Le Kenya met au point un outil de prévision du paludisme

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Isaiah Esipisu

Le Kenya Medical Research Institute a mis au point un outil qui permet de prévoir les flambées de paludisme en Afrique de l’Est de deux à trois mois avant qu’elles ne se produisent.

En collaboration avec des scientifiques du service météorologique du Kenya et du Centre international sur la physiologie et l’écologie des insectes, l’institut a conçu un modèle scientifique qui met à contribution les prévisions météorologiques, l’information sur les modes de reproduction des moustiques et les données sur les formations géographiques de certaines régions pour prévoir les flambées de paludisme.

Selon Andrew Githeko, spécialiste du paludisme et l’un des principaux chercheurs du projet, la pluviosité et la température pourraient expliquer jusqu’à 80 % des variations statistiques observées en ce qui concerne l’incidence du paludisme, car les écarts de température jouent un rôle très important dans la reproduction des moustiques. Par les précisions qu’ils apportent sur les températures escomptées et sur les quantités de pluie prévues, les météorologues contribuent grandement à l’efficacité du modèle.
Jusqu’à présent, le modèle s’est avéré efficace dans le cadre d’essais menés dans l’ouest du Kenya, notamment dans la province de Nyanza, dans la province occidentale et dans la province de la vallée du Rift, ainsi qu’en Tanzanie et en Ouganda.
Le modèle est mis à l’essai depuis neuf ans dans ces trois pays. D’abord appliqué aux pluies associées à El Niño en 1997, puis aux pluies torrentielles de 2003 et aux grandes pluies de 2006, le modèle a su prévoir les flambées de paludisme dans des centaines d’emplacements où, effectivement, des flambées se sont produites, de dire M. Githeko.
Un taux d’exactitude allant de 86 % à 100 %
L’essai le plus impressionnant, poursuit-il, a été mené dans le district de Kakamega, dans la province occidentale du Kenya, où le taux d’exactitude des prévisions du modèle a été de 100 % au cours des neuf années d’essai. Dans les districts de Nandi et de Kericho, dans la province de la vallée du Rift, le taux d’exactitude des prévisions a été de 86 %.
Dans les trois pays à l’étude, le taux d’efficacité du modèle a atteint dans l’ensemble 90 %, estime le chercheur.
En dépit des pluies constantes au Kenya, le modèle a prévu qu’il n’y aurait aucune flambée de paludisme cette saison-ci dans le district de Kakamega, où le paludisme est habituellement endémique, les températures étant trop basses pour favoriser la reproduction massive des moustiques.
La majorité des endroits où le modèle a été mis à l’essai sont des zones où le paludisme est endémique, mais il a également été testé dans les hautes terres parce que des recherches révèlent que la maladie s’y répand lentement en raison des changements climatiques, précise Andrew Githeko.
Selon les chercheurs, les pluies abondantes associées au phénomène climatique El Niño ont fait surgir dans les hautes terres des sources qui offrent une eau propre propice à la reproduction des moustiques.
 
En 1990, de nombreux cas de paludisme avaient fait leur apparition dans les hautes terres d’Afrique de l’Est. À l’époque, on ne connaissait pas avec certitude la cause de l’épidémie, souligne le Dr John Githure, directeur du Kenya Medical Research Institute (KEMRI). Les scientifiques, toutefois, pensaient que la variabilité du climat y était pour quelque chose, ce qui a incité le KEMRI à proposer l’exécution d’une étude quand le problème s’est présenté de nouveau durant les pluies d’El Niño, en 1997-1998.
Lorsque le paludisme frappe les populations des hautes terres, il peut s’ensuivre de graves troubles de santé puisque la majorité des habitants n’ont guère été exposés à la maladie et que leur immunité est inférieure à celle des gens qui vivent là où le taux d’incidence du paludisme est élevé.
La recherche révèle que cette forme de paludisme se répand de plus en plus en Afrique de l’Est et qu’il s’agit d’un nouveau danger associé au climat dont il faut s’occuper de toute urgence.

Selon les études, l’incidence de la maladie a augmenté de 337 % durant l’épidémie de 1987 au Rwanda. En Tanzanie, en Ouganda et au Kenya, les données font état d’une augmentation de 146 %, 256 % et 300 %, respectivement, pendant et après les pluies extrêmes que ces pays ont connues en 1997-1998.

La modélisation aide à cibler la pulvérisation
Afin d’éviter les flambées de paludisme dans les hautes terres, où la maladie tue plus de personnes que dans les zones de faible altitude, les gouvernements des pays d’Afrique de l’Est ont recours à la pulvérisation domestique de pesticides à effet durable lorsque de grandes pluies pouvant donner lieu à une flambée sont prévues.
Depuis l’adoption du nouveau modèle, toutefois, la pulvérisation ne se fait que lorsque le modèle prévoit une flambée imminente. Les spécialistes sont d’avis que la pulvérisation au moment opportun réduit en outre la probabilité que les moustiques deviennent résistants aux insecticides.
Cet outil de prévision devrait aussi aider les responsables des politiques et les autorités sanitaires à se préparer à temps pour faire face à des flambées imminentes.
Le paludisme a été la première maladie choisie pour faire l’objet d’une étude en raison de la gravité de ses effets, mais le modèle peut aussi être adapté à d’autres maladies, précisent les auteurs du rapport.
Le KEMRI dispose désormais d’un groupe spécial chargé de la recherche sur les liens entre les changements climatiques et la santé humaine, indique le Dr Githure.
Même avant que son efficacité ait été prouvée, le nouveau modèle de prévision du paludisme avait été retenu par l’Organisation des Nations Unies comme exemple concret d’adaptation aux changements climatiques. L’ONU a chaudement recommandé la poursuite des travaux de mise au point du modèle prévisionnel.
Ce projet a été subventionné par le programme Adaptation aux changements climatiques en Afrique (ACCA), que financent le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, et le Department for International Development (DFID) du Royaume-Uni.
Rédacteur scientifique, Isaiah Esipisu travaille à partir de Nairo
 
Cet article a d’abord été publié par AlertNet de Thomson Reuters, un réseau de nouvelles humanitaire qui vise à tenir les professionnels des secours d’urgence et le grand public au courant des crises humanitaires dans le monde.