L’émancipation des femmes et des collectivités africaines par l’agriculture

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Debbie Lawes
Selon la Kenyane Jemimah Njuki, l’un des plus grands défis à relever dans la recherche sur les sexospécificités, c’est de ne pas rater son coup. En effet, des recherches déficientes fondées sur de bonnes intentions finissent souvent par empirer le sort des femmes.

Sociologue et spécialiste des sexospécificités travaillant à l’Institut international de recherche sur l’élevage (ILRI), Mme Njuki a recueilli des témoignages à cet égard dans des centaines de collectivités au Kenya, en Tanzanie et dans le sud de l’Afrique.

Notons entre autres le témoignage de Mercy, une petite exploitante agricole du Malawi qui vendait ses haricots au bord de la route pour pouvoir nourrir et vêtir sa famille. Un jour, un projet de développement a été mis en oeuvre dans sa région, ce qui l’a aidée à plus que décupler son rendement. Sa récolte étant trop abondante pour être entièrement écoulée au bord de la route, son mari a entrepris d’aller la vendre en ville. Au final, grâce à cette « amélioration », celui-ci passait moins de temps à la maison et dépensait davantage, alors que Mercy avait souvent moins d’argent à sa disposition.

Jemimah Njuki explique que ce problème découle directement d’une recherche fondée sur la présomption erronée que les femmes comme Mercy ne savent pas ce qu’elles font. Or, elles savent très bien ce qu’elles font et pourquoi elles le font ! Elle ajoute que les chercheurs qui ne comprennent pas le contexte général d’une situation peuvent contribuer à empirer celle-ci.

Revoir les règles de la recherche

Inspirée par son étude de l’impact des interventions touchant l’élevage et les marchés, Mme Njuki s’affaire actuellement à revoir les règles entourant la recherche agricole partout en Afrique. Grâce au soutien du CRDI et de la Fondation Ford, elle a mis au point des outils de collecte de données normalisés – qu’elle prévoit publier dans un livre – que l’on pourrait utiliser dans tous les projets pour s’attaquer aux inégalités hommes-femmes. Ces outils évaluent les divers défis que doivent relever les femmes et les possibilités qui s’offrent à elles en fonction de ce qu’elles vendent (produits laitiers, animaux d’élevage, produits maraîchers, etc.), du système de production et du pays ou de la région où elles vivent.

Selon Mme Njuki, le système dans lequel les hommes et les femmes évoluent ainsi que les principales inégalités à résoudre entre eux changent selon le contexte. C’est pourquoi toutes ses recherches commencent par une analyse des sexospécificités. La situation varie grandement d’un pays à l’autre et d’un système de production à l’autre.

Jemimah Njuki at the AgriGender 2011 workshop
ILRI/ Habtamu
Jemimah Njuki à l’atelier AgriGender 2011.

Comme elle l’explique, ce ne sont pas uniquement les femmes qui bénéficient des solutions appropriées. Des études révèlent que, dans les pays en développement, les femmes qui touchent un revenu en réinvestissent 90 % dans leur famille, alors que chez les hommes, cet investissement ne s’élève qu’à 30 à 40 %. (Au Kenya, par exemple, les hommes consacrent 20 % de leur revenu à une deuxième famille.) D’autres études montrent que, lorsque l’on donne aux femmes les mêmes ressources dont les hommes disposent (terres, main-d’œuvre, capitaux, etc.), elles peuvent accroître le rendement de leur ferme de 20 à 30 %, ce qui peut entraîner une augmentation de la production agricole de 2,5 à 4 % à l’échelle d’un pays et une réduction de 100 à 150 millions du nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde.

 
Surmonter les obstacles
 
Ces gains ne peuvent toutefois pas être réalisés si les concepteurs de projet ne comprennent pas pleinement le rôle que jouent les femmes dans les fermes familiales et les marchés agricoles. Au cours de l’étude qu’elle a menée en Tanzanie, Mme Njuki a relevé trois obstacles à la participation des femmes aux marchés de la volaille : le manque général de moyens de communication (dans ce cas-ci, un téléphone cellulaire), l’accès limité aux moyens de transport et la non-appartenance à une association de commercialisation.
 
