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Robin Hallam
Quel plaisir de lire Chris Smart évoquant les bureaux du CRDI qu’il a visités au fil des années et tout particulièrement les trois bureaux sur Jor Bagh à New Delhi! Il dit que le premier bureau du CRDI était au 11, Jor Bagh, mais je crois qu’il se trompe. Le CRDI a ouvert son premier bureau en 1972, je pense. Je ne me souviens plus de la date exacte, mais le bureau était là depuis de nombreuses années lorsque je m’y suis rendu la première fois en 1977. Il se trouvait au 1, Rafi Marg dans l’immeuble du All India Fine Arts and Crafts Society (AIFACS) et quel bureau c’était!
 
Je vois des climatiseurs dans les fenêtres de la récente photo de l’immeuble de l’AIFACS, mais je peux vous assurer qu’il n’y en avait pas lors de ma première visite en mai 1977 et pendant toute cette semaine, la température a oscillé entre 40 et 50 degrés Celsius. L’immeuble hébergeait un important théâtre et des galeries où étaient exposées des pièces d’art et d’artisanat.
 
Le bureau du CRDI se trouvait à quelques étages du rez-de-chaussée (pas d’ascenseur) presque à l’arrière de l’immeuble, au bout d’un long couloir à droite. On entrait dans le bureau principal sur lequel donnaient deux ou trois autres petites pièces. Les plafonds étaient hauts et malgré les nombreuses fenêtres, il n’y avait pas un souffle d’air qui circulait. Il y avait une panne d’électricité le jour de mon arrivée, donc pas même un ventilateur pour brasser l’air chaud. Présidant à un énorme pupitre au milieu du bureau principal se trouvait la petite Maggie Thomas enveloppée dans un sari, derrière une batterie d’imposants téléphones énormes. À cette époque, il fallait, paraît-il, à New Delhi attendre plusieurs années pour obtenir un téléphone de sorte que chaque fois qu’un ressortissant avait quitté la ville, Maggie avait mis la main sur leur téléphone, soit l’appareil même, la ligne et le numéro de téléphone. Maggie était une personne extraordinaire qui parvenait à faire bouger les choses non seulement à New Delhi, mais de Dehra Dun à Coimbatore et de Calcutta à Hyderabad et à Kerala, l’État d’où elle provenait. Elle faisait des appels à des lignes aériennes, des bureaux de ministres, de stations de recherche, etc. et en recevait de ces endroits également … et lorsque le téléphone sonnait, elle savait tout de suite lequel c’était et très probablement qui appelait. Dans l’une des deux petites pièces attenantes, il y avait deux « charpoys ». « Charpoy » en hindi veut dire « quatre jambes ». Il s’agit des lits de camp omniprésents sur lesquels les Indiens s’étendent le jour lorsque la chaleur devient insupportable. Je me demande si c’est toujours le cas 32 ans plus tard dans l’Inde moderne.
 
Ma première visite en Inde pour le CRDI fut une longue odyssée d’un mois au cours de laquelle je me rendis à six projets de recherche en matière d’agriculture et de pêche aux quatre coins de l’Inde en compagnie de Ramesh Bhatia. La subvention du CRDI avait été accordée plusieurs années auparavant, mais personne n’avait été embauché, aucun matériel scientifique n’avait été acheté et la subvention était pratiquement intacte. Tout était bloqué dans le dédale bureaucratique du ministère de l’Agriculture à New Delhi, mais Ramesh qui avait une remarquable maîtrise des manuels administratifs régissant la bureaucratie, a été en mesure de leur fournir les textes voulus pour contourner les restrictions. Un des obstacles était que les postes ne pouvaient être pourvus à moins qu’ils ne le soient par un certain nombre de personnes appartenant aux tribus et castes visées par l’action positive, mais Ramesh a trouvé la règle qui permettait de soustraire des projets comme les nôtres à cette mesure…c’était là noir sur blanc! Ramesh était extraordinaire! Il faisait partie du petit groupe de protégés que David Hopper avait connu à la Fondation Rockefeller, à la Fondation Ford et à la Banque mondiale et avait persuadé de venir au CRDI et il connaissait la bureaucratie indienne comme le fond de sa poche.
 
Bien que Ramesh et moi ayons planifié notre voyage pendant des mois à mon arrivée en Inde, presque rien n’avait été organisé pour notre visite et nous avons dû tout faire lorsque nous sommes arrivés au bureau du CRDI à Delhi. C’est Maggie qui a mis les choses en branle; sans elle rien n’aurait été possible. Chaque matin, quand nous arrivions au bureau, elle avait déjà organisé notre première réunion au Krishi Bhawan (Krishi veut dire agriculture en hindi) de l’autre côté du rond-point. Le choix de l’endroit du bureau dans l’immeuble de l’AIFACS était brillant…juste en face de ministère de l’Agriculture, à quelque centaines de yards du Lok Sabha (Parlement indien) et entouré de tous les autres ministères et bureaux officiels clés. De l’autre côté du rond-point semble simple, mais il y avait au moins 12 voies de la circulation chaotique de Delhi à traverser pour atteindre Rafi Marg, le chemin Raisina et enfin le chemin Dr Rajendra Prasad. Le Krishi Bhavan était un imposant bâtiment en pierre où il était aussi difficile d’entrer que dans une forteresse. Grâce aux dispositions prises par Maggie, nous avons évité la foule à l’entrée et avons été conduits à notre première réunion. Les réunions en privé avec de hauts représentants étaient chose inconnue. Il y avait toujours des gens à qui vous n’étiez jamais présenté. Commis et dactylos s’affairaient et il y avait de constantes interruptions par des personnes recevant des appels ou en faisant puisque tous les téléphones se trouvaient sur le bureau du directeur. Il régnait une chaleur incroyable dans les bureaux, mais les hauts plafonds la rendaient supportable. Dans l’embrasure des portes et au bout des couloirs étaient suspendues des nattes lâchement tressées sur lesquelles des hommes ne faisaient rien d’autre que les asperger d’eau…tel était le système de refroidissement par évaporation. De l’eau glacée nous était toujours offerte, que nous devions refuser…même si elle semblait tellement, mais tellement bonne. Si Ramesh et moi n’avions qu’à peine une demi-heure entre nos réunions, nous foncions au bureau du CRDI pour nous effondrer sur les charpoys dont on peut dire que jamais meilleure pièce d’équipement de bureau n’avait été achetée au nom de l’efficacité opérationnelle.
 
Je m’en voudrais de terminer mes évocations du premier bureau du CRDI à New Delhi sans mentionner Shrinath Singh qui occupait un des petits bureaux contigus au bureau principal. Ce remarquable vieil homme représentait un lien vivant avec le combat de l’Inde pour son indépendance jusqu’aux premiers jours de la révolution verte et avec un jeune Canadien qui avait vécu dans l’un des 10 000 villages indiens dans les années 1950 et était éventuellement devenu le premier président du CRDI, David Hopper. Shrinath est plus tard allé au BRASI lorsque le bureau de Delhi a été fermé par le nouveau président, le regretté Ivan Head. Je n’ai aucune idée de ce qu’étaient les fonctions de Shrinath au CRDI, mais il était toujours disposé à vous offrir une parole sage ou une anecdote instructive sur de nombreux sujets, mais particulièrement sur le développement agricole. Il était un fervent hindou et se passionnait pour la réforme de l’hindouisme amorcée par le Mahatma Gandhi. Ce fut un privilège de l’avoir connu.
 
Robin Hallam nous écrit de Duncan, C.-B.