Le jumelage de journalistes scientifiques

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Division des communications, CRDI
La recherche bien appliquée

Un programme de mentorat par les pairs, qu’appuie le CRDI, rapproche les journalistes scientifiques du Moyen-Orient et de l’Afrique de leurs homologues.

« Comme nous voyons le monde, ainsi nous le traitons. »
— David Suzuki, généticien et communicateur scientifique [traduction libre] 


Le défi sur le plan du développement : briser l’isolement

« Nous avons créé une civilisation mondiale dans laquelle les éléments les plus importants... sont étroitement liés à la science et la technologie. Nous avons toutefois fait en sorte que personne ne comprenne la science et la technologie, ce qui est le meilleur moyen de tomber dans le chaos. »

C’est ainsi que l’astronome et vulgarisateur scientifique américain Carl Sagan a évoqué une menace qui prend véritablement, aujourd’hui, tout son sens.

Les questions scientifiques suscitent de plus en plus de doutes, d’angoisse et de discorde chez le grand public. Les profanes, peut-être plus encore que les scientifiques, s’interrogent et s’obstinent sur les causes du réchauffement planétaire, l’innocuité des organismes génétiquement modifiés (OGM) dans les aliments ou le sérieux de la menace de grippe aviaire.

Depuis l’époque où l’Église catholique a persécuté Galilée pour ses théories hérétiques au sujet du système solaire, la science objective est imprégnée de valeurs sociales, religieuses, philosophiques, morales et politiques et a été, fréquemment, source de débats publics enflammés. Or, les discussions sont trop souvent faussées par une méconnaissance de la science en jeu.

Plus que jamais, alors que d’aucuns affirment que l’existence même de la vie sur notre planète est menacée et que d’autres prétendent qu’il s’agit d’une vision trop alarmiste, le grand public doit être bien renseigné sur les assises scientifiques des politiques gouvernementales. Et les journalistes spécialistes de la science et de la technologie constituent une importante source d’information en la matière.

Dans la plupart des pays développés, ils abondent et sont respectés. Au contraire, dans le monde en développement en général, les reporters scientifiques sont rares et ne jouissent guère de prestige, fait d’autant plus regrettable que certains enjeux scientifiques les plus pressants de l’heure ont des répercussions marquantes sur les sociétés les plus pauvres et vulnérables. Qu’il suffi se de penser, de nouveau, aux changements climatiques, aux OGM et à la grippe aviaire, mais aussi au paludisme, au VIH-sida, à la perte de la biodiversité, et à nombre d’autres problèmes aussi graves.

Fréquemment, dans les pays pauvres, ces journalistes manquent de formation, de ressources et de soutien, et sont l’objet d’une profonde méfiance de la part des scientifiques et des représentants gouvernementaux qui constituent justement leurs principales sources d’information. Leurs services ne sont guère utiles dans certains pays où les politiques du domaine scientifique sont décrétées par le gouvernement, ou tout bonnement inexistantes. Certains, enfin, se sentent complètement déconnectés des travaux scientifiques menés dans leur propre pays, les résultats des recherches étant généralement publiés d’abord dans des revues d’outre-mer.

Bref, le problème fondamental est l’isolement.

L’idée : la formation par les pairs

Grâce à l’appui du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), du DFID du Royaume-Uni et de l’Agence suédoise de coopération internationale au développement, la Fédération mondiale des journalistes scientifiques (WFSJ) est en voie de briser cet isolement. Elle a pour but d’éliminer au moins l’un des obstacles auxquels se heurtent les journalistes scientifiques du Moyen-Orient et de l’Afrique : le manque de formation.

Les séminaires, ateliers, cours traditionnels et visites sur le terrain sont des modes d’enseignement efficaces, mais ils sont souvent mis à profit une seule fois, ils coûtent cher, et parfois, ne permettent pas aux formateurs de porter suffisamment attention à chaque participant. La WFSJ, voyant le « réseautage » comme un moyen efficace de favoriser la communication axée sur le développement, a plutôt choisi d’inviter des journalistes scientifiques chevronnés à transmettre leurs connaissances et leur expertise à leurs collègues moins expérimentés sur une base permanente à long terme.