Ce que les chercheurs n’ont pas saisi dans le cas de Mercy, par exemple, c’est que les femmes perdent souvent le contrôle de la situation lorsque le fruit de leur labeur entre dans les systèmes financiers et marchés officiels, qui sont principalement régis par des hommes. Mme Njuki a découvert un problème semblable au Kenya, au Rwanda et en Ouganda, où un projet de développement des petites exploitations laitières a tenté d’améliorer le sort des femmes en stimulant la production laitière. La plupart des femmes n’ont pas profité de cette augmentation, car les paiements étaient versés sur des comptes bancaires. Or, peu d’entre elles en avaient un.
 
L’analyse du problème a permis d’y trouver des solutions. De concert avec des institutions financières et des organisations non gouvernementales, des gestionnaires de projet ont travaillé à l’établissement de « banques villageoises » auxquelles les femmes ont facilement accès dans leur collectivité. L’accès à un téléphone cellulaire représente également pour elles un avantage important.
 
Mme Njuki précise qu’au Kenya, la plupart des femmes ont un téléphone cellulaire et ont l’habitude de l’utiliser pour recevoir de l’argent des membres de la famille vivant en Occident. Ainsi, la banque villageoise et les services bancaires mobiles permettent aux femmes d’accéder plus facilement aux revenus qu’elles tirent du lait.
 
La recherche de Jemimah Njuki aide aussi les femmes à accroître leur participation aux associations et coopératives agricoles, qui sont souvent visées par les programmes de développement. Un grand nombre de ces organismes exigent que la direction soit composée à 30 % de femmes, mais la règle voulant qu’il n’y ait qu’un vote par ménage empêchait la plupart des femmes, dont les maris étaient déjà membres, d’y participer.
 
Maintenant, indique Mme Njuki, on encourage la participation des couples aux coopératives. L’adhésion des femmes peut paraître modeste comme changement, mais elle s’est traduite par une importante augmentation du nombre de femmes qui participent aux coopératives et qui y occupent des postes de direction.
 
Cibler les hommes et les femmes
 
Mme Njuki rappelle cependant qu’il ne faut pas répéter les erreurs commises par le passé en appliquant des solutions qui ne visent que les femmes.
 
Elle insiste sur le fait que, si l’on veut s’attaquer aux inégalités fondées sur le sexe dans le contexte du développement, il faut intégrer les hommes à la solution. Selon elle, ils adhèrent au changement quand ils constatent que le ménage, la collectivité et eux-mêmes profitent de l’émancipation des femmes. Quand les gens prennent conscience des avantages généraux de l’égalité des sexes, tout le monde veut y parvenir.

Debbie Lawes est rédactrice à Ottawa.
La recherche sur les sexospécificités entre dans une ère nouvelle 

Jemimah Njuki se distingue dans le domaine émergent de la recherche sur les sexospécificités en agriculture. La jeune sociologue, qui a grandi sur la ferme familiale près de Nairobi, a su très tôt qu’elle voulait contribuer à l’émancipation des Africaines.

 
Après avoir obtenu un baccalauréat en science du lait, en sciences de l’alimentation et en technologies alimentaires, elle a été engagée à titre de chargée de projet par le ministère kenyan du Développement régional. C’est là qu’elle s’est rendu compte de la marginalisation des femmes en ce qui a trait à la prise de décision et à la planification des projets.
 
Elle raconte que ces femmes cultivaient la terre et vendaient leur récolte, mais que c’étaient principalement les maris qui en géraient le revenu, donc qui prenaient toutes les décisions importantes. Les femmes n’avaient pas les ressources nécessaires pour changer la situation.
 
Par la suite, dans le cadre de sa maîtrise en développement rural, Mme Njuki s’est spécialisée dans l’étude des inégalités fondées sur le sexe dans le contexte du développement. Un an après le début de sa maîtrise à la Sokoine University of Agriculture de la Tanzanie, elle avait gravi rapidement les échelons et se retrouvait en deuxième année d’un programme de doctorat, du jamais vu à cette université.

En 2009, Mme Njuki est entrée en fonction à l’Institut international de recherche sur l’élevage à Nairobi, où elle dirige l’équipe Poverty, Gender and Impact. Son objectif est d’intégrer la recherche sur les sexospécificités à toutes les études sur l’agriculture et l’élevage.

Elle explique qu’en général, les inégalités fondées sur le sexe sont abordées incidemment dans le cadre des recherches sur l’élevage. On comprend maintenant que, pour optimiser un projet de développement, on doit intégrer pleinement ces questions à la recherche et les aborder dès le départ.