Le potager n’est pas plus vert chez le voisin

08 septembre 2016
Bouchra Ouatik, Québec Science

Un peu partout sur les terres rurales du Nigeria, poussent, en abondance, des légumes colorés, variés et nourrissants. Par exemple, c’est le cas du worowo, une plante verte aux larges feuilles amères,mais délicieuses une fois cuites; de l’amarante, reconnaissable à sa grappe de graines rouges qui surgit d’entre ses feuilles; ou encore de la courge cannelée, large cucurbitacée verte à la chair pâle.

Cependant, les légumes indigènes du Nigeria – c’est-à-dire ceux qui poussent naturellement dans le pays – sont loin d’être populaires, même à la campagne, et moins encore dans les villes, comme l’explique le professeur en agronomie de la Osun State University, Odunayo Clement Adebooye. Ainsi, les population urbaines ne les considèrent pas comme raffinés. «Leur perception, explique-t-il, c’est que ces légumes, parce qu’ils poussent dans la brousse et sont cueillis à l’état sauvage, sont de la nourriture de pauvres.»

Mais que préfèrent alors les gourmets des villes? Les légumes «exotiques», importés dans l’agriculture nigériane, comme le chou, la laitue et le concombre. Des légumes pourtant beaucoup moins riches en nutriments et plus difficiles à cultiver que les plantes sauvages.

L’équipe du professeur Adebooye s’est donc donné comme mission de populariser les légumes indigènes du Nigeria, autant auprès des cultivateurs que des consommateurs. «Nous faisions face à trois problèmes. D’abord, un problème demarché, car les gens ne connaissaient pas les avantages alimentaires de ces légumes. Il y avait aussi un problème d’usage, car les gens ignoraient comment les préparer. Et, finalement, un problème d’ordre agronomique, c’est-à-dire que les agriculteurs ne savaient pas les cultiver de façon profitable.»

Bref, ces mal-aimés du public intéressaient peu les cultivateurs. «Ils disaient: “Vous, les scientifiques, vous voulez que nous produisions quelque chose que nous ne connaissons pas, mais qui l’achètera?”» raconteM. Adebooye. Les chercheurs ont donc sélectionné, pour leur projet, les légumes les plus susceptibles de devenir populaires, en se basant notamment sur la facilité à les cultiver et sur la perception que la population avait d’eux. À partir d’une liste de 22 légumes, ils ont mené des tests pour identifier ceux qui répondaient le mieux à leurs critères. Trois d’entre eux se sont démarqués : l’amarante, la courge cannelée et l’aubergine écarlate.

Pour convaincre les cultivateurs de se consacrer à la culture de ces plantes, l’équipe du professeur Adebooye devait d’abord leur prouver que les acheteurs seraient au rendez-vous. Les chercheurs ont donc lancé, à la radio, à la télévision et dans les journaux, une campagne de promotion couvrant tout le sud-est du Nigeria. Ces publicités mettaient en vedette un personnage appelé «Ramo, le vendeur de légumes». «La première publicité portait sur la production : nous expliquions comment les légumes pouvaient être cultivés. La seconde portait sur l’utilisation : nous disions aux gens comment les cuisiner. La troisième portait sur la distribution : nous informions les gens des endroits où ils pouvaient les acheter», dit Odunayo Clement Adebooye. Chaque jour, 10 millions d’auditeurs étaient à l’écoute, ajoute-t-il. Dans chaque publicité, les chercheurs fournissaient un numéro de téléphone où les joindre.

Une fois semée, par l’intermédiaire de Ramo, l’idée que les légumes indigènes constituaient un bon choix, les chercheurs de la Osun State University ont recruté des agriculteurs pour leur apprendre à cultiver ces plantes. Au total, 22 coopératives, rassemblant plus de 1 200 fermiers, dont la moitié étaient des fermières, ont pris part au projet. «Ce n’était pas facile de les recruter», fait remarquer l’agronome en expliquant que les agriculteurs hésitaient à se lancer dans la culture d’une nouvelle variété de légumes. Mais ils ont été épaulés tout au long du projet. Ils ont suivi une formation pour apprendre à les semer, à protéger les plants des organismes nuisibles et à maximiser leurs récoltes. Leur statut de coopérative a facilité l’obtention de prêts destinés à moderniser leur équipement.

