Le rôle de la société civile dans la prévention des conflits

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Louise Guénette
Entrevue avec Andrés Serbin, directeur de publication Paz, Conflicto y Sociedad Civil en América Latina y el Caribe 

L’éclatement d’une guerre en Amérique latine est moins probable qu’auparavant, en raison de l’intégration progressive des économies et de la collaboration entre les divers gouvernements sur des questions d’intérêt commun. Cependant, de violents conflits à l’intérieur de certains pays continuent d’entraver le développement de la région. L’ouvrage intitulé Paz, Conflicto y Sociedad Civil en América Latina y el Caribe, une coédition du CRDI, prend la forme d’un recueil d’études sur des conflits armés ou violents en Amérique centrale, dans les Andes, dans le cône Sud et dans les Caraïbes, et sur les efforts déployés par la société civile afin de les prévenir. Ces études sont inspirées de recherches subventionnées par le CRDI, qui sont le point de départ d’efforts à long terme visant à faciliter la participation des organisations de la société civile à la prévention des conflits et à l’édification d’une culture de dialogue, de négociation et de paix à l’échelle de la région.

Selon Andrés Serbin, qui a dirigé la publication de l’ouvrage, on a l’habitude d’intervenir une fois qu’une crise a éclaté, au lieu de se doter d’une stratégie axée sur la prévention qui permettrait d’empêcher les conflits de se détériorer. Il faut apprendre à prévenir plutôt que de simplement réagir.

M. Serbin préside la Coordinadora Regional de Investigaciones Económicas y Sociales (CRIES) et dirige le Centro de Estudios Globales y Regionales, établi à Buenos Aires. Il s’est entretenu avec Louise Guénette, du CRDI, alors qu’il participait à la conférence 2007 de la Latin American Studies Association, à Montréal.

Louise Guénette : Quels sont les principaux messages contenus dans l’ouvrage ?

Andrés Serbin : En Amérique latine, il est crucial de reconnaître l’importance des conflits : nous devons transformer notre société et les conflits jouent un rôle dans cette transformation. Il y a cependant beaucoup à faire pour empêcher que les conflits ne dégénèrent en conflits violents ou armés. Pour ce faire, nous devons, tout d’abord, déterminer les causes structurelles des conflits dans la région, élaborer ensuite des politiques adéquates et, enfin, créer un cadre institutionnel qui permettrait à la société civile, aux gouvernements et aux organisations intergouvernementales de prévenir de façon concertée l’émergence de la violence.

Louise Guénette : Pourquoi est-il important de connaître le rôle que peuvent jouer les organisations de la société civile dans la prévention des conflits ?

Andrés Serbin : On peut observer un phénomène très intéressant en Amérique latine. D’une part, les gouvernements ne se soucient pas de ce que pense la société civile. D’autre part, selon une étude récente de CIVICUS (une alliance internationale en faveur de la participation citoyenne, établie en Afrique du Sud), la société en général juge dignes de confiance les organisations non gouvernementales et celles de la société civile. Par conséquent, si on parvient à renforcer ces organisations, on pourra agir dans des domaines comme la paix, l’intégration régionale, la prévention des catastrophes naturelles et l’environnement.

Louise Guénette : Comment la CRIES en est-elle venue à s’intéresser à la question de la participation des organisations de la société civile dans la prévention des conflits ?

Andrés Serbin : La CRIES a pour mandat de favoriser la participation de la société civile en Amérique latine et dans les Caraïbes. La consolidation de la paix constitue l’un des domaines de participation les plus importants. Après avoir recensé les conflits qui sévissaient dans la région, nous avons entamé une collaboration avec la société civile dans le but d’élaborer une plateforme visant la prévention des conflits et la consolidation de la paix en Amérique latine et dans les Caraïbes.

Nous avons présentement deux priorités : tout d’abord, offrir de la formation aux organisations afin de leur permettre de faire face aux conflits et, ensuite, créer un système d’alerte rapide fondé sur des observatoires locaux et nationaux, eux-mêmes formés d’organisations de la société civile.

Louise Guénette : Lorsque vous vous adressez aux responsables des politiques au sujet du rôle de la société civile dans la prévention des conflits, quelle est leur réaction ?

Andrés Serbin : Il est très compliqué d’influencer les responsables des politiques. Nous sommes en contact avec l’Organisation des États américains (OEA) et d’autres organisations régionales. Si on souhaite cependant exercer une certaine influence sur l’OEA, il faut également travailler de concert avec les délégations et les gouvernements des pays membres. Certains de ces gouvernements sont très réticents à accepter que la société civile ait son mot à dire au sujet de la prévention des conflits. Cependant, certains décideurs participent au réseau axé sur les politiques que nous avons créé.

Il s’agit là d’un processus très graduel mais je suis d’avis que dans deux ans, nous serons en mesure de collaborer avec certaines organisations régionales dans le but d’élaborer une stratégie de prévention des conflits dans la région. Par exemple, le système d’alerte rapide que nous tentons de mettre sur pied exige la participation d’un partenaire intergouvernemental. Nous nous inspirons de l’expérience de l’Afrique de l’Ouest, où deux organisations, à savoir la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et le Réseau régional de construction de la paix en Afrique de l’Ouest (WANEP), travaillent de concert. Voilà un exemple qui illustre très bien de quelle manière la société civile peut collaborer avec une organisation intergouvernementale, non seulement pour sonner l’alerte mais également pour intervenir lorsqu’un conflit éclate.

Louise Guénette : Avez-vous réussi à mettre cette question à l’ordre du jour en Amérique latine ?

Andrés Serbin : Oui. Il y a cinq ans, personne ne parlait de la prévention des conflits en Amérique latine, et ce, même si l’Organisation des Nations Unies avait élaboré tout un corpus de connaissances à ce sujet. L’OEA a, pour la première fois, reconnu l’expression « prévention des conflits » et établi un lien avec la société civile lors de la conférence panaméricaine sur la sécurité, qui a eu lieu à Mexico en 2003, et ce, à la suite des pressions que nous avons exercées par l’entremise d’organisations de la société civile.

Louise Guénette est conseillère principale en communications au CRDI.