

« Puisqu’il est destiné à des personnes ayant peu de moyens, nous avons songé au coût en mettant au point notre système », explique M. Bino.

Ce sont principalement des matières recyclées et disponibles sur place, par exemple des barils de plastique de 160 litres, qui entrent dans la composition de ces dispositifs de traitement des eaux. On a veillé à ce que la construction et l’installation soient simples et n’exigent aucun outil spécial.

Pour contrer les réticences de la population locale, surtout en ce qui concerne les odeurs et les moustiques, l’équipe de l’INWRDAM s’est assurée le concours d’une organisation non gouvernementale locale jouissant dune bonne crédibilité. Elle fut chargée de former les membres de la collectivité au fonctionnement et à l’entretien des dispositifs. On leur a par ailleurs signalé l’importance de réduire ou d’éliminer la présence de produits nettoyants dans les eaux grises et la nécessité de procéder à un entretien régulier.

Au fur et à mesure que les résultats des essais dans les foyers pilotes étaient connus, le projet faisait des convertis. Les compteurs d’eau révélèrent qu’en moyenne, 57 % de l’eau utilisée par un foyer était récupérée en eaux grises, riches en nutriments. Par conséquent, les foyers payaient moins pour l’eau, et les frais de pompage de la fosse sceptique s’en sont trouvés réduits. Ces épargnes, ainsi que les meilleurs rendements des cultures irriguées aux eaux grises, ont eu pour conséquence directe une augmentation du revenu familial de l’ordre de 22 $ à 66 $ par mois. Ainsi, la famille pourrait rentrer dans ses frais en deux ou trois ans, le dispositif coûtant de 300 $ à 600 $. Dans une collectivité où la famille moyenne compte six membres et où le revenu familial moyen varie entre 300 $ et 400 $ par mois, c’était une solution économiquement judicieuse.

Cette réussite n’est pas passée inaperçue. Le ministère de l’Eau et de l’Irrigation de la Jordanie s’est penché sur le système pour déterminer s’il pourrait répondre aux besoins en eaux de collectivités qui pourraient devoir attendre jusqu’à vingt ans pour être reliées à un système central d’épuration des eaux usées. Pour veiller à ce que les eaux grises traitées répondent aux normes internationales en matière d’irrigation, les fonctionnaires du ministère en ont contrôlé la qualité pendant une année.

« Les eaux grises traitées au moyen de nos dispositifs répondent aux normes de l’Organisation mondiale de la santé en ce qui concerne l’irrigation restreinte », précise M. Bino. « Cela signifie qu’elles conviennent à l’irrigation des arbres et que les fruits et légumes ainsi irrigués doivent être cuits avant d’être consommés ».

Le ministère des Travaux publics et de l’Habitat a demandé à l’INWRDAM de l’aider à réviser le code du bâtiment de Jordanie, pour faire en sorte que les eaux grises et les eaux noires seront séparées dans toutes les constructions à venir.

Les fonctionnaires du ministère du Plan et de la Coopération internationale ont approuvé l’installation de dispositifs de traitement des eaux grises dans plus de 700 foyers de 90 agglomérations urbaines.

En outre, on prévoit installer 300 autres dispositifs, et on a débloqué des fonds pour la promotion de la réutilisation de l’eau en Jordanie et dans l’ensemble de la région. Il semble bien que le projet des eaux grises de l’INWRDAM ait trouvé la bonne formule.

Kevin Conway est rédacteur à la Division des communications du CRDI.

Cet article a d’abord été publié (sous le titre « Greywater turns to gold ») dans le numéro spécial sur l’eau du magazine Corporate Knights préparé en association avec Waterlution, inséré dans le Globe and Mail du 15 juillet 2005.