Les agriculteurs se prononcent devant le « monde de l'eau »

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Kelly Haggart

« Si je disposais des 70 $ qu’il faut pour bâtir la toilette la moins chère, je les consacrerais tout d’abord aux droits de scolarité, à la nourriture, aux vêtements ou à une bicyclette », a dit Patricia, une agricultrice du Zimbabwe, à des experts internationaux de l’eau réunis à l’occasion d’un important forum mondial en Suède. Alors, pourquoi, a‑t‑elle poursuivi, ont‑ils pensé qu’elle choisirait de dépenser tout d’abord son argent pour la construction d’une latrine ?

Yongxuan, de Guangzhou, dans le Sud de la Chine, a déclaré aux participants que les règlements antipollution semblaient incapables d’assainir les rivières gravement dégradées de son pays tandis que Gerald, d’Accra, a indiqué qu’une bonne partie des eaux usées de la capitale ghanéenne était déversées directement dans l’océan. « Certains disent que la dilution est la solution de la pollution, a‑t‑il fait remarquer. Qu’en pensez‑vous ? »

Philip, de Kumasi, la deuxième plus grande ville du Ghana, voulait savoir pourquoi seulement 6 ou 7 des 44 stations d’épuration des eaux usées du pays – surtout celles auxquels sont reliés les hôtels – étaient en bon état de fonctionnement. Lydia, d’Abidjan, a dit que même lorsque les stations d’épuration fonctionnent en Côte d’Ivoire, elles ne répondent qu’à un faible pourcentage des besoins. « Que faudra‑t‑il pour répondre à tous les besoins, a‑t‑elle demandé. Est‑ce que je le verrai de mon vivant ? »

Joseph, de Nairobi, a déclaré que les fonctionnaires municipaux lui demandent d’arrêter de cultiver les légumes dont il dépend pour assurer sa subsistance parce que le ruisseau qui sert à les irriguer est pollué. Il était à des milliers de kilomètres des experts internationaux de l’eau auxquels il s’adressait, mais il n’aurait pu être plus direct : « Que devrais‑je faire et que faites‑vous pour nous aider ? Ce n’est pas ma faute si l’eau est sale. »

Ces propos s’inscrivaient dans une série de déclarations présentées dans une courte vidéo qu’ont pu visionner les 50 délégués présents à un débat d’experts organisé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, et l’International Water Management Institute (IWMI) lors de la 17eSemaine mondiale de l’eau (ou la semaine où le « monde de l’eau » se rassemble, « Where the Water World Meets »). Plus de 2 400 participants ont assisté en août, à Stockholm, à cette rencontre des professionnels de l’eau et de l’assainissement de partout au monde. La semaine de cette année avait pour thème « Progrès et perspectives dans le domaine de l’eau : lutter pour la durabilité dans un monde en changement ».

Dans la plupart des villes des pays en développement, l’urbanisation a pris le pas sur l’assainissement, avec d’innombrables conséquences pour la santé humaine et l’hygiène du milieu. Pour leur débat d’experts sur la gestion de la pollution dans les bassins hydrographiques urbains des pays en développement, le CRDI et l’IWMI y sont allés de leur petite touche créatrice. On a demandé aux experts invités de répondre à des questions posées par des agriculteurs de l’Afrique et de l’Asie, qui avaient été captés sur vidéo au cours des semaines précédant la rencontre.

Pour que les experts demeurent vigilants, on a demandé aux membres de l’auditoire de juger la pertinence des réponses en levant un carton jaune ou rouge pour signaler leur accord ou leur désaccord. Si un participant recevait un carton rouge, le public était invité à fournir d’autres réponses.

 
Pour que les experts demeurent vigilants, on a demandé aux membres de l'auditoire de juger la pertinence des réponses en levant un carton jaune ou rouge pour signaler leur accord ou leur désaccord.

Les questions présentées sur vidéo par des agriculteurs aux prises avec la dure réalité sur le terrain témoignaient du fait que les pauvres eux mêmes sont un élément clé de toute solution, a souligné Mark Redwood, administrateur de programmes au CRDI et l’un des experts invités.

« On considère souvent que les taudis sont des lieux déprimants et sinistres, a t il dit. N’oublions pas que ce sont aussi des lieux où la créativité débouche sur des solutions informelles, mais efficaces pour la prestation de divers services urbains. Bon nombre des activités d’entrepreneuriat à petite échelle telles que la distribution communautaire de l’eau et la réutilisation des déchets domestiques pour accroître la production alimentaire témoignent d’une inventivité qu’on peut mettre à profit. »

L’expert invité Albert Wright, une autorité reconnue en matière d’eau et d’assainissement, a cherché à dissiper une autre idée fausse, mais fort répandue. Réagissant à un commentaire au sujet des priorités budgétaires formulées par Patricia, du Zimbabwe, M. Wright a fait remarquer que les ménages à faible revenu peuvent manquer de liquidités, mais posséder néanmoins de précieux éléments d’actif : « Ce n’est pas que les pauvres n’ont pas d’argent, a t il dit, c’est tout simplement que leur argent est occupé. »

Le directeur régional de l’IWMI pour l’Afrique, Akissa Bahri, a insisté sur la nécessité d’examiner d’un même regard les questions connexes que sont l’assainissement et les moyens de subsistance. Les déchets industriels et domestiques, par exemple, aboutissent dans l’eau et les sols qu’utilisent les agriculteurs.

Henk de Zeeuw, coordonnateur de l’International Network of Resource Centres on Urban Agriculture and Food Security (RUAF), a sympathisé avec le sort d’agriculteurs tels que Joseph, de Nairobi : « Il arrive souvent qu’on interdise l’utilisation d’eau polluée, a t il dit, mais cela ne fait rien pour améliorer les conditions de vie des pauvres, qui dépendent souvent de cette eau pour produire des aliments. »

Les partenaires du CRDI sur le terrain communiqueront le volet suédois de cette discussion interactive aux agriculteurs qui ont participé à la vidéo. Ces derniers ont pu, grâce à ce mécanisme, avoir leur mot à dire au cours de la Semaine mondiale de l’eau de 2007.

« Tellement de débats d’experts adoptent une forme classique comprenant une foule de présentations et de diapos difficiles à lire, a dit M. Redwood, du programme Pauvreté urbaine et environnement du CRDI. Mais grâce à la forte présence sur le terrain de notre partenaire, l’IWMI, et à ses liens avec de nombreux agriculteurs urbains, nous avons pu faire entendre la voix de ces agriculteurs à Stockholm. »

Une dernière question du public est venue valider cette approche innovatrice : « La façon de procéder était bonne parce qu’elle a permis aux agriculteurs de participer. Auriez vous des objections à ce que nous la copiions ? »

Kelly Haggart est rédactrice principale à la Division des communications du CRDI.