Grâce au courrier électronique et à d’autres technologies de communication modernes, les journalistes scientifiques de partout peuvent communiquer aisément et régulièrement dans le cadre d’un programme de mentorat par les pairs. Dorénavant, les novices acquièrent auprès des vétérans du métier les compétences dont ils ont besoin pour bien faire leur travail.

Le renforcement des capacités : des sources d’information aux styles de rédaction

Et quelles sont donc ces compétences ?

Le programme de mentorat vise l’acquisition des compétences souhaitables pour tous les aspects du métier de journaliste scientifique.

On enseigne aux apprentis comment s’y prendre pour, tout d’abord, recueillir les faits, puis pour se constituer un réseau informel de sources en créant des liens de confiance avec leurs interlocuteurs. On leur montre l’importance d’avoir un « esprit scientifique » et de faire preuve d’initiative dans leur quête d’histoires intéressantes. Selon le mentor kényan Otulah Owuor, les journalistes ont besoin des compétences voulues pour multiplier leurs sources et disposer d’un fi lon d’idées à exploiter.

Le programme met donc l’accent sur l’importance de bonnes relations avec les directeurs des publications. On apprend aux novices qu’ils doivent tout d’abord convaincre ces « sentinelles » que leurs articles scientifiques servent l’intérêt du public, surtout lorsqu’ils traitent de questions nouvelles. On leur enseigne également à satisfaire ces mêmes directeurs en présentant, dans les temps alloués, des faits fondés, des copies prêtes à diffuser et des titres percutants.

Le programme revoit également les techniques de rédaction essentielles, comme la manière d’alléger le style et d’éviter le jargon technique, de mettre un récit en contexte, et d’informer le lecteur tout en le divertissant. Les stagiaires apprennent à traduire l’information scientifique en langage courant, et s’initient à l’utilisation du matériel spécialisé d’enregistrement et de transmission de fichiers audio et vidéo.

Sur le terrain : apprendre par la pratique

Le programme se déroulera jusqu’en 2009. Le premier groupe de stagiaires, 60 journalistes scientifiques de 35 pays du Moyen-Orient et de l’Afrique, a pour langue de travail l’anglais, le français ou l’arabe. Chaque stagiaire est jumelé à l’un des 16 journalistes chevronnés. Chaque mentor est chargé de quatre stagiaires, et peut donc consacrer beaucoup d’attention à chacun.

Grâce aux technologies de communication modernes, les stagiaires et leur mentor peuvent rester étroitement liés malgré les distances. Le programme s’est amorcé par des conversations téléphoniques au cours desquelles les participants se sont présentés et ont convenu des modalités de leur collaboration. Les échanges ultérieurs se font par le truchement du site de la WFSJ.

Les mentors ne sont pas animés que par la bonne volonté ou le désir de faire du bénévolat. Ils sont rémunérés pour leurs efforts. Ils doivent suivre une formation rigoureuse, et les coordonnateurs du programme surveillent de près leur travail.

De même, on attend des journalistes en formation qu’ils fournissent un rendement de haut niveau. Ils doivent produire régulièrement pour leurs employeurs des articles et divers travaux et en faire parvenir les ébauches à leur mentor.

J’espère que ce programme me permettra d’exposer d’importants
enjeux scientifiques dans mon propre pays et m’aidera à situer mes reportages dans une
perspective internationale.

— Esther Nakkazi, journaliste,
The East African

Le groupe s’est réuni en entier pour la première fois en novembre 2006, à Nairobi, à l’occasion d’un atelier organisé par la WFSJ en marge de la réunion des membres de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. Cette courte séance de formation a donné aux participants l’occasion non seulement d’apprendre à se connaître et de consolider leur relation mentor-stagiaire, mais aussi de couvrir une manifestation scientifique d’envergure.

Au cours de l’atelier, chaque mentor a eu du temps pour discuter en tête-à-tête avec chacun de ses stagiaires, et des allocutions ont été présentées sur la manière d’aborder cette conférence des Nations Unies et d’en tirer des reportages intéressants. Des discussions de groupe, la visite d’établissements de recherche et des activités sociales s’inscrivaient également au programme.

Cet atelier a été l’occasion, en outre, de mettre à l’essai deux leçons du tout premier cours de journalisme scientifique offert en ligne par la WFSJ et conçu pour répondre aux besoins propres aux journalistes travaillant dans les pays en développement.

