Le succès est relatif — Wara Alderete

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Nadine Robitaille

Ethel « Wara » Alderete croit qu’on devrait célébrer les réussites, si petites soient-elles.

La défenseure des mesures de lutte contre le tabagisme et directrice de l’Instituto de Ciencia y Tecnología Regional, en Argentine, affronte d’imposants obstacles dans son combat pour réduire le tabagisme et ses répercussions sur la santé des citoyens de son pays.

Elle était de passage à Ottawa l’été dernier, tout comme des dizaines de chercheurs, spécialistes et activistes de la lutte antitabac venus de partout dans le monde, afin de participer à un atelier et à des rencontres organisés par le programme Recherche pour la lutte mondiale contre le tabac du CRDI.

Les campagnes de prévention du tabagisme ne sont pas gagnées d’avance en Argentine, où au moins une personne sur trois fume.

On estime que 15 % de tout le tabac consommé en Amérique latine l’est par les Argentins, qui ne représentent toutefois qu’environ 7 % de la population de la région.

Les choses sont encore plus complexes dans la province de Jujuy, productrice de tabac, où Wara vit et travaille. Après la canne à sucre, le tabac est la deuxième culture la plus importante de cette province du nord-ouest du pays.

« À l’échelle locale, le tabac est l’une des principales activités économiques, explique Wara. Et à l’échelle nationale […] plusieurs producteurs de tabac font en même temps partie de ceux qui sont appelés à légiférer au Congrès. De concert avec l’industrie du tabac, ils mettent au point des stratégies très efficaces pour faire pression contre les mesures antitabac, et c’est là le plus grand obstacle à l’adoption d’une loi. »

L’Argentine tarde à ratifier la Convention-cadre pour la lutte anti-tabac (CCLAT) de l’Organisation mondiale de la santé, qui impose aux gouvernements qui la ratifient de prendre de véritables mesures de lutte contre le tabagisme, dont de nouvelles lois et des mesures relatives aux prix, d’investir dans l’éducation de la population et les programmes d’abandon du tabac et de promouvoir d’autres moyens de subsistance pour les producteurs de tabac (voir l’encadré pour en savoir plus).

Mais Wara a l’habitude de s’attaquer à des obstacles de taille.

L’Argentine et la lutte antitabac

Les résultats d’un sondage  mené à l’échelle du pays, publiés en 2006, montraient un appui massif à l’égard de lois qui créeraient des « espaces sans fumée » dans les édifices publics tels que les bureaux, les usines, les centres commerciaux et les banques (appui global de 93,4 %, et de 85 % chez les fumeurs) et qui interdiraient totalement de fumer dans les écoles, les universités et les hôpitaux (97 %).

Plus des trois quarts des répondants (y compris près des deux tiers des fumeurs) appuyaient aussi l’interdiction de fumer dans les bars et les restaurants.

Le coût du traitement des maladies reliées au tabagisme s’élève à 4,3 millions de pesos argentins (environ 1,4 million USD) par année, soit 15,5 % des dépenses publiques totales consacrées aux soins de santé. Par contre, le gouvernement ne tire que 3,5 millions de pesos par année des taxes sur les cigarettes.

Selon le programme national de lutte antitabac, en Argentine, plus de 40 000 décès par année sont attribuables au tabagisme, dont 6 000 à la fumée secondaire.

L’exil

D’apparence jeune et pleine d’entrain, Wara est une personne hors du commun. Elle a une voix douce et mélodieuse et, quand elle parle, elle sourit franchement et pimente son discours de rires contagieux.

C’est cependant une Wara plus réservée qui raconte les événements qui l’ont forcée à quitter l’Argentine, il y a plus de 20 ans. 

Vers la fin des années 1970, Wara étudiait le génie chimique lorsque, après des années de dictature et de violence, et la révolte des groupes de gauche, une junte militaire s’est emparée du pouvoir et a imposé la loi martiale en Argentine. 

Des milliers de libéraux et de partisans de la gauche ont « disparu » pendant la dictature, qui a duré sept ans. Les groupes de défense des droits de la personne estiment maintenant que jusqu’à 30 000 personnes – dont plus de 20 % étaient des étudiants – ont pu être torturées et tuées au cours de la « sale guerre ».

« Ce furent des persécutions massives. Le chaos s’est installé, se rappelle Wara. Ma sécurité était menacée, et j’ai donc dû quitter le pays, dit-elle. L’exil est une chose dont on ne se remet jamais tout à fait. »

Aller de l’avant

Wara admet que, bien que difficile, l’exil l’a amenée à vivre des expériences enrichissantes. 

Elle s’est installée aux États-Unis, où elle a rencontré son mari et élevé ses enfants avant de retourner aux études, s’inscrivant à l’Université de la Californie à Berkeley, où elle a obtenu un doctorat en santé publique. 

Au cours de ses études, au début des années 1990, la lutte contre le tabagisme est peu à peu devenue un enjeu international primordial en matière de santé publique. À mesure que se multipliaient
les preuves des effets du tabac sur la santé, le tabagisme a commencé à décliner lentement dans les pays riches, où l’industrie du tabac faisait le plus de profits. 

