Le débat au sujet des effets du salaire minimum sur l’emploi se poursuit

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Patralekha Chatterjee
Le salaire minimum est un sujet qui soulève immanquablement la controverse. Ses partisans affirment qu’il aide les travailleurs au bas de l’échelle salariale et va dans le sens d’une société plus équitable. Ses détracteurs soutiennent que les entreprises vont probablement embaucher moins de travailleurs peu qualifiés si elles sont obligées de leur verser un salaire plus élevé et qu’une hausse du salaire minimum entraîne une augmentation du taux de chômage. Au cours de la majeure partie des années 1970 et 1980, la plupart des économistes invoquaient déjà ces derniers arguments. Toutefois, depuis quelques années, on assiste à l’émergence d’une nouvelle position à cet égard.

Des travaux de recherche financés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, ont révélé que la vérité semble se situer quelque part entre ces deux positions opposées. Ils ont également démontré que la mesure dans laquelle l’imposition d’un salaire minimum s’avère une bonne mesure de protection sociale dépend de nombreux facteurs.

Application de la législation du travail

L’application de la législation du travail est l’un des facteurs en cause. Dans la majorité des pays en développement, le non-respect des règlements sur le travail est une pratique courante. Or, l’effet du salaire minimum sur le marché du travail est conditionné par la mesure dans laquelle la législation connexe est appliquée, cet aspect étant lui-même fonction de facteurs politico-économiques locaux. Par exemple, une pénurie chronique d’inspecteurs du travail et la corruption peuvent accroître les possibilités de contourner une loi, aussi bien intentionnée soit-elle.

Ces questions revêtent une importance particulière alors que les pays émergents et en développement s’efforcent de parvenir à une croissance économique rapide qui soit partagée socialement. Cet état de fait a suscité un regain d’intérêt envers les politiques de salaire minimum. D’une part, on réclame avec véhémence un assouplissement des marchés du travail; d’autre part, on reconnaît de plus en plus que le salaire minimum représente un moyen d’empêcher des pratiques de rémunération « inéquitables » et d’augmenter les revenus des pauvres. Selon Ravi Kanbur, professeur d’économie à l’Université Cornell et l’un des chercheurs financés par le CRDI, les discussions sur le salaire minimum qui se déroulent dans l’arène politique sont à l’image du débat plus large qui a cours à propos des règlements sur le travail et des règlements en général. Sur le plan intellectuel, la question du salaire minimum soulève une foule de problèmes empiriques et théoriques qui sont fort intéressants et fort complexes, a-t-il ajouté.

Résultats au Costa Rica

Des chercheurs réunis en novembre 2012 dans le cadre d’un atelier organisé par le CRDI et l’Institute for Human Development, un think tank de Delhi, se sont penchés sur ces questions. Les études de cas présentées examinaient l’approche adoptée dans divers pays en développement et les implications sur le plan des politiques.

À titre d’exemple, au Costa Rica, la campagne nationale en faveur du salaire minimum (Campaña Nacional de Salarios Mínimos) comportait un volet visant à mieux faire respecter la réglementation sur le salaire minimum. En août 2010, Laura Chinchilla, présidente du pays, et Sandra Piszk, ministre du Travail, ont lancé ce volet parallèlement à une campagne de sensibilisation ciblant les employeurs et les travailleurs. Elles ont encouragé les travailleurs à dénoncer les employeurs qui versent une rémunération inférieure au salaire minimum. Diverses mesures ont été prises afin de faciliter le processus de dénonciation et de réduire le nombre d’infractions, dont l’agrandissement d’un centre d’appels et l’augmentation des vérifications effectuées par des inspecteurs du travail.

Il ressort des travaux financés par le CRDI que la campagne a accru la conformité à la législation sur le salaire minimum. Par conséquent, le revenu moyen des travailleurs gagnant moins que le salaire minimum avait augmenté d’environ 10 % de plus que celui des travailleurs rémunérés à un taux supérieur au salaire minimum. Les chercheurs n’ont pas constaté que la campagne avait fait reculer l’emploi chez les employés ayant bénéficié d’une augmentation de salaire.

