Le paludisme, le tsunami silencieux d’Afrique

Don de Savigny
Commentaire de Don de Savigny, épidémiologiste canadien

Dans un élan de compassion fort justifié, le monde s’est porté au secours des victimes du tsunami qui a touché récemment la région de l’océan Indien. Mais il ignore qu’un « tsunami silencieux », le paludisme, s’abat sans cesse sur l’Afrique et y fait chaque année plus de 1,5 million de victimes, surtout de jeunes enfants et des femmes enceintes. Ainsi, près de trois personnes succombent chaque minute à cette maladie qu’il est pourtant facile de prévenir et de traiter. Cela a donc fait plaisir d’assister aux débuts d’un élan de compassion comparable face à la question du paludisme au Forum économique mondial qui s’est tenu à Davos en janvier dernier, où l’actrice et militante Sharon Stone a déclenché une vague de dons pour la lutte antipaludique en Tanzanie. En quelques minutes à peine, elle est parvenue à recueillir plus de un million de dollars américains, sous le regard approbateur du président de la République-Unie de Tanzanie, Benjamin Mkapa.

Il était fort judicieux de cibler la Tanzanie par cette initiative. Ce pays compte l’une des plus importantes populations à risque au monde et, par ailleurs, le paludisme y est responsable de 100 000 décès par année, bien plus que le SIDA et toutes les autres causes de décès. Non seulement les besoins y sont criants, mais le pays est bien outillé pour tirer le maximum de ces fonds. En effet, au cours des dix dernières années, la Tanzanie et ses partenaires ont fait des efforts soutenus pour élaborer et mettre en place une stratégie nationale de prévention du paludisme des plus novatrices.

Amorcée à la fin de 2004, la plus récente phase de la stratégie consiste à veiller à ce que toutes les femmes enceintes aient un coupon leur permettant d’acheter pour presque rien une moustiquaire imprégnée d’insecticide. Il a été établi que ces moustiquaires réduisent de plus de moitié le risque de contracter le paludisme et permettent de protéger les familles pendant des années. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, l’utilisation de moustiquaires était très rare en Tanzanie; cela est en passe de devenir rapidement la norme. Ainsi, avant même l’instauration du système de coupons, les Tanzaniens avaient acheté plus de 2,3 millions de moustiquaires uniquement en 2004.

La collecte de fonds éclair de Sharon Stone permettra de sauver environ 6 000 vies en Tanzanie.

En leur accordant priorité et en leur donnant la possibilité d’acquérir une moustiquaire, le coupon fait en sorte que les personnes qui n’en ont pas les moyens (la moustiquaire valant 3,70 CAD) soient elles aussi protégées. Les fonds recueillis par Mme Stone permettront à eux seuls de sauver 6 000 vies en Tanzanie, car 330 000 foyers parmi les plus pauvres pourront ainsi se procurer une moustiquaire imprégnée.

Autre retombée positive, les moustiquaires sont fabriquées localement, grâce à l’étroite collaboration des secteurs public et privé. Quatre usines de Tanzanie produisent actuellement plus de 5 millions de moustiquaires par année, ce qui répond amplement aux besoins.

Bien des éléments de base menant à cette stratégie trouvent leur source dans les efforts d’aide au développement du Canada en Tanzanie, de concert avec l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), de même qu’avec des organismes du Royaume-Uni, de la Suisse et des Pays-Bas se consacrant au développement.

En 1994, l’Agence canadienne de développement international (ACDI) et le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), deux organismes canadiens, se sont associés pour aider l’OMS à financer des essais sur une grande échelle en Afrique afin de déterminer si les moustiquaires imprégnées permettaient bel et bien de sauver des vies. Dès 1996, on a pu constater que les résultats étaient extrêmement positifs. Le CRDI et l’OMS ont largement et rapidement diffusé ces résultats. Le CRDI a poursuivi son travail en Tanzanie en créant une trousse permettant d’imprégner les moustiquaires chez soi, ce qui a permis d’exporter l’intervention au reste de l’Afrique. En 2000, au sommet africain du partenariat destiné à faire reculer le paludisme (African Summit on Roll Back Malaria), à Abuja, au Nigéria, on a adopté une politique continentale faisant des moustiquaires imprégnées l’axe central de la prévention du paludisme en Afrique.

