Le suivi de la pauvreté dans les Philippines

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Lois Sweet
La province de Palawan, formée d'un étroit archipel de 1 700 îles qui bordent la frontière occidentale des Philippines, est saisissante par sa beauté — et son extrême pauvreté. Beaucoup de ses habitants n'ont ni eau potable, ni installations sanitaires adéquates, ni électricité. Un grand nombre sont illettrés, souffrent de malnutrition et n'ont pas les moyens de s'acheter des chaussures ni d'envoyer leurs enfants à l'école.

Lorsque les autorités provinciales ont entrepris la planification du budget de 1999, elles étaient résolues à faire bouger les choses. Mais les problèmes semblaient insurmontables; la province manquait d'infrastructures convenables — un obstacle énorme à la création du genre de croissance économique nécessaire pour lutter contre la pauvreté. Les services d'éducation et de santé avaient désespérément besoin d'importantes injections de capitaux, et les ressources étaient extrêmement limitées. Les fonctionnaires devaient systématiser leur approche.

Évaluation de la qualité de vie

« Nous avons eu des exercices de planification », explique Josephine Escaño, agente d'évaluation de projets au bureau provincial de la planification et du développement, « mais nous n'avions aucun moyen de mesurer la qualité de vie des ménages. Il nous fallait trouver un moyen de procéder à ce genre de mesure à long terme, afin de pouvoir planifier de façon plus efficace et plus efficiente ».

Mme Escaño s'est donc rendue de Puerto Princesa, capitale de la province de Palawan, à Manille pour y rencontrer Celia M. Reyes, directrice du projet MIMAP-Philippines et agrégée supérieure de recherche au Philippine Institute for Development Studies (PIDS). Lancée en 1990 par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), l'initiative de programme Impacts micros des politiques macro-économiques et d'ajustement (MIMAP) cherche à renforcer les capacités des pays en développement de sorte qu'ils puissent analyser les répercussions des politiques macroéconomiques sur leurs citoyens.

Un système de suivi communautaire de la pauvreté

Mme Escaño connaissait les travaux que Celia Reyes avait menés à bien en matière de suivi de la pauvreté depuis le début des années 1990. L'étude approfondie des multiples enquêtes effectuées pour recueillir les données les plus variées sur la pauvreté dans les Philippines avait persuadé cette dernière que l'outil de collecte de données la plus utile pour les décideurs locaux et nationaux serait sans doute un système de suivi communautaire de la pauvreté qui permettrait de mesurer la pauvreté principalement dans les ménages. Aussi a-t-elle pris l'initiative de concevoir un tel système et d'en faire l'essai et elle a obtenu la collaboration de diverses institutions gouvernementales (locales et nationales) pour le mettre en place dans certains endroits du pays.

C'est ainsi qu'est né un système de suivi communautaire de la pauvreté facile à mettre en oeuvre à peu de frais, d'une année à l'autre, sous la conduite d'un personnel de terrain dûment formé. Armés de l'information produite par ce système, planificateurs et décideurs peuvent prendre des décisions plus éclairées quant aux meilleurs moyens susceptibles de répondre aux besoins à combler. Au fil des ans, ils pourront suivre de près les répercussions des programmes et établir si la situation s'améliore, empire ou reste stationnaire.

Les interventions

Selon Mme Reyes, dans le domaine du développement, les interventions devraient dépendre de l'information que nous donne le système de suivi sur les problèmes et les besoins locaux. Par exemple, si les données indiquent que la malnutrition chez les enfants est un problème majeur, les autorités peuvent travailler en collaboration avec la collectivité et envisager des solutions comme l'aide alimentaire, la supplémentation en vitamines ou en micronutriments, ou encore l'éducation en matière de nutrition. Si c'est le décrochage scolaire qui pose problème, la solution consiste peut-être à mieux comprendre les causes de ce phénomène. A-t-on besoin des enfants pour les travaux champêtres ? S'agit-il d'un problème de transport ? Les fournitures scolaires sont-elles trop chères ? Y a-t-il plus de filles que de garçons parmi les décrocheurs ? Si oui, pourquoi ? Avec de genre d'information, les intervenants peuvent cibler les problèmes plus efficacement.