Depuis la réunion de Nairobi, les participants ont écrit, lu, consulté et appris. Ils ont téléchargé leurs ébauches dans le site partagé, et les mentors ont commenté leurs travaux et leur ont transmis d’autres renseignements utiles, comme des suggestions pour établir des liens avec d’autres journalistes former des associations de journalistes et s’informer sur les programmes de bourses.

L’incidence : articles signés, ressources et liens

Bien qu’amorcé depuis peu, le projet a déjà donné des résultats marquants, et ce n’est qu’un début. 

  • Après leur participation à la conférence des Nations Unies, les journalistes ont rédigé des articles à ce sujet à l'intention de médias de leur pays d’origine ou étrangers (notamment Nature, l’une des revues scientifiques les plus prestigieuses au monde), articles qu’on peut lire dans la partie du site Web du CRDI vouée à la recherche qu’il appuie en faveur de l’adaptation aux changements climatiques en Afrique. Ils ont appris à « vendre leur produit » auprès de divers médias, s’assurant désormais une voix sur plusieurs tribunes.
  • La WFSJ veille actuellement à constituer une trousse de documents de travail qui sera le complément de son site Web. Deux miniguides, expliquant comment être le mentor efficace d’un journaliste scientifique et comment former et gérer une association de journalistes scientifiques, sont donc en cours d’élaboration, ainsi que d’autres leçons du cours en ligne, la formation complète devant comporter 12 leçons.
  • Les liens entre les journalistes scientifiques, et entre leurs associations professionnelles, ne cessent de se développer. Au Moyen-Orient et en Afrique, de nouveaux groupes nationaux et régionaux se forment, ceux en place se renforcent, et certains même s’unissent à des organismes étrangers plus expérimentés. L’isolement est donc brisé à tous les niveaux. « En fait, nous créons un réseau. Nous mettons les gens en relations », explique Jean-Marc Fleury, directeur général de la WFSJ.
  • Bien que le programme soit conçu selon une formule descendante de prestation de la formation, il permet également la transmission des connaissances en mode ascendant. Les mentors des pays industrialisés, surtout, tirent des leçons utiles des expériences de leurs collègues de pays moins industrialisés. Et les mentors établis dans la région (une majorité au sein du présent groupe) bénéficient d’une « formation des formateurs » pendant deux ans. Selon Nadia El-Awady, coordonnatrice pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, chacun a quelque chose à gagner.
Les journalistes scientifiques arabes sont isolés depuis trop longtemps. Grâce à ce programme, ils découvriront ce qui se fait et ce qui existe ailleurs, qu’il s’agisse de styles d’écriture, de sujets à traiter ou de programmes de bourses et de formation.

— Nadia El-Awady, coordonnatrice, WFSJ

Le défi de l’avenir : élargir les horizons

Malgré le départ fulgurant du programme, certains participants demeurent désavantagés du fait qu’ils vivent dans une région en développement. Des journalistes n’ont d’autre choix, par exemple, que de travailler dans des cafés Internet où ils ne peuvent pas toujours traiter leurs gros fichiers numériques. Et dans certains secteurs, les outils de recherche les plus élémentaires, comme un service téléphonique fiable, des bibliothèques et même des dictionnaires, sont rares.

La WFSJ tente donc d’amenuiser le plus ces obstacles. Elle a notamment l’intention d’examiner la possibilité d’utiliser le service Skype de voix sur IP pour réduire les coûts d’appels téléphoniques et améliorer les communications entre les membres.

D’autres possibilités de voyager et de rencontrer leurs collègues s’off rent en outre aux participants. Au printemps 2007, un groupe de journalistes arabes se rendra au Maroc pour préparer des reportages sur les projets du CRDI en cours dans ce pays, et la WFSJ tiendra sa 5e Conférence mondiale des journalistes scientifiques, de concert avec l’Australian Science Communicators.

À long terme, le programme vise à faire en sorte que les journalistes scientifiques de l’Afrique et du Moyen-Orient couvrent davantage de manifestations locales et qu’on parvienne ainsi à un meilleur équilibre entre l’information provenant des régions développées et celle émanant des régions en développement.

D’ici là, la WFSJ lancera le deuxième cycle du programme de mentorat et tentera d’implanter sa méthode en Amérique latine et en Asie. D’ailleurs, d’autres organisations envisagent déjà de reproduire sa formule.

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