Les Africains veulent faire des affaires

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Martha Melesse et Colm Foy
En matière d’entrepreneuriat, l’Afrique subsaharienne est la région la plus dynamique du monde. Jusqu’à 84 % des Ghanéens voient une carrière dans le milieu des affaires comme un choix judicieux, et 76 % des habitants d’Afrique subsaharienne sont du même avis. En Ouganda, plus des trois quarts des adultes disent vouloir fonder leur propre entreprise, tandis qu’au-delà de 40 % des Zambiens exploitent déjà une entreprise ou sont en voie d’en démarrer une.

Un rapport publié à Lusaka en novembre 2013, préparé avec le financement du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, brosse un portrait détaillé de l’entrepreneuriat dans 10 pays d’Afrique subsaharienne.

Le projet Global Entrepreneurship Monitor (GEM), la plus vaste étude continue sur les dynamiques de l’entrepreneuriat dans le monde, a sondé plus de 2 000 adultes dans chacun de ces 10 pays pour déterminer s’ils exploitaient une entreprise, étaient sur le point d’en fonder une ou en avaient récemment fermé une. On s’est aussi intéressé à leurs motivations et à leurs attitudes par rapport à l’entreprise, à leurs perspectives de croissance et aux facteurs qui limitent leurs débouchés. Les résultats sont à la fois surprenants et encourageants.

Une haute opinion de l’entrepreneuriat

En règle générale, les Africains sont très favorables aux activités commerciales. Ils ne considèrent plus l’État et un salaire stable assorti d’avantages sociaux comme les seules sources de revenus, pas plus qu’ils ne s’attendent à ce qu’on les soutienne en leur apportant de l’aide. Les sondages montrent en effet que les Africains sont davantage désireux de créer leur propre richesse en se lançant en affaires.

Évidemment, ce phénomène s’explique en partie par la diminution du nombre d’emplois dans le secteur public et par la baisse des niveaux d’aide observée depuis de nombreuses années. Partout en Afrique subsaharienne, les taux de chômage élevés chez les jeunes perdurent, et la probabilité d’une embellie prochaine est faible. Même dans des pays riches en pétrole comme l’Angola et le Nigeria, les perspectives d’emploi dans la sphère officielle et réglementée ne sont pas très réjouissantes. Les données tirées des enquêtes menées dans le cadre du projet GEM laissent entendre que la création d’entreprises constitue un facteur de réduction du chômage chez les jeunes.

Toutefois, si nombre des personnes qui fondent des entreprises disent le faire par nécessité, elles avouent aussi le faire pour améliorer leurs moyens de subsistance.

Une solution au chômage ?

En Afrique, la plupart des entreprises sont petites; beaucoup ne comptent qu’un employé, qui en est aussi le propriétaire. Au Malawi, par exemple, 80 % des entreprises sont de ce type. La situation est semblable ailleurs. Les opinions sur les perspectives de croissance et la création d’emplois qui en résulte varient énormément, mais une faible majorité des propriétaires d’entreprise prévoient une prochaine croissance génératrice d’emplois. La croissance des secteurs autres que celui de l’extraction est un facteur clé, car l’histoire nous enseigne que l’extraction des ressources naturelles ne crée ni des débouchés pour les populations locales, ni de nombreux emplois.

Le Ghana, un nouveau producteur de pétrole, s’attache à trouver des emplois pour ses habitants dans le contexte d’une forte croissance du PIB alimentée par l’industrie pétrolière. À ce titre, le pays connaît la même transformation que celle qu’ont connue le Nigeria et l’Angola dans le passé, c’est-à-dire un immense apport de capitaux dans le pays accompagné d’une persistance de la pauvreté et d’un accroissement des inégalités. Toutefois, même au Ghana, il existe une multitude d’entrepreneurs potentiels, notamment chez les femmes. Ce qui étonne un peu, c’est que peu de personnes semblent craindre l’échec lorsqu’elles envisagent de démarrer leur entreprise.

L’envers de la médaille, c’est que de nombreuses nouvelles entreprises stagnent ou cessent carrément leurs activités. En fait, il arrive souvent que des entreprises bien établies soient incapables de gagner en maturité et de croître. Les entrepreneurs africains ont besoin d’aide pour surmonter les obstacles qui se dressent devant eux, mais n’obtiennent pas le soutien adéquat du gouvernement ou des institutions financières.

Les entrepreneurs : délaissés par les banques et l’État

L’un des principaux obstacles dont font état les sondages est la difficulté d’obtenir le financement voulu pour fonder ou faire croître son entreprise. Les banques africaines hésitent à prêter à des clients qui, à leur avis, présentent un risque élevé. Lorsqu’elles consentent un prêt, elles exigent des garanties que le nouvel ou aspirant entrepreneur n’est hélas pas en mesure de fournir. Les périodes de remboursement sont souvent très courtes – de trois à cinq ans – ce qui réduit aussi l’utilité de tels prêts pour les entreprises en démarrage. Il faut en faire davantage pour favoriser l’inclusion financière.

Les autres sources de financement sont limitées en Afrique subsaharienne, ce qui n’est pas le cas dans les autres régions étudiées dans le cadre du projet GEM, où l’on trouve des marchés boursiers, des sociétés de capital-risque et des investisseurs providentiels. L’aide gouvernementale aux entreprises nouvelles ou en expansion est bien souvent inexistante et, si elle existe, elle est insuffisante. Dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, aucun incitatif fiscal n’est offert aux nouvelles entreprises.

Les experts interrogés dans le cadre des enquêtes soulignent les lacunes actuelles au chapitre de la formation offerte aux entrepreneurs, en particulièr les jeunes. Cette formation est généralement médiocre et ne prépare pas ces personnes à exploiter leur propre entreprise. Il semble aussi que la corruption soit un problème dans beaucoup des pays à l’étude; il devient donc à peu près impossible de s’y retrouver dans un cadre réglementaire en l’occurrence déjà complexe. L’infrastructure actuelle est de plus inadéquate, notamment en matière de technologies de l’information, ce qui entrave aussi fortement l’essor des entreprises

Des progrès à l’horizon

L’étude financée par le CRDI met en relief les immenses possibilités qui s’offrent au secteur privé en Afrique subsaharienne. Les Africains veulent faire des affaires, sont prêts à prendre le risque de se lancer et croient posséder les compétences et les connaissances voulues pour le faire. À ce jour cependant, les nombreuses personnes qui ont fait le saut et qui peinent à assurer la survie de leur entreprise se heurtent à des obstacles sur lesquels elles n’ont aucune emprise. Si l’on souhaite que le secteur privé contribue véritablement à la création d’emplois et à la réduction de la pauvreté, celui-ci doit non seulement pouvoir exister, mais aussi jouir d’une marge de manoeuvre suffisante pour croître. L’une des caractéristiques du milieu des affaires en Afrique subsaharienne est l’écart qui sépare les très petites entreprises et les grandes sociétés, qui sont souvent détenues par des intérêts étrangers. En comblant cet écart dans le « juste milieu », l’entreprise privée peut créer plus d’emplois de meilleure qualité tout en alimentant une croissance soutenue à long terme.

Martha Melesse est spécialiste de programme principale au CRDI, à Ottawa, au Canada. Colm Foy est un consultant en développement international établi à Victoria, au Canada.

Pour en savoir plus

African Entrepreneurship: Sub Saharan African Regional Report, publié par le CRDI et le Global Entrepreneurship Monitor. (PDF, 7,5 Mo)

There is correlation between education and entrepreneurship - 2013 GEM report   

Rapid economic growth, a boost to Zambia's entrepreneurship sector 

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GEM 

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