Tout ce qu'elle a appris au sujet du système de suivi communautaire de la pauvreté a beaucoup impressionné Mme Escaño et a fait preuve d'optimisme quant aux possibilités de satisfaire aux besoins de la province de Palawan en matière de planification du développement. Depuis lors, les fonctionnaires des gouvernements locaux et ceux du gouvernement provincial collaborent à l'essai et à la mise en oeuvre d'un programme de suivi communautaire de la pauvreté, avec le soutien technique du projet MIMAP-Philippines. L'information produite a déjà un effet sur la transparence du processus décisionnel.

Les indicateurs

« Avant d'avoir ces indicateurs, le conseil prenait des décisions selon le principe du donnant-donnant », déclare Eddie Aureno, maire de Quezon, communauté de plus de 10 000 ménages répartis dans 14 barangays (villages). « Mais ce n'est pas une bonne façon de prendre des décisions. Ces indicateurs nous permettent de comparer les questions qui posent problème et de planifier en conséquence. Désormais, tout se fait au grand jour. »

Bien que l'atténuation de la pauvreté ait constitué un important objectif du gouvernement des Philippines depuis 1986, la collecte de données à l'appui des programmes de lutte contre la pauvreté n'était pas facile. Des enquêtes régulières fournissaient des données sur les variables macroéconomiques comme le taux d'inflation, le taux de change et la balance commerciale, mais aucune donnée n'était recueillie régulièrement et systématiquement sur la « dimension humaine » de la pauvreté. Les enquêtes portant sur le revenu, le logement et la fréquence des cas de malnutrition ne sont pas effectuées tous les ans; elles ont donc moins d'effet et de pertinence. En outre, en raison de la taille des échantillons, elles sont peu utiles aux responsables des politiques et aux planificateurs des municipalités et des barangays. Le système de suivi communautaire de la pauvreté vient changer tout cela.

Un projet d'exploitation de gaz naturel

À titre d'exemple, un projet d'exploitation de gaz naturel promet d'être une importante source de revenus pour la province de Palawan. « Nous voulons que le système de suivi communautaire de la pauvreté soit parfaitement au point quand les travaux débuteront de façon à pouvoir étayer les projets les meilleurs et les plus appropriés de manière parfaitement transparente », explique Salvador Socrates, gouverneur de Palawan. « Nous voulons prendre des décisions judicieuses et à long terme, qui puissent profiter à tous et préserver notre environnement dans toute sa beauté. »

C'est pourquoi Jennifer A. Ore et Agripina L. Mozo ont, malgré une chaleur torride, passé une journée entière dans la salle municipale de Quezon, en compagnie de 93 autres personnes venues de 14 barangays, à apprendre les rudiments du suivi de la pauvreté. « Nous voulons aider nos barangays en sachant quels sont les véritables problèmes et besoins, affirme Mme Mozo. Notre travail aidera à résoudre ces problèmes. »

Les données essentielles

Elle sait que les données qui seront recueillies seront essentielles au processus. Au lieu d'être envoyées à Manille, peut-être pour y accumuler de la poussière sur les rayons d'une bibliothèque, les données seront utilisées sur place dans les collectivités, par leurs habitants en vue de résoudre leurs problèmes.

Assise sur les marches d'une maison bâtie sur pilotis afin de la soustraire au clapotis des vagues de la mer de Chine méridionale, Mme Mozo parle doucement à sa propriétaire, obtenant les réponses aux questions de l'enquête. Les enfants se sont approchés, les voisins regardent de loin et le formateur, Zosimo Zabald, fait remarquer : « Cela prend beaucoup de temps — presque une heure — pour recueillir l'information auprès de chacun des ménages. Mais toutes les personnes interrogées savent que leurs réponses sont confidentielles et qu'elles tireront parti des résultats. Je suis heureux d'y prendre part car j'aime bien penser que, même si c'est de façon modeste, je contribue à améliorer les conditions de vie des gens d'ici.

Lois Sweet est rédactrice à Ottawa.

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2000-10-27