Amélioration du sort de travailleurs en Argentine et en Afrique du Sud

L’étude réalisée en Argentine permet de penser que l’adoption d’une politique de salaire minimum peut effectivement améliorer le sort des travailleurs peu qualifiés. Lucas Ronconi, chercheur au Centro de Investigacion y Accion Social, en Argentine, a expliqué que pendant les années 1990, le gouvernement a maintenu le salaire minimum au même niveau et assoupli l’application, ce qui a favorisé la croissance non pas de l’emploi en général, mais de l’emploi dans le secteur non structuré. Au début des années 2000, alors que le pays se relevait de la crise de l’endettement, le salaire minimum a été augmenté et les mesures d’application renforcées. Il y a également eu une hausse de l’emploi dans le secteur structuré ainsi que des salaires au cours de cette même période, a-t-il précisé. Toutefois, cela s’est produit à un moment où le salaire minimum était relativement bas, à la fois en chiffres absolus et en tant que portion du salaire moyen. Selon M. Ronconi, la politique actuelle, à savoir un taux de salaire minimum uniforme à l’échelle du pays (ce qui représente un taux assez élevé dans les provinces les plus sous-développées) et une application peu stricte, n’est pas de nature à permettre de profiter pleinement des avantages qu’une politique de salaire minimum devrait procurer.

En Afrique du Sud, l’adoption d’une loi sur le salaire minimum s’appliquant au secteur agricole a eu une incidence réelle sur le marché du travail : les salaires des travailleurs agricoles ont bondi d’environ 17 %. Cette loi a également eu comme effet positif d’augmenter le nombre de travailleurs bénéficiant d’un contrat de travail écrit. Cependant, l’emploi a connu un net recul. Selon Haroon Bhorat, directeur de l’unité de recherche sur les politiques du développement à l’Université du Cap, la recherche sur les incidences du salaire minimum dans le secteur agricole en Afrique du Sud indique qu’il y a eu de fortes pertes d’emploi à la suite de la mise en œuvre de cette loi. Il a toutefois tenu à préciser que l’application, par son équipe de chercheurs, de la même méthodologie à cinq autres barèmes de salaires minimums (service de taxis, vente au détail, travail domestique, foresterie et sécurité) n’avait fait ressortir aucun recul de l’emploi important.

Davantage de recherches et de données s’imposent

Il reste de nombreuses difficultés à surmonter. Le principal problème est l’insuffisance des données disponibles, ce qui ne permet pas d’évaluer avec exactitude les effets sur l’emploi de la législation sur le salaire minimum. Comme l’a souligné Shyam Sunder, de l’Institute of Human Development, il n’existe pas, en Inde, de statistiques nationales concernant l’application de la législation sur le salaire minimum; en outre, le non-respect de la loi est aggravé par le fait que de nombreux États ne se donnent même pas la peine de transmettre leurs données au Bureau national du travail.

De toute évidence, il faut effectuer davantage de recherches. Il n’en demeure pas moins, comme l’a précisé Tim Gindling, professeur au Département d’économie de l’Université du Maryland et membre de l’équipe de recherche qui s’est penchée sur le Costa Rica, que les nouvelles données probantes qui ont émané des travaux de recherche financés par le CRDI ont fait ressortir les liens complexes qui existent entre le salaire minimum, la protection des travailleurs et la pauvreté. Les constatations préliminaires indiquent qu’une politique de salaire minimum peut s’accompagner d’une application stricte et que les initiatives destinées à protéger les travailleurs n’ont pas nécessairement des répercussions négatives, de conclure M. Gindling.

Patralekha Chatterjee est rédactrice à Delhi. Elle s’intéresse principalement aux questions de développement en Inde et dans d’autres économies émergentes.