Le Laos : dernière frontière des TIC

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Jennifer Pepall

Le fruit du travail d'artisans locaux est en vente dans une galerie cachée derrière le magnifique temple de Vat Inpeng, à Vientiane, capitale du Laos. Les objets sont tous fabriqués à partir de matériaux recyclés. C'est ainsi que l'on peut acheter un miroir monté dans un cadre en palissandre de récupération ou une statue en chaîne de vélo. Mais nul besoin est de se rendre à Vientiane pour regarder les meubles et les objets artisanaux, car la galerie les présente sur son site Web.

Dans les faubourgs de la ville, le propriétaire d'une entreprise de recyclage florissante vend en Chine, en Thaïlande et au Vietnam du papier de rebut, des bouteilles jetées et du vieux métal. Udone Chanhthavongisi n'a pas d'ordinateur pour tenir un inventaire. Quand on lui demande comment il trouve des clients, il répond en riant « en tapant sur des bambous ».

Ces deux initiatives de recyclage donnent une bonne idée de la situation au Laos en ce qui concerne les technologies de l'information et de la communication (TIC). Le peu de commerce électronique qui s'est développé vise principalement les touristes. Les 20 sites Web du pays sont tous en anglais, langue que comprennent peu de Laotiens. Et moins de 1 % des 5,6 millions d'habitants que compte le pays utilisent des ordinateurs. D'après la Digital Review of Asia Pacific 2003-2004, « l'application de la TI  (technologie de l'information) au Laos n'en est qu'à ses balbutiements, comparé à d'autres pays de la région ».

Cependant, on voit à certains signes que les jeunes Laotiens se mettent à utiliser les TIC. Les écoles d'informatique privées sont très fréquentées et, dans le laboratoire d'informatique d'une école postsecondaire de Luang Prabang, ville du nord du pays, une souris s'use en un an tellement on l'utilise. Au nouveau télécentre E-Way de Luang Prabang, près de la moitié des 52 premières personnes qui sont venues interroger Internet étaient des élèves du secondaire. « Si j'avais un ordinateur, je l'utiliserais sans arrêt », déclare Litter Silatikoun, étudiant de 18 ans, client du télécentre.

Combler le fossé numérique

Le télécentre E-Way fait partie d'un projet ambitieux qui vise à faire un tremplin du fossé numérique que connaît le Laos. Plus généralement, il s'agit de rendre les TIC plus accessibles et d'améliorer les connaissances élémentaires en TIC à quatre niveaux, soit dans l'administration nationale, dans l'administration provinciale installée à Luang Prabang, dans l'Université nationale du Laos et dans la population de Luang Prabang et de ses alentours.

Pour comprendre en quoi le projet répond aux besoins du pays en matière de TIC, il faut se remettre en contexte. Le Laos est un des pays les plus pauvres du monde — le revenu annuel moyen y est de 320 dollars US. L'agriculture de subsistance y représente la moitié du produit intérieur brut et 80 % des emplois. Le terrain montagneux de ce pays enclavé rend les déplacements et les communications difficiles. Le réseau routier est rudimentaire — moins de 20 % des 24 000 km de routes sont asphaltés — et il n'y a pas de chemin de fer.

Dans les années 1980, le gouvernement a amorcé des réformes visant à une libéralisation économique, puis il a noué des relations commerciales avec des pays occidentaux et avec d'autres pays asiatiques. En 1997, le Laos est devenu membre de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ANASE), et il a depuis demandé à être admis dans l'Organisation mondiale du commerce. À un moment où le pays souhaite trouver sa place dans la nouvelle économie mondiale, son infrastructure des TIC est loin d'être suffisante. Dans son rapport de 2001 sur l'état de préparation électronique du Laos (E-Readiness Assessment in the Lao PDR), le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) fait remarquer que les connaissances en TI sont faibles dans ce pays qui manque de professionnels qualifiés à cet égard. Il souligne une absence de connaissance des TIC dans l'administration et dans la population. Alors, où commencer ?

Trouver ses marques

En 2001, le CRDI a entamé un processus d'évaluation des besoins et de consultations approfondies afin de mettre sur pied un projet pour venir à bout de ces problèmes. Le Centre s'appuie sur l'acquis du pays dans le secteur de l'information. En 1987, le premier projet laotien financé par le CRDI a permis d'améliorer les services de bibliothèque scientifique et technique. En 1996, le CRDI a également aidé la STEA à établir sa première connexion Internet publique pour un service de courrier électronique.

