L'envol d'une nation

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Eugénie Francoeur
De l’émancipation de la femme à la gestion de sa santé, les technologies de l’information et de la communication ont transformé la vie de milliers de villageois indiens.

« Regardez mes yeux, je peux voir maintenant », s’exclame A. Vallathan. 

Cette femme d’une cinquantaine d’années, mère de 3 enfants, habite Veerampattinam, un village côtier situé à quelques kilomètres de Pondichéry, au sud-est de l’Inde. Les 6 500 habitants vivent pauvrement, principalement de la pêche. 

Il y a quelques mois, A. Vallathan s’est rendue à l’hôpital ophtalmologique Aravind de Pondichéry pour y faire enlever ses cataractes. Sa cécité était presque totale.

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À quelques mètres d’elle sur la plage, une vingtaine de femmes du village échangent bruyamment tout en triant et nettoyant les poissons ramenés par les pêcheurs.

Parmi elles, A. Sarojini, une femme d’affaires de 55 ans. Il y a quelques semaines, elle a reçu une subvention de 25 000 roupies (environ 650 CAD) du gouvernement indien afin d’acheter un catamaran. Ce qu’on appelle ici un catamaran est en fait sept ou huit gros morceaux de bois aux extrémités légèrement retroussées attachées par de la corde. A. Sarojini ne pêche pas; elle loue son embarcation précaire aux pêcheurs. Par une bonne journée, elle peut gagner jusqu’à 200 roupies.

Ces deux femmes ont en commun d’avoir vu leurs vies transformées par l’arrivée des technologies de l’information et de la communication (TIC) à Veerampattinam. Sur la rue principale, à une centaine de mètres de la mer, on retrouve le centre de savoir de village (CSV).

C’est ici qu’A. Sarojini a appris que le gouvernement offrait des subventions pour l’achat de bateaux de pêche. C’est ici également qu’A. Vallathan s’est fait examiner les yeux par une bénévole qui a diagnostiqué les cataractes. Tout de suite, on l’a acheminée vers l’hôpital. Depuis 1998, six bénévoles, dont quatre femmes, assurent le fonctionnement du centre de savoir.

À l’intérieur du petit local prêté par la municipalité, on retrouve cinq ordinateurs, un grand tableau noir portant des inscriptions en tamoul, des enfants qui jouent, des hommes et des femmes qui échangent de l’information sur les dédommagements offerts suite au passage du tsunami en décembre 2004. Sur un des murs, une inscription IDRC/CRDI.

Ce centre de savoir existe, en effet, grâce aux subventions du CRDI. À l’extérieur, des haut-parleurs géants et rudimentaires, au moyen desquels des annonces pertinentes pour la vie des villageois, souvent illettrés, sont faites régulièrement.

Les TIC ont révolutionné la vie dans 33 villages de la région de Pondichéry et de l’état du Tamil Nadu. En 1992, en effet, la Fondation de recherche M.S. Swaminathan (MSSRF) et le CRDI effectuent des recherches et des sondages auprès de la population rurale indienne afin de déterminer ses besoins en matière de technologies de l’information et de la communication.

La vision du professeur M.S. Swaminathan est que tous, peu importe leur niveau d’éducation, devraient pouvoir bénéficier des technologies modernes.

L’idée était née. Les premiers centres de savoir de village ouvrent en 1997, à Pondichéry. Le concept est simple. La municipalité prête et gère un local dans lequel on retrouve quelques ordinateurs branchés à Internet et reliés à une centrale.

Des bénévoles qui ont reçu une formation en informatique assurent le fonctionnement des CSV. De ceux-là, la moitié doit être des femmes. À leur tour, les bénévoles donnent de la formation aux gens du village et répondent aux demandes variées de leurs concitoyens.

Par exemple, ici à Veerampattinam, la sécurité des pêcheurs est primordiale. Le rôle des bénévoles est donc d’aller sur le site de la Marine américaine pour s’y renseigner sur l’heure des marées. Ils retransmettent ensuite cette information aux pêcheurs, soit de vive voix, soit sur le tableau, soit par les haut-parleurs.

La liste des informations qui circulent dans les CSV est longue et variée et répond aux besoins de chacun : hygiène, santé publique, prix des fruits et légumes, premiers soins en cas de morsure de serpent, médecine traditionnelle par les plantes, météo, subventions, agriculture biologique, soin du bétail, groupes de soutien, accès au microcrédit, aide juridique, droit de la personne, nouvelles, etc.

De plus, le centre de savoir est le lieu de rendez-vous du village. Tous s’y retrouvent pour des raisons différentes.

Le village de Embalam, par exemple, vit de l’agriculture. Ici, un groupe de femmes engagées discutent joyeusement de leurs droits et de leur émancipation. Elles montrent avec fierté le journal communautaire auquel elles contribuent régulièrement. Elles parlent avec entrain du tournant positif qu’ont pris leurs vies depuis l’arrivée des TIC.

« Il y a six ans, confie K. Soudhary, mon mari refusait que je quitte la maison. Maintenant, il s’inquiète si je n’en sors plus. » La mère de famille de 35 ans est bénévole au CSV. Elle et d’autres femmes du village jouent à présent un rôle de leadership dans la communauté.

Ailleurs au village, R. Dhanalakshimi occupe une maison modeste et impeccablement propre. À l’intérieur, une fillette se lave les mains. C’est que depuis le passage du tsunami en décembre 2004, les cas de malaria ont augmenté. Les bénévoles ont donc cherché sur Internet de l’information sur la prévention de la malaria et offrent maintenant des sessions de formation aux villageois. À Embalam, l’hygiène corporelle et la propreté de la maison ont été accrues.

À regarder ces femmes épanouies et ces enfants qui maîtrisent parfaitement l’informatique, il est difficile de faire autrement que de sentir un vent d’espoir souffler sur l’Inde. Mission accomplie pour le professeur M.S. Swaminathan qui voulait redonner à la femme toute sa place dans la communauté et prouver que les pauvres peuvent maîtriser les TIC, si on leur en donne la chance.

Certes, c’est une bataille importante de remportée, mais il reste des mondes à conquérir avant de pouvoir gagner la guerre contre la pauvreté. Or, le professeur M.S. Swaminathan s’est fixé comme objectif que d’ici à 2015 tous les Indiens vivront au-dessus du seuil de la pauvreté et que les 600 000 villages de l’Inde auront accès aux avantages des TIC. L’éminent professeur ne baissera pas les bras avant de pouvoir crier victoire!

Eugénie Francoeur est journaliste indépendante à Ottawa.