Le prochain Einstein sera-t-il africain ?

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Naser Faruqui
Commentaire
Vingt millions de dollars sont investis dans la formation supérieure en sciences et en technologie offerte par le truchement de l’African Institute for Mathematical Sciences.
 
Le progrès peut provenir de là où l’on s’y attend le moins.
 
Par exemple, Viateur Tuyisenge a perdu toute sa famille dans le génocide au Rwanda. D’enfant de la rue qu’il était, il est en voie de devenir un expert en imagerie médicale informatisée.
 
Ingénieure du nucléaire, Esra Khaleel a grandi au Darfour, région du Soudan appauvrie et en difficulté. Son rêve : contribuer à résoudre la crise énergétique qui sévit en Afrique du Sud.
 
Fille d’une pauvre domestique sud-africaine, Daphney Singo termine son doctorat en physique quantique. « L’instruction, affirme-t-elle, est le mari qui ne vous laissera jamais tomber. »
 
Ces trois étoiles montantes, et des centaines d’autres, ont bénéficié d’un établissement africain à nul autre pareil, l’African Institute for Mathematical Sciences (AIMS), à la faveur d’une initiative qui a pour nom « À la recherche du prochain Einstein ». L’initiative repose sur la conviction que le prochain génie de la planète pourrait tout aussi bien venir d’Afrique – moyennant un accès à l’éducation.
 
L’idée de créer l’AIMS a germé dans l’esprit du physicien sud-africain Neil Turok, qui dirige le Perimeter Institute for Theoretical Physics, sis à Waterloo, au Canada. L’AIMS a pour objectif de favoriser la production scientifique et technique de l’Afrique et d’aider le continent à mettre les sciences et la technologie au service de son développement. L’AIMS réagit au fait que si les universités africaines produisent près d’un million de diplômés chaque année, ces derniers n’ont généralement pas accès à une formation supérieure en sciences et en technologie.
 
Grâce à l’AIMS, les choses commencent à changer. Plus de 412 étudiants en provenance de 33 pays, dont le tiers était des femmes, ont déjà été formés par le premier centre AIMS, qui a vu le jour au Cap en 2003. Plus de 87 pour cent d’entre eux se sont ensuite inscrits à des programmes avancés de maîtrise ou de doctorat.
 
L’AIMS offre à des étudiants africains une formation rigoureuse en résolution de problèmes mathématiques qui les prépare à aller décrocher ensuite un diplôme d’études supérieures en sciences. Après tout, les sciences mathématiques sont le fer de lance de toute économie moderne. Pour pouvoir trouver des solutions à des problèmes complexes en matière de santé, d’agriculture et de finances, pour ne nommer que ces domaines, des compétences avancées en modélisation mathématique s’imposent.
 
Depuis le début, l’AIMS est affaire d’excellence. Les meilleurs étudiants des quatre coins de l’Afrique sont admis exclusivement en fonction de leur mérite, et sans qu’on exige d’eux des frais de scolarité. Le corps enseignant est formé de bénévoles provenant d’universités figurant parmi les meilleures au monde, attirés par le talent et la passion des étudiants. Parmi les professeurs, on compte quatre lauréats d’un prix Nobel, de même que plusieurs récipiendaires de la médaille Fields, souvent considérée comme la plus haute distinction que puisse recevoir un mathématicien.
 
Sans grande surprise, l’AIMS et ses diplômés obtiennent des distinctions à l’échelle mondiale. À titre d'exemple, une étudiante en informatique diplômée de l’AIMS, la Nigériane Oluwasola Fasan, est au nombre des récipiendaires de la bourse régionale L’Oréal-UNESCO pour les femmes et la science 2012-2013 en Afrique subsaharienne et de ceux de la bourse Google Anita Borg Memorial Scholarship 2012. En 2010, trois étudiants de l’AIMS ont obtenu une bourse afin de participer à un programme de six semaines sur les technologies exponentielles offert à la Singularity University, sise au NASA Research Park en Californie. En 2012, le School Enrichment Centre de l’AIMS a reçu de l’UNESCO un prix venant souligner ses pratiques et son rendement exceptionnels au chapitre de l’amélioration de l’efficacité des enseignants.
 
La filière canadienne

Le Canada a été le premier grand donateur à se mobiliser : en 2010, le premier ministre Stephen Harper a décidé qu’une somme de 20 millions de dollars servirait à aider l’AIMS à essaimer sur l’ensemble du continent. Un nouveau centre AIMS a ouvert ses portes au Sénégal en 2011 et un troisième a vu le jour au Ghana en août 2012. Des centres sont prévus en Tanzanie et en Éthiopie. Il devrait y en avoir 15 en tout d’ici 2020.
 
Le Centre de recherches pour le développement (CRDI) est le chef de file de la participation du Canada. En effet, le modèle des centres de l’AIMS est au diapason de la démarche de cet organisme canadien, qui s’emploie à favoriser le développement dans divers pays en renforçant les capacités locales en matière de sciences et de mathématiques.
 
En adoptant une approche panafricaine et en formant, dans des centres régionaux, les meilleurs étudiants provenant d’un peu partout sur le continent, l’AIMS fait en sorte qu’il est possible pour les étudiants africains de rester auprès de leur collectivité et de se servir de leurs compétences pour s’attaquer à des problèmes locaux. Les trois quarts des étudiants formés ont choisi de demeurer en Afrique afin d’aider à résoudre les problèmes sociaux et économiques du continent.
 
Investir dans les pays en développement afin d’améliorer les conditions de vie des gens est un noble objectif. C’est aussi un investissement dans la prospérité future du Canada. Ce dernier a beaucoup à gagner d’un monde plus développé et plus équitable. Cela signifie des partenaires hautement qualifiés avec lesquels il lui est possible de collaborer, de commercer et d’innover, ce qui est avantageux tant pour son économie que pour la leur.
 
Qui plus est, la résolution de défis communs, dont l’insécurité alimentaire, les maladies infectieuses et l’adaptation aux changements climatiques, suppose une coopération scientifique à l’échelle mondiale. Il est dans notre intérêt à tous que des chercheurs de tous les continents, y compris l’Afrique, collaborent à la recherche de solutions. Qu’il s’agisse de réaliser des modélisations de l’adaptation aux changements climatiques, d’analyser divers scénarios en matière de disponibilités alimentaires et de ressources hydriques ou de suivre l’évolution de la grippe aviaire, les solutions passeront par des spécialistes possédant de solides compétences en mathématiques – justement le genre d’atout dont l’Afrique peut se doter avec l’aide de l’AIMS.
 
Naser Faruqui est directeur, Science et innovation, au Centre de recherches pour le développement international, organisme canadien.


Photo de droite : Des étudiants de l’AIMS menant une expérience portant sur le soliton en compagnie de Neil Turok, directeur du Perimeter Institute.
 
Cet article d’opinion a d’abord été publié (en version originale anglaise) dans le cahier spécial du journal Embassy consacré à l’éducation.