Les chercheurs avaient également à coeur d’impliquer les femmes dans le processus. Ces dernières jouent un grand rôle dans la culture et la vente des légumes au Nigeria, mais elles ont rarement un pouvoir de décision, explique M. Adebooye : «Nous avons donné aux femmes des rôles de leadership dans les coopératives.»

Bien que les participants au projet étaient déjà des agriculteurs aguerris, les chercheurs ont profité de l’occasion pour raffiner leurs techniques de travail. L’équipe de la Osun State University a collaboré avec des chercheurs de l’université de Parakou, au Bénin. Là-bas, l’équipe du professeur Pierre Irenikatche Akponikpe a introduit une technique appelée microdosage qui permet de maximiser la récolte avec un minimum d’engrais.

La technique consiste à appliquer une faible dose d’engrais, directement au pied de la plante. «Les producteurs appliquent généralement l’engrais à la volée, avec des doses largement supérieures à la microdose, explique M. Akponikpe. Le ciblage est mal fait et il y a beaucoup de pertes : l’engrais n’atteint pas les racines.» En outre, ajoute-t-il, dans la méthode traditionnelle, un fermier creuse un trou et sème la graine, et un second s’occupe plus tard de distribuer l’engrais dans le champ. «Dans la technique du microdosage, celui qui sème peut immédiatement appliquer l’engrais», souligne-t-il. Le chercheur estime qu’il est possible d’accroître d’une fois et demie la récolte, tout en utilisant le tiers de l’engrais requis dans la méthode traditionnelle.

Avec le travail des chercheurs du Bénin, les récoltes ont été bonnes. Et les messages de Ramo, le vendeur de légumes, diffusés régulièrement sur les ondes nigérianes, ont eu du succès! «Nos publicités ont fait en sorte que les gens sont tombés sous le charme de ces légumes et, lorsqu’ils ont constaté qu’ils en avaient pour leur argent, la demande a augmenté», explique Odunayo Clement Adebooye.

Les chercheurs ont aussi organisé des ateliers culinaires dans plusieurs villes du pays pour montrer comment apprêter les légumes. «Nous cuisinions devant les gens et ils pouvaient manger gratuitement. Parfois, 600 personnes venaient !» assure M. Adebooye.

Déjà, grâce aux efforts de ce dernier et de ses collègues, des plantes vertes longtemps snobées par une partie de la population nigériane occupent une place de choix sur de nombreuses tables du pays.

Bien sûr l’amarante, la courge cannelée et l’aubergine écarlate peuvent être incorporées dans les recettes traditionnelles nigérianes, mais les chercheurs ont voulu aller encore plus loin pour tirer le maximum de ces aliments, riches en nutriments tels que les polyphénols qui ont notamment des propriétés antioxydantes. «Par exemple, l’un des problèmes, dans notre région du monde, est l’anémie, souvent due à une carence en fer, rappelle M. Adebooye. Or, la courge cannelée et l’aubergine contiennent de grandes quantités de fer.»

Aussi l’équipe du professeur Odunayo Clement Adebooye compte-t-elle sur les compétences de Rotimi Aluko, chercheur au département des sciences de la nutrition de l’université du Manitoba. «Vous devez manger beaucoup de salade pour obtenir suffisamment de nutriments !» dit en riant le spécialiste qui, dans son laboratoire de Winnipeg, étudie comment extraire les nutriments des plantes sélectionnées, puis de quelle manière les incorporer en doses concentrées dans d’autres aliments comme le jus d’orange, les barres tendres ou le pain.

Dans la technique qu’il a mise au point, le spécialiste en nutrition humaine réduit en poudre les feuilles séchées des plantes et les mélange à de l’eau. Puis il passe la préparation à la centrifugeuse afin d’isoler les molécules de polyphénols qui se trouvent dans les feuilles. «Nous travaillons présentement à optimiser l’extraction, en variant la température de l’eau, le ratio de feuilles par rapport à l’eau et la durée de l’extraction», spécifie-t-il.

Lorsque cette mixture de polyphénols sera prête à être utilisée dans la fabrication d’autres aliments, elle risque toutefois de leur donner une couleur verdâtre. «Les gens sont réticents à manger du pain vert, admet M. Aluko. Mais il faudra les éduquer, leur dire que le vert n’est pas mauvais, que c’est même bon pour eux!»

Le projet de recherche décrit dans cet article a été rendu possible grâce au soutien du CRDI.

Cet article a été publié initialement dans l'édition de juin-juillet 2016 du magazine Québec Science.