Une des priorités du nouveau projet lancé en 2002 consiste à accroître l'utilisation des TIC parmi les fonctionnaires nationaux. Pour cela, une infrastructure de TIC est mise en place et des formations sont offertes. Des systèmes de serveur Web et de serveur de courriel ont été installés à la STEA, qui est responsable du portail Internet national. Grâce aux serveurs, la STEA peut accueillir plusieurs sites Web du gouvernement ainsi que celui de l'Université nationale du Laos (UNL). De plus, les fonctionnaires peuvent maintenant avoir leur propre adresse électronique.

Le laboratoire informatique nouvellement équipé de la STEA offre des cours de formation aux fonctionnaires et au personnel universitaire. « Grâce à leurs nouvelles connaissances, les employés de différents ministères [...] peuvent régler certains problèmes des serveurs Linux, assurer l'entretien des réseaux, et concevoir et améliorer des pages Web », écrit Phonpasit Phissamay, directeur du Centre des technologies de l'information de la STEA et codirecteur du projet du CRDI. C'est également à la STEA que l'UNL, dont l'accès à Internet était très limité, doit sa connectivité. À présent, 500 ordinateurs répartis dans six laboratoires sont branchés à Internet par une connexion sans fil entre l'UNL et la STEA. L'UNL s'est également dotée de son propre serveur Web et de courriel.

Au-delà de Vientiane

Au niveau provincial, la STEA a augmenté la capacité en TIC de l'administration provinciale de Luang Prabang en installant de nouveaux équipements et en formant les fonctionnaires à l'utilisation des réseaux informatiques. L'administration dispose maintenant d'un réseau local et d'un accès commuté à Internet par le biais du bureau de la STEA à Vientiane.

E-Way, le télécentre du projet, se trouve à Luang Prabang. La ville, centre régional important, attire des gens venus de tout le nord du pays. Ainsi, souvent, des familles rurales pauvres assurent l'éducation de leurs fils en les envoyant dans un des nombreux monastères de la cité. Luang Prabang, qui se distingue par un mariage d'architecture coloniale européenne et traditionnelle laotienne, est répertoriée au patrimoine mondial de l'UNESCO. Le même mélange de l'ancien et du nouveau est visible au télécentre E-Way, où des moines bouddhistes s'inscrivent à des cours de formation à l'informatique.

Ces cours étaient la grande priorité du télécentre. « La plupart des gens ici n'ont jamais vu d'ordinateur avant », explique Sombath Somphone, directeur du PADETC. Les cours sont tellement populaires auprès des jeunes qu'il y a des listes d'attente. E-Way propose aussi des cours d'anglais pour enfants le week-end, car une connaissance élémentaire de cette langue permet de découvrir d'autres sujets par le biais des TIC.

Cela met en lumière une des principales restrictions à l'utilisation des TIC au Laos, à savoir le manque de contenu en laotien. Le personnel d'E-Way a prévu de créer à l'intention des jeunes un site Web avec un contenu local, mais l'absence de clavier laotien a retardé le projet. En avril 2003, une solution possible est apparue sous forme d'un script en laotien pour Windows mis au point par un Australien. Des pages Web sont maintenant en préparation, ainsi que des cyberlivres et des outils d'apprentissage interactifs.

Plus de compétences locales

Le manque de compétences locales freine également le projet. Ainsi, la STEA a dû faire appel à une aide extérieure pour se familiariser avec des technologies de réseautage informatique de pointe à Vientiane.

À Luang Prabang, les adultes n'ont pas encore adopté les TIC, sans doute à cause de l'obstacle linguistique. Le personnel d'E-Way a donc décidé de s'occuper en priorité d'introduire des outils d'apprentissage des TIC dans les écoles. Les élèves seront encouragés à développer le contenu local dans le cadre de leurs devoirs. Ils pourraient alors devenir des « agents du changement » et aider leurs aînés à profiter des avantages offerts par les TIC.

Ces élèves pourraient un jour penser comme Ping Huangsanaxay, qui a « découvert » Internet grâce à un ami, il y a trois ans. Après avoir étudié l'informatique, il a commencé à travailler pour un des six fournisseurs de service Internet du Laos comme spécialiste en soutien technique. Il utilise le courrier électronique et les services de dialogue en ligne pour communiquer, notamment avec sa sœur, qui vit en Australie. « Les communications, l'apprentissage... tout est technologie de l'information, affirme-t-il. Les TIC sont nécessaires pour la vie de demain. »

Jennifer Pepall est rédactrice principale à la Division des communications du CRDI.