Le Honduras se démarque dans la lutte contre la maladie de Chagas

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Debra Anthony

Les autorités de San Francisco de Opalaca s’habituent aux visiteurs. Nombreux sont ceux qui viennent de pays voisins voir comment ce comté rural situé dans les montagnes du Honduras a réussi à freiner la propagation de la maladie de Chagas. Grave problème de santé généralement répandu en Amérique latine, la maladie de Chagas est transmise aux animaux et aux humains par le même insecte hématophage.

Jusqu’à présent, des représentants de l’Équateur et du Salvador sont venus. Ceux de la Bolivie sont attendus sous peu, et le Mexique s’est dit intéressé au projet. À la suite d’un échange d’information, le Nicaragua a amorcé l’élaboration d’un programme fondé sur l’expérience de San Francisco de Opalaca.

À Tegucigalpa, capitale du Honduras, le ministère de la Santé, impressionné par les résultats obtenus dans le comté, a adopté le modèle en vue de le mettre en application dans six départements, signale le sociologue Lombardo Ardón, coordonnateur du projet. Ce modèle repose sur la participation communautaire axée à la fois sur la prise en charge et la prévention de la maladie de Chagas. 

Une solide tradition communautaire

La recherche visant la conception du modèle a débuté en 2004, dans le cadre du Programme national de lutte contre la maladie de Chagas, une campagne intensive d’intervention lancée par le gouvernement du Honduras dans les collectivités où l’incidence de la maladie était élevée. Il était impératif de déterminer en premier lieu les facteurs contribuant à la propagation de la maladie et leur lien avec la culture et les pratiques communautaires.

L’organisme humanitaire Visión Mundial Honduras s’est chargé de la recherche, qui faisait partie d’un programme d’envergure géré par le CRDI au Honduras de 2003 à 2007 et appuyé par l’Agence canadienne de développement international (ACDI).

José Antonio Velasquez, un conseiller du comté, explique que la population de San Francisco de Opalaca est composée en majorité de Lenca, un groupe autochtone.

On y trouve le seul gouvernement de comté autochtone du pays, souligne-t-il. Tous les dossiers sont étudiés par le gouvernement du comté, puis la population est invitée à en débattre et à voter lors des assemblées publiques locales.

Cette tradition de participation communautaire est venue étayer les mesures adoptées pour soigner les enfants atteints de la maladie de Chagas et pour informer la population des façons de lutter contre l’insecte vecteur de la maladie.

L’éducation d’abord

Des recherches antérieures avaient révélé que la maladie de Chagas frappe surtout les régions rurales pauvres. À San Francisco de Opalaca, la pauvreté est généralisée : 92 % des 9 000 habitants vivent dans une pauvreté extrême et n’ont qu’un accès limité à l’eau potable et à l’électricité. Et chez les enfants de moins de cinq ans, la gravité de la malnutrition est très préoccupante.

Les femmes et les enfants sont les plus vulnérables à la maladie de Chagas parce qu’ils passent plus de temps à l’intérieur. Les données recueillies indiquaient que près de 10 % des 3 993 enfants âgés de six mois à moins de 15 ans en souffraient. Les chercheurs avaient également constaté que les habitations traditionnelles des Lenca, avec leurs murs de boue et leurs toits de chaume – souvent en très mauvais état –, étaient des abris de choix pour l’insecte vecteur. La présence d’animaux dans les maisons contribuait en outre à la propagation de la maladie.

Avant de s’attaquer au problème, les autorités ont d’abord dû convaincre les Lenca de l’existence de la maladie de Chagas. Cette maladie parasitaire chronique s’attaque graduellement au système cardiovasculaire et à d’autres parties du corps, et elle évolue pendant des décennies. Si elle n’est pas traitée, l’issue est souvent fatale. Mais comme il peut s’écouler plusieurs années entre la morsure initiale de l’insecte et l’apparition des symptômes, il est très difficile pour les gens de se rendre compte de sa gravité.

Visión Mundial Honduras a pris part à un vaste programme national de pulvérisation et à un programme d’amélioration des habitations et de construction en vue d’éliminer les insectes vecteurs de la maladie de Chagas à San Francisco de Opalaca. Les habitants ont également constaté la disparition des cafards, puces et scorpions. Un programme de traitement rigoureusement surveillé à l’intention des enfants chez qui la maladie avait été diagnostiquée a suivi.

Une solution de rapprochement

La mise en oeuvre du programme de traitement ne s’est pas faite sans difficultés pour les autorités sanitaires. Les habitants du comté sont dispersés sur 292 kilomètres carrés. Bon nombre vivent dans des collectivités isolées et ont jusqu’à six heures de marche à faire pour se rendre à la clinique médicale de Monteverde.

Les chercheurs ont cependant trouvé une solution de rapprochement : ils ont proposé que des figures dominantes dans les villages, comme les enseignants, veillent à l’administration adéquate du traitement.

Il a incombé à ces personnes d’informer les membres de la collectivité des caractéristiques tant de l’insecte vecteur de la maladie que du traitement des enfants. Une fois le traitement amorcé, ils se sont rendus régulièrement dans les maisons pour s’assurer que les enfants prenaient bien leurs médicaments, vérifier leur état de santé et prendre note de toute manifestation d’effets indésirables. Ils ont ensuite consigné leurs constatations et ont fait rapport aux autorités sanitaires, qui ont donné suite.

Le traitement a eu d’autres avantages pour la population. De nombreux enfants traités pour la maladie de Chagas souffraient aussi de malnutrition et d’autres affections, qu’il fallait soigner avant de pouvoir administrer les médicaments pour la maladie de Chagas. L’état de santé général des enfants ayant reçu le traitement s’est considérablement amélioré grâce à ce projet. 

Une vigilance de tous les instants

L’équipe du projet de Visión Mundial a formé des élèves et des enseignants de 22 collectivités du comté à l’identification et à l’élimination des insectes, l’objectif étant que l’information soit transmise aux adultes de la collectivité.

En outre, des groupes d’action locaux − mettant à contribution des représentants de l’Église, des femmes, des membres de la parenté, des enfants et des dirigeants communautaires − ont surveillé de près les maisons et leurs alentours afin de repérer les signes de nouvelles infestations.

Les efforts déployés par Visión Mundial Honduras pour construire de nouvelles maisons, en partenariat avec la fondation nationale du logement, ont grandement contribué à la lutte contre la transmission de la maladie de Chagas. À ce jour, 45 % des habitants du comté vivent dans de nouvelles maisons faites de matériaux − murs d’adobe, planchers de ciment, toits de zinc − qui n’attirent pas les insectes, fait valoir M. Velasquez. De nouvelles mesures seront bientôt adoptées pour s’assurer que les nouvelles habitations et les matériaux de construction sont conformes à la culture des Lenca.

De l’avis du Dr Yovani Cardona, qui dirige la clinique locale et participe activement au programme, l’élément clé du succès obtenu a été la participation communautaire. La construction de maisons, la pulvérisation, la surveillance des habitations et l’éducation de la population ont reposé dans une très large mesure sur l’engagement communautaire.

Une évaluation a révélé qu’en 2007, 87 % des 390 enfants traités étaient guéris. Et aucun des 960 enfants nés après le début du programme en 2004 n’avait été infecté, souligne M. Ardón. C’est ce succès qui attire à San Francisco de Opalaca les voisins latino-américains du Honduras.