Le SIPAZ, ou journalisme pour la paix en Colombie

Image
Angela Castellanos
Les décennies de campagnes par les guérilleros, les contre-offensives des forces militaires, et la guerre incessante au commerce des stupéfiants ont eu un effet dévastateur sur la culture et la société colombienne. À la suite de ces attaques contre le milieu social et culturel du pays, un groupe d'organisations sociales et de stations de radio communautaires de Colombie se sont unies pour former le SIPAZ — Sistema de Comunicación para la Paz (ou Système de communication pour la paix). Avec l'appui du Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada, le SIPAZ a créé un réseau et système de communications qui aide aujourd'hui à restaurer le tissu social dans les zones de conflit, surtout les régions rurales, en Colombie.

Ainsi, à Belén de los Andaquíes (la seule municipalité de la province de Caquetá dont l'économie ne repose pas sur la culture du coca), la création d'une station de radio communautaire a aidé à renforcer son identité de municipalité déterminée à produire des cultures vivrières plutôt que de la cocaïne. Bien qu'attaquée par des guérilleros en août dernier, la station poursuit ses émissions, et sa scolarité radiophonique a reçu le prix de la Programmation pour enfants en Amérique latine décerné par l'UNICEF.

« Le conflit que connaît la Colombie n'est pas près de se terminer. Nous avons donc proposé de former un puissant réseau pour diffuser des nouvelles et des informations qui renforceraient la société civile et les organisations sociales. Ces dernières contribueraient, à leur tour, à rebâtir le pays après la guerre », d'expliquer Mauricio Beltrán, directeur de la Fundación Colombia Multicolor, l'une des organisations participant au SIPAZ. La fondation est également le foyer administratif du projet.

Pour instaurer une culture de paix

Le but du SIPAZ est d'encourager les stations de son réseau à produire et échanger des nouvelles qui vont favoriser une culture de paix, de tolérance, et de respect de la nature. Depuis une « plateforme » de 10 centres qui relie 42 stations de radio communautaires et deux stations de télévision locales, le SIPAZ produit un programme de nouvelles. Toutes les stations fournissent nouvelles et autres matériels. Le programme est ensuite canalisé à travers les 10 centres et transmis, par Internet, à toutes les stations participantes et partenaires de Colombie.

Bien qu'il opère dans des zones où la violence est particulièrement intense, le SIPAZ a choisi de ne pas couvrir le conflit et les incidents violents. Le faire, estime-t-il, serait mettre gravement en danger la vie de ses membres, et ces événements sont suffisamment couverts par les médias du pays. Mais le SIPAZ fait des reportages sur les séquelles de ces conflits et sur leur plus large contexte social.

Les stations ont appris à convertir les activités et événements locaux promouvant le développement communautaire en nouvelles d'intérêt régional, grâce à des ateliers offrant une formation en gestion des nouvelles. Les stations affiliées au SIPAZ ont établi des directives pour la gestion des nouvelles dans un guide de présentation — qui est un outil de communications associant la programmation aux processus sociaux. Le SIPAZ espère générer un jour des nouvelles pour un auditoire national.

« Nous nous employons à améliorer la qualité et la quantité des nouvelles produites, pour accroître le nombre des stations participantes. Ce faisant, on renforcerait également les stations afin de leur permettre de relancer les rêves de leurs communautés », déclare M. Beltrán, qui dirige le centre du projet à Bogota. « Et si ces communautés n'ont aucun rêve car elles ne vivent plus que pour la culture du coca, nous voulons les aider à former de nouveaux rêves et aspirations. »

Certaines stations de radio communautaires ont tenté de réaliser leurs rêves. Radio Ocaína Stéreo s'est distinguée parmi elles. Son directeur, Alcídes Jiménez, était le prêtre de la paroisse de Puerto Caycedo, municipalité reculée d'une province où les guérilleros étaient largement présents. Le père Alcídes rêvait de pouvoir déclarer cinq municipalités de Putumayo un « territoire de paix », où aucun groupe rebelle ne serait autorisé à opérer. Mais la violence est venue gâcher ce rêve. Le père Alcídes fut assassiné le 11 septembre 1999 alors qu'il célébrait la communion lors d'une messe dédiée au « territoire de paix ».

« Le père Alcídes nous a beaucoup appris », souligne Beltrán avec nostalgie. « Il disait souvent que les gens produisant la cocaïne produisent la mort; ceux produisant la nourriture produisent la vie. »

Les origines du changement

Le SIPAZ est né de la prise de conscience du fait que les stations de radio communautaires (le plus souvent situées en zone rurale) perdaient leur identité en rivalisant avec leurs homologues commerciales. Un groupe de travail composé de sept stations de radio s'est réuni pour aborder la question. Il a examiné le rôle unique que les stations de radio communautaires pouvaient jouer dans la détermination du contenu, et dans l'administration et la surveillance des stations de radio. Le groupe de travail a mené à la création du SIPAZ, et ses délibérations à la production du Manual de Emisoras Comunitarias, un guide de la station de radio communautaire.

Le SIPAZ s'est ensuite attaché à déterminer comment la programmation pouvait s'élaborer, à la lumière de la culture et des aspirations locales, afin de promouvoir la vie et la paix. Les chercheurs, utilisant des techniques participatives, ont arrêté une méthodologie pour identifier et documenter les pratiques culturelles locales qui pourraient aider à mettre sur pied des émissions culturellement pertinentes. Ils ont par exemple considéré les moyens de communication dans les divers milieux culturels où opèrent les stations de radio communautaires. Le manuel qu'ils ont produit (Cartilla de Comunicacíon Ambiental) ne reconnaît pas seulement la riche diversité culturelle de la Colombie; il admet aussi que la guerre et le trafic de la drogue sont en train de tuer cette diversité.

Le prochain défi

L'expérience du SIPAZ est en train d'être répétée à travers le pays. Par exemple, l'Asociación Desarrollo Campesino (ADC, ou Association de développement rural), affiliée au SIPAZ, a organisé une formation en gestion des ressources naturelles. Cette formation est maintenant adaptée par la municipalité de Carmen de Bolívar, où la station de télévision locale passe le programme de nouvelles du SIPAZ.

L'ADC a aussi mis sur pied un atelier sur la gestion des réserves naturelles, en partant d'une initiative rurale destinée à préserver les forêts dans la région sud-ouest de Laguna de la Cocha, où sont présents les guérilleros. Il sert aujourd'hui de modèle national et international. Mais malgré ces progrès, la violence est omniprésente : Eusberto Jojoa, un dirigeant d'association rural qui a consolidé 60 réserves naturelles et créé des solutions environnementales pour remplacer la cocaïne et la guerre, a été assassiné récemment.

Parmi les futurs plans du SIPAZ : étendre son réseau et améliorer les échanges technologiques entre les organisations se livrant à un travail analogue. Le SIPAZ ne se contenterait plus d'offrir à ses membres une information de base et une formation dans le domaine des technologies de la communication; il permettrait aux organisations sociales de créer la connaissance à partir de l'information de base fournie par les nouvelles — tout comme les stations de radio communautaires convertissant les événements locaux en nouvelles qui trouvent un écho auprès des communautés voisines. Le SIPAZ contribuerait ainsi à l'édification de « sociétés fondées sur le savoir », et ce serait un pas en avant pour faire entrer la Colombie dans l'ère de la connaissance et de l'information.

Angela Castellanos est une experte-conseil en communications et une correspondante internationale qui vit en Colombie.