Les eaux grises et la culture en serre augmentent la production alimentaire en Tunisie

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Les cultures commerciales en serre aident les familles d’agriculteurs à sortir de la pauvreté.

Jonah Engle
Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord connaissent une urbanisation effrénée qui entraîne un grave stress hydrique et nuit à la production alimentaire. Mais la recherche montre comment l’expansion urbaine et la croissance agricole peuvent aller de pair.

Axe de recherche

Examiner en quoi les changements climatiques et l’étalement urbain à la périphérie de Tunis constituent une menace pour les petits agriculteurs.

L'enjeu

Dans la ville de La Soukra, en Tunisie, des centaines de familles pauvres ont recours à l’agriculture pour se nourrir et subsister. Ces dernières années, toutefois, plusieurs facteurs ont mis leur gagne-pain en péril.

Parallèlement à la rapide urbanisation du pays, Tunis, la capitale, s’est développée, empiétant sur les exploitations agricoles et encourageant la spéculation foncière. Si bien que les terres utilisées à de nouvelles fins, incompatibles avec la production alimentaire, se sont multipliées à côté des champs cultivés. Depuis les années 1990, la quantité de terres arables à La Soukra (éloignée d’à peine 6 km de Tunis) a diminué de presque 30 %. Ce problème est commun à la plupart des villes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, selon Moez Bouraoui, du Club UNESCO-ALESCO, une ONG tunisienne, et président de l’association d’agriculture urbaine du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

De plus, les agriculteurs de La Soukra font face à un important stress hydrique. Les changements climatiques ont modifié la configuration des pluies et provoqué sécheresses et inondations. La rareté de l’eau a poussé les agriculteurs à utiliser de plus en plus l’eau des puits; cela a entraîné la modification de la nappe phréatique, car la vaste lagune salée entourant la ville a commencé à s’infiltrer dans les eaux souterraines. Par conséquent, les terres sont saturées d’eau par endroits ou leur salinité les rend impropres à la culture.

Les agriculteurs sont aussi plus vulnérables parce que les plans d’aménagement du territoire local ne prévoient aucune mesure de protection de l’agriculture urbaine et personne ne défend leurs intérêts au sein de l’administration municipale.

Grâce au soutien financier du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, le Club UNESCO-ALESCO s’est mis en quête de techniques intégrées afin d’atténuer les problèmes environnementaux auxquels sont confrontés les agriculteurs tout en leur fournissant les moyens de sortir de la pauvreté.

Akiça Bahri
Les cultures suspendues augmentent considérablement le rendement et préservent la santé des sols.

La recherche

Avec le concours d’établissements locaux, les chercheurs ont mené, pendant un an, une étude exhaustive de la situation environnementale, sociale et politique de La Soukra. Cette étude a mené à l’élaboration d’un plan à deux volets : d’abord, l’aménagement de nouvelles sources d’eau écologiques pour l’irrigation en vue d’accroître la production agricole; puis, grâce à ces rendements accrus, la création de petites entreprises pour les agriculteurs qui pratiquaient surtout une agriculture de subsistance.

Les techniciens ont construit des serres, qui contribuent à la conservation de l’eau, protègent les cultures et permettent une agriculture intensive. Ils ont ensuite installé des bassins sur les toits des maisons à proximité des terres agricoles pour y recueillir l’eau de pluie qui servira à arroser les champs.

Les eaux grises – les eaux usées provenant des douches, baignoires, lavabos et éviers des ménages – ont aussi été récupérées et filtrées avant de servir à l’irrigation. Après l’adoption d’une rigoureuse réglementation nationale sur l’utilisation des eaux usées, les eaux grises ont servi à la floriculture, une culture commerciale lucrative. Sur les sols saturés d’eau, les agriculteurs ont déversé des chargements de terre et planté des oliviers, qui résistent bien à de telles conditions. Les eaux grises sont utilisées pour irriguer les racines de ces arbres.

Au total, les agriculteurs cultivent dix sortes de fruits et de légumes. La culture en serre a prolongé la saison de production et augmenté les revenus puisque les agriculteurs peuvent obtenir beaucoup plus pour leurs produits frais, comme les tomates, quand ils sont hors saison.

Une serre permet de récolter six tonnes de tomates dont le prix s’élève à environ 4 600 CAD. Étant donné la proximité du marché, les agriculteurs n’ont pas à traiter avec des grossistes et vendent directement au consommateur, augmentant ainsi leurs profits. Désormais, les agriculteurs, qui ont déjà été parmi les plus pauvres de La Soukra, ont de meilleures conditions de vie. Ainsi, une mère a pu payer le mariage de sa fille; d’autres ont agrandi leur maison. Selon Moez Bouraoui, coordonnateur du projet, le fait que certains agriculteurs réinvestissent leurs profits dans la construction de nouvelles serres est un des signes les plus tangibles du succès de cette entreprise.

Akiça Bahri
L’eau de pluie et la micro-irrigation permettent de tirer le meilleur parti d’une ressource rare en milieu aride.

Impact

Dans la plus pure tradition de la recherche appliquée, les agriculteurs et les chercheurs ont sans cesse raffiné la production. Habituellement, il faut déplacer les serres tous les cinq ans pour éviter l’épuisement du sol. Cette solution étant impraticable à La Soukra en raison du manque d’espace, les agriculteurs ont eu l’idée de développer des cultures commerciales dans des contenants installés au-dessus du sol pour permettre à la terre de se reposer. Ils ont cultivé des fraises et des laitues, mais fait aussi l’élevage de l’escargot, pour la production d’engrais.

Les chercheurs ont mis au point une technique novatrice pour le captage de l’eau de pluie ruisselant des toits arrondis des serres. Des gouttières, intégrées à la charpente des serres, canalisent l’eau de pluie vers des réservoirs de stockage, assurant ainsi aux serres une autosuffisance en eau de 60 %.

L’équipe de recherche a travaillé de près avec les élus municipaux pour les sensibiliser à l’importance écologique et économique de l’agriculture urbaine et les inciter à intégrer l’agriculture à petite échelle aux plans d’aménagement du territoire. L’an dernier, les agriculteurs ont formé une coopérative qui leur donne davantage voix au chapitre lors de la prise de décisions. La prise en charge de la gestion de la recherche par la coopérative assurera la viabilité à long terme des projets.

Les médias, des revues scientifiques, des ateliers et des conférences font connaître ce modèle d’agriculture urbaine et les nombreuses innovations techniques issues de la recherche dans l’ensemble de la Tunisie et de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Les pays de la région peuvent désormais s’inspirer des mesures instaurées à La Soukra pour faire face à la rareté de l’eau et aux changements climatiques.

Jonah Engle est rédacteur à Montréal.

Cet article fait état d’un projet subventionné dans le cadre du programme Changements climatiques et eau (CCE) du CRDI, Récupération des eaux grises et des eaux pluviales pour l’agriculture urbaine et périurbaine à La Soukra, dans le gouvernorat d’Ariana, Tunisie.