Les cultures orphelines peuvent aider à vaincre la famine

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Merle Faminow et Kevin Tiessen

La sécurité alimentaire d’un milliard de personnes sur la planète est menacée en raison des changements climatiques, de la demande accrue et de l’instabilité des prix. Dans un contexte aussi préoccupant, les participants et participantes aux sommets du G8 et du G20 ont réitéré l’importance de prendre de toute urgence des mesures pour assurer la sécurité alimentaire des populations les plus vulnérables dans le monde.

La recherche ciblée et appliquée est l’un des moyens de parvenir à la sécurité alimentaire et, à cet égard, le communiqué du G8 souligne l’apport considérable de la recherche à l’accroissement de la production agricole durable.

Le Canada, qui est depuis longtemps un acteur de premier plan dans le domaine de la recherche en agriculture et en alimentation, a entrepris d'élargir son champ d’activités de recherche. En effet, les recherches en alimentation menées au Canada et financées par le Canada ne se limitent plus aux « vedettes » que sont depuis longtemps les céréales, comme le blé, le riz et le maïs, et commencent à s’intéresser aux « cultures orphelines » qui ont trop souvent été négligées, mais qui demeurent cruciales pour les pauvres de la planète.

Ces cultures orphelines comprennent les légumineuses à graines (soit les graines comestibles de légumineuses telles que le pois, la fève, la lentille et le pois chiche), ainsi que le millet et un éventail d’autres cultures céréalières, légumières et fruitières locales.

Il y a à peine deux décennies, les légumineuses à graines étaient des cultures orphelines au Canada; on en produisait peu, et les chercheurs n’y prêtaient guère attention. Cependant, des avancées dans les sciences de l’agriculture et un marché international dynamique ont eu tôt fait de transformer le secteur canadien des légumineuses à graines en un acteur mondial important.

Les habitants de la planète qui ont faim peuvent se réjouir du fait que le Canada s’intéresse aux cultures orphelines et y consacre une somme de 62 millions de dollars dans le cadre du Fonds canadien de recherche sur la sécurité alimentaire internationale, une collaboration en matière de recherche entre le Centre de recherches pour le développement international, société d’État canadienne, et l’Agence canadienne de développement international.

D’ici décembre 2010, l’équipe du Fonds aura choisi les projets de recherche qui seront subventionnés et dont la valeur totale pourra atteindre 30 millions de dollars. Il n’est pas surprenant que bon nombre des cultures orphelines, notamment les légumineuses à graines dont la teneur en protéines est élevée, occupent une place prépondérante dans les sujets de recherche proposés. Le fait qu’au cours des quinze dernières années le Canada soit devenu l'un des acteurs dominants des marchés mondiaux de légumineuses à graines n’y est pas étranger.

Depuis le début des années 1990, la production canadienne de ces aliments aussi sains que précieux a progressé de plus de 500 %. À vrai dire, le Canada est reconnu comme étant le second plus important producteur de légumineuses à graines au monde. La majorité de nos pois, fèves et lentilles sont exportés, et leurs ventes à l’exportation ont atteint, en 2009, 2,2 milliards de dollars. Le Canada est le premier exportateur au monde de pois et de lentilles en plus d’être un chef de file au chapitre des exportations de pois chiches et de fèves.

Notre succès est attribuable, en grande partie, à la science et à la recherche. Nous nous sommes dotés de programmes d’amélioration génétique des cultures reconnus mondialement qui nous ont permis de mettre au point de nouvelles variétés bien adaptées au climat et aux sols canadiens, et dont les producteurs canadiens ont tiré d’importants avantages économiques.

Mis à part les profits qu’elles permettent de réaliser, d’autres bonnes raisons motivent la décision de privilégier les cultures orphelines.

Les cultures orphelines contribuent à diversifier les sources de revenu et de nourriture pour les populations démunies des pays en développement. Elles sont riches en micronutriments et, dans le cas des légumineuses à graines, constituent une source importante de protéines (bien plus abordable que les protéines animales). Les légumineuses à graines sont en outre un aliment de base dans plusieurs régions du monde, dont l’Asie et l’Afrique du Nord. Les lentilles, par exemple, font partie intégrante du régime alimentaire en Inde, où elles accompagnent presque tous les repas.

La sécheresse est favorable à la culture d’un bon nombre de légumineuses à graines, lesquelles peuvent également offrir une protection contre les effets négatifs des changements climatiques – un grave problème en Afrique et en Asie du Sud, où vivent une grande partie des pauvres du monde. En faisant pousser côte à côte des lentilles, des pois chiches et des céréales, les producteurs locaux se prémunissent contre les conditions météorologiques imprévisibles, préviennent l’érosion dans les champs et améliorent la fertilité du sol.

Ironiquement, nous assistons à une baisse de la production des légumineuses à graines dans les pays en développement qui en consomment le plus et dont la population croît le plus rapidement. Il est également malheureux de constater qu’il se fait peu de recherche sur les plantes dans nombre de pays d'Afrique et d'Asie. Par conséquent, les agriculteurs ont peine à trouver des semences de qualité, à venir à bout des maladies des cultures et à surmonter les difficultés associées au maintien de la productivité.

Les chercheurs canadiens sont bien placés pour mettre à profit leur expérience et leurs connaissances dans ce domaine afin que règne, dans le monde, une plus grande sécurité alimentaire.

Certaines personnes se demanderont si le Canada ne se nuit pas à lui-même en mettant ainsi sa science et sa technologie au service d’autrui. Mais si nous examinons la question de plus près, force est de constater que ce raisonnement ne tient pas. Le créneau qu’occupe le Canada est celui des légumineuses à graines de grande qualité qui sont vendues aux classes moyennes émergentes des économies à croissance rapide. La majorité du milliard de personnes affamées dans le monde ne sont pas des consommateurs potentiels des légumineuses à graines canadiennes exportées commercialement, mais sont plutôt tributaires des produits cultivés localement.

Dans ces conditions, le Canada peut véritablement faire du bien aux autres tout en s’en faisant à lui-même dans le secteur des légumineuses à graines.

Rattaché au Bureau régional de l’Amérique latine et des Caraïbes du CRDI, Merle Faminow est chef du programme Agriculture et sécurité alimentaire.

Kevin Tiessen est administrateur de programme principal au Fonds canadien de recherche sur la sécurité alimentaire internationale, créé conjointement par le CRDI et l’Agence canadienne de développement international.

Cet article a d’abord été publié dans la livraison du 12 juillet 2010 du journal The Hill Times