« Il me semblait évident que, s’il y avait moins de fumeurs dans les pays industrialisés, les compagnies de tabac commenceraient bientôt à vouloir que la consommation de tabac augmente dans les pays en développement », dit Wara. 

« J’ai pensé qu’il s’agirait de l’un des principaux problèmes de santé auxquels nous allions devoir faire face dans les pays en développement dans un avenir rapproché. » 

Malheureusement, les statistiques confirment maintenant qu’elle avait vu juste.

La consommation de tabac dans la plupart des pays à revenu élevé – tels que la Grande-Bretagne, le Canada, les États-Unis, l’Australie et la majorité des pays du nord de l’Europe – a chuté au cours des 20 dernières années. Entre-temps, les taux de tabagisme augmentent dans les régions pauvres, en particulier chez les jeunes, à mesure que les compagnies de tabac et les fabricants de cigarettes envahissent de nouveaux marchés. 

L’Organisation mondiale de la santé prévoit que, d’ici le milieu des années 2020, 85 % de tous les fumeurs habiteront dans les pays en développement.

Le retour au bercail

Les événements l’ont amenée loin de chez elle, mais Wara a toujours su qu’elle reviendrait dans son pays.

 
« J’ai toujours eu la certitude que je retournerais en Argentine un jour, dit-elle. Je suis maintenant de retour, et j’essaie de faire profiter mon pays d’une partie des connaissances, des outils et des ressources auxquels j’ai eu accès aux États-Unis. »
 
Elle dirige l’Instituto de Ciencia y Tecnología Regional (ICTER), à San Salvador de Jujuy, depuis 2002. Conformément à son mandat de prévention du tabagisme, l’ICTER s’efforce, par l’entremise de ses activités, d’informer les gens et de les encourager à vivre et à travailler dans un environnement sain, exempt de fumée. 
 
En 2000, Wara a découvert le CRDI et son programme Recherche pour la lutte mondiale contre le tabac (RMCT). Elle a rédigé une proposition de projet et a obtenu une subvention de recherche pour élaborer un programme de lutte contre le tabagisme destiné aux jeunes de la province de Jujuy. Depuis, elle a reçu des fonds de RMCT pour étudier d’autres dimensions de la lutte antitabac, notamment le coût économique du tabagisme, ainsi que les répercussions à court terme d’une initiative préconisant une ville sans fumée.
 
« Le soutien de RMCT a été un point de départ, dit-elle. Ce fut notre premier outil. »
 
À la suite de l’échec manifeste de ses tentatives pour faire changer les choses à l’échelle nationale, l’ICTER a adopté une approche ascendante dans sa lutte en faveur d’une législation antitabac exhaustive : la sensibilisation et la mobilisation de la collectivité.
 
Grâce à des interventions communautaires, y compris la participation des jeunes à l’élaboration et à la mise en oeuvre d’activités de lutte contre le tabagisme et la tenue d’un concours « J'arrête, j'y gagne » assorti de prix en argent, l’ICTER a sensibilisé davantage les gens aux effets du tabac sur la santé et au droit à des lieux publics exempts de fumée.
 
« Ce qui importe, c’est de pouvoir observer un changement dans la société, que les gens apprennent qu’ils ont le droit de vivre et de travailler dans un environnement sain. Nous voulons créer un effet boule de neige, dit Wara. Une fois ce processus enclenché, je crois qu’il ne s’arrêtera pas. »
 
« Je veux ce dont rêve tout militant de la lutte antitabac : des interventions de lutte contre le tabagisme de grande envergure dans tout le pays, ajoute-t-elle. Toutefois, je pense que la seule façon de garantir qu’une intervention sera durable, c’est de sensibiliser la collectivité et d’obtenir son soutien. »
 
Il semble que l’ICTER obtienne effectivement ce soutien fort nécessaire.
 
Récemment, Wara a surpris une conversation au cours de laquelle deux personnes se disaient à quel point leurs conditions de vie, et celles des membres de leur famille, s’étaient améliorées depuis que leur milieu de travail était sans fumée.
 

Voilà qui ressemble à une réussite.
 

La Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac
 
La CCLAT est entrée en vigueur le 25 février 2005.
Jusqu’à maintenant, 168 pays l’ont signée, et plus de 150 sont devenus Parties à la Convention

Le Canada est devenu Partie à la CCLAT le 26 novembre 2004.

Les pays qui ont ratifié la CCLAT se sont engagés à :

  • éliminer le commerce illicite des produits du tabac;
  • interdire la vente de tabac à des mineurs ou par des mineurs;
  • favoriser des moyens de subsistance de remplacement pour les producteurs de tabac;
  • restreindre ou interdire la publicité, la promotion et le parrainage visant à encourager l’usage des produits du tabac;
  • protéger les non-fumeurs contre la fumée secondaire dans les lieux publics, y compris les milieux de travail, les transports en commun et les lieux publics intérieurs;
  • exiger que soient inscrites des mises en garde relatives à la santé sur les paquets de cigarettes;
  • intégrer des services d’aide à l’abandon du tabac dans les programmes nationaux de santé.
Pour plus d’information : texte de la convention-cadre