Le nouveau modèle africain

Dr Constance Freeman

L’annulation de la dette, un commerce plus équitable, davantage d’aide : voilà le plan d’action mondial dont on convient qu’il faut de toute urgence mettre en oeuvre en vue d’accélérer le développement en Afrique. Or, ce serait rater le bateau que de ne pas s’engager dans la voie tout autre que les Africains proposent maintenant — à savoir se défaire du syndrome de la dépendance qui afflige l’Afrique depuis des décennies.

Le Canada et les autres pays riches du Nord reconnaissent généralement qu’ils ne peuvent plus se dérober à leur obligation de travailler à un avenir meilleur pour l’Afrique, et qu’ils y gagneront. Ils ne peuvent se soustraire à la nécessité de favoriser tous ensemble le développement en Afrique.

Ce à quoi on ne s’est toutefois pas encore attaqué, c’est le syndrome de la dépendance — la danse sournoise entre, d’une part, la dépendance de l’Afrique à l’égard de l’étranger et, d’autre part, l’instinct exploiteur et l’arrogance des populations du Nord face à l’Afrique. La dépendance caractérise les relations entre l’Afrique et le Nord depuis plus d’un demi-siècle, et les gouvernements de part et d’autre en sont responsables.

En Afrique, la dépendance a instauré une culture politique qui fait que l’on blâme l’étranger pour les problèmes, mais que l’on se tourne aussi vers l’étranger pour des solutions. Le syndrome de la dépendance a fait le jeu des dictateurs corrompus, passés maîtres dans l’art de négocier l’aide avec les pays riches tout en reportant sur ces derniers la responsabilité de leurs propres échecs. Ainsi, dans trop de pays africains, la moindre bévue ou le moindre abus du gouvernement sur le plan intérieur est imputé à autrui.

Les populations du Nord, quant à elles, ont eu tendance à trop facilement présumer qu’elles savaient davantage que les Africains ce qui convenait à l’Afrique. Le plus souvent, cette arrogance a bien évidemment servi les visées géostratégiques ou économiques des gouvernements du Nord en Afrique.

Au fil des décennies, les dirigeants africains ont appris à jouer le jeu de l’aide avec brio. Et les gouvernements du Nord ont tenu leur rôle avec autant d’enthousiasme, n’hésitant pas à dire aux Africains comment se gouverner et envoyant des fonds (et parfois des armes) aux plus accommodants d’entre eux. Ce ne fut qu’un gaspillage pernicieux et brutal, au grand détriment des plus démunis et des plus impuissants des Africains.

Fort heureusement, les Africains ont commencé à se délester du syndrome de la dépendance. Les uns après les autres, les pays remplacent un dictateur par un gouvernement élu — fragile et disposant de peu de moyens, certes, mais issu d’un vote populaire. Selon les sondages d’opinion, les citoyens africains sont maintenant prêts à tenir leur gouvernement — et non les étrangers — en grande partie responsables des problèmes de leur pays. L’autocritique commence à se substituer au réflexe du blâme.

Voici trois exemples évocateurs de cette nouvelle attitude.

  • En 2002, les Kenyans se sont défaits d’une autocratie corrompue en allant aux urnes. Sous le nouveau gouvernement, l’économie du pays a repris du poil de la bête et les Kenyans ont commencé à jeter les bases des institutions responsables et efficaces dont ils ont besoin pour prendre leur développement en main. Ce n’est pas chose simple, car la corruption demeure une menace bien réelle. Mais l’acceptation fataliste de la kleptocratie a disparu; les Kenyans croient maintenant en une autonomie nouvelle et responsable. C’est là le genre de progrès que le Nord devrait favoriser.
  • Le succès du Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD) constitue un deuxième exemple du recul de la dépendance. Créé en 2001 et regroupant des gouvernements de tout le continent africain, le NEPAD se veut avant tout une déclaration explicite et sans précédent de la responsabilité de l’Afrique à l’égard de l’avenir de l’Afrique. Il a pour mission primordiale d’améliorer la gouvernance dans les pays africains, sous le signe de la collaboration.

    Et cela commence à se faire sentir, à maints égards. Par exemple, une vingtaine de pays africains ont officiellement adopté le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs, et une évaluation est en cours dans quatre d’entre eux. Il s’agit d’une innovation remarquable : une évaluation systématique, transparente et progressive de la gouvernance d’un pays membre, menée par des sommités africaines. Le résultat : ce sont les pressions exercées par les pairs et la population, et non l’aval et les exhortations de l’étranger, qui façonnent et impulsent les réformes.

  • Troisième exemple de la mobilisation africaine : la participation de l’Afrique aux négociations difficiles et combien cruciales qui se déroulent sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce. Les gouvernements africains se sont ralliés à d’autres pays en développement pour mener une lutte féroce (et justifiée) en vue d’obtenir l’accès équitable de leurs exportations agricoles aux marchés des pays riches.

    C’est énorme. Par le passé, les gouvernements africains ne prenaient pas part aux négociations commerciales; ils consacraient plutôt leurs énergies et leur expertise limitée à tenter d’obtenir de l’aide étrangère. Les temps, et les attitudes, changent. Les Africains le comprennent de plus en plus : c’est du commerce, bien plus que de l’aide, que viendront une croissance durable et une véritable liberté d’action. Ils sont de plus en plus conscients de la nécessité d’éliminer les obstacles au commerce et d’établir de nouvelles politiques favorables aux échanges interafricains. La réussite repose sur l’autonomie et les capacités, et non sur la dépendance et le blâme.

Les répercussions sur le Canada et les autres pays riches du Nord sont diverses et incontournables. Une chose est claire toutefois : nous devons saisir cette occasion de soutenir les Africains qui se démènent pour mettre fin au cycle de la dépendance.

Nous le ferons en respectant scrupuleusement notre engagement d’annuler la dette africaine. Il serait de toute façon en grande partie impossible de la rembourser. Qui plus est, elle a été constituée en bonne partie pendant la guerre froide, pour les besoins de la guerre froide, et sous le règne de dictateurs depuis longtemps disparus. Tenter d’en forcer le paiement maintenant reviendrait à faire payer de bons gouvernements pour les fautes commises par de mauvais gouvernements les ayant précédés.

Parallèlement, nous aiderons les Africains à mobiliser leurs propres ressources, qui sont considérables, en négociant, dès cette année, l’accès immédiat des produits agricoles des pays en développement aux marchés. Les pays riches dépensent chaque année environ 350 milliards USD — 16 fois plus que toute l’aide qu’ils accordent à l’Afrique — pour subventionner et protéger leur coûteuse production agricole. Les effets de cela — prix élevés pour les consommateurs, extrême pauvreté des agriculteurs africains — constituent une injustice scandaleuse pour le plus grand nombre au profit de quelques-uns.

Enfin, nous pouvons augmenter notre aide à l’Afrique (surtout les premières années) afin d’aider à financer la difficile transition vers des économies et des démocraties viables.

Mais le plus important à long terme sera d’être, pour les Africains, de véritables partenaires du développement, afin qu’ils puissent laisser derrière eux la dépendance et se donner un avenir meilleur.

Constance Freeman, Ph.D., dirige le bureau du Centre de recherches pour le développement international à Nairobi, au Kenya, chargé de projets menés dans 22 pays d’Afrique orientale et australe. Elle termine une tournée de l’Ouest canadien où elle a donné des conférences sur le recul de la dépendance de l’Afrique.

2005-07-18