Par contre, à l’époque, presque toutes les moustiquaires étaient importées d’Asie et souvent leur forme, leur dimension et leur couleur ne convenaient pas aux Africains. Le CRDI et l’ACDI ont donc aidé PATH Canada (Programme de technologie appropriée en santé) à mettre sur pied le Net Gain Secretariat à la fin des années 1990. Ce secrétariat avait pour but de déterminer comment surmonter les obstacles au commerce des moustiquaires et des insecticides et d’aider les secteurs public et privé à collaborer.

PATH Canada a organisé une rencontre décisive entre des représentants des pouvoirs publics et du secteur privé de la Tanzanie en 1998, qui a mené à la suppression des taxes et droits de douane (dont les taxes sur les produits et services) sur les moustiquaires et les insecticides utilisés à des fins de santé publique. Cela a aidé les manufacturiers de textiles à commencer à produire des moustiquaires en polyester et le secteur public à en promouvoir l’utilisation. Des usines de textile qui avaient dû fermer leurs portes ont été rouvertes et emploient maintenant des milliers de personnes. La Tanzanie est le seul pays d’Afrique à être autosuffisant sur le plan de l’offre alors que l’industrie locale profite d’une demande soutenue par les deniers publics.

En Tanzanie, le système de santé publique rural et le secteur commercial rural ont tous deux une forte pénétration. Dans d’autres pays où ces systèmes ne sont pas encore sur pied, et où le secteur privé n’est pas encore très développé, l’atteinte de l’objectif d’Abuja, qui consiste à faire en sorte que 60 % de toutes les personnes vulnérables dorment sous une moustiquaire imprégnée d’ici à la fin de 2005, reposera entièrement sur le secteur public. Il faudra entreprendre des campagnes intensives. L’ACDI et la Croix-Rouge canadienne ont récemment aidé le Togo à cet égard. Mais de telles campagnes sont des rajustements le long du cheminement vers des normes et une durabilité qui assureront une offre continue. La Tanzanie a pour sa part déjà fait un bon bout de chemin.

Cependant, la Tanzanie devra résister aux pressions bien intentionnées et croissantes exercées depuis l’extérieur du pays pour préconiser l’abandon des moustiquaires au profit de l’application de DDT en pulvérisation à effet rémanent à l’intérieur des habitations, comme mesure de prévention du paludisme. La pulvérisation à effet rémanent convient très bien à des endroits comme l’Afrique du Sud, où le paludisme est très circonscrit et saisonnier et où l’on dispose d’une grande capacité logistique. Par contre, ce type d’intervention n’a jamais fonctionné dans une bonne partie de l’Afrique tropicale, où les moustiques vecteurs du paludisme propagent la maladie avec succès tout au long de l’année et où, pour les équipes de pulvérisation gouvernementales, l’accès aux habitations est problématique, surtout pendant la saison des pluies.

Somme toute, l’initiative de Sharon Stone est positive, arrive à point nommé et sa cible est appropriée. Nous aurons sans aucun doute l’occasion d’en lire davantage dans un an sur ses résultats tangibles, à savoir les vies que cela aura permis de sauver en Tanzanie.

Don de Savigny, épidémiologiste canadien, vit et travaille en Tanzanie depuis plus dix ans. Il a favorisé les efforts de l’ACDI, du CRDI et de PATH Canada en matière de promotion de la santé. Il est par ailleurs président du groupe de travail mondial sur les moustiquaires imprégnées du partenariat destiné à faire reculer le paludisme, et il est actuellement en sabbatique à l'Institut tropical suisse de Bâle, en Suisse.

Que pouvez-vous faire pour la lutte antipaludique en Afrique ?

World Swim For Malaria

En décembre 2005, vous pouvez participer à la grande nage contre le paludisme tout comme un million d’autres nageurs partout au monde. L’activité permettra de recueillir des fonds pour l’achat de moustiquaires protégeant contre le paludisme, maladie qui tue plus de 1,5 million de personnes chaque année à l’heure actuelle, pour la plupart des enfants de moins de cinq ans en Afrique. La somme de 3 $ permet d’acheter une moustiquaire qui pourrait sauver une vie. La totalité des fonds recueillis sert à l’achat de moustiquaires. Pour en apprendre davantage sur cette initiative mondiale venant de la base, veuillez visiter le www.WorldSwimForMalaria.com.