Le combat contre le tabagisme à l’échelle mondiale

Linda Waverley
Le tabac est la deuxième plus importante cause de décès dans le monde. Le tabagisme cause actuellement la mort prématurée de près de cinq millions de personnes par année : au sein de la population mondiale d’âge adulte, il est responsable d’un décès sur dix. Si la tendance se maintient, la consommation de tabac provoquera quelque 10 millions de décès chaque année d’ici 2020. Mais il existe maintenant une convention sans précédent qui contribuera à s’attaquer à cette épidémie mondiale.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) vient en effet d’adopter la toute première convention mondiale à porter sur un enjeu de la santé. La Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT), qui vise à réduire les effets désastreux du tabagisme de par le monde sur les plans de la santé et de l’économie, fait partie du droit international depuis le 27 février, journée on ne peut plus historique pour la santé publique mondiale. Elle a désormais force de loi dans plus de 40 pays, dont le Canada.

La convention tient compte de la nécessité d’une démarche intégrée pour la lutte antitabac et a pour but ultime un environnement où être non-fumeur est la norme sociale, à l’échelle du globe. Cette transformation ne saurait découler d’une mesure unique; les stratégies antitabac doivent permettre d’aborder le problème sous toutes ses facettes.

Entre autres mesures, la convention comporte des dispositions établissant des normes internationales concernant les augmentations du prix du tabac et des taxes sur le tabac, la publicité et les commandites des fabricants de tabac, l’étiquetage des produits, le commerce illicite et la fumée des autres. Elle propose des communications de masse afin de sensibiliser le public aux conséquences inhérentes au tabagisme de même qu’une coopération internationale en vue de donner aux gouvernements un meilleur accès à la recherche sur des programmes de lutte antitabac socialement et culturellement adaptés.

Au Canada, comme dans d’autres pays industrialisés, on a réalisé d’importants progrès en vue de réduire le tabagisme; il demeure néanmoins très présent chez les personnes pauvres et peu instruites. Les jeunes continuent d’adopter cette habitude en grand nombre, malgré nos efforts des plus louables en matière de santé publique, et le tabagisme parmi les femmes demeure élevé dans certains groupes d’âge. Chez les Autochtones, les taux de tabagisme sont semblables à ceux des pays en développement.

Ailleurs dans le monde, le combat ne fait que commencer, alors que les multinationales du tabac se cherchent activement de nouveaux marchés. En Chine, le taux de tabagisme chez les hommes d’âge adulte est déjà de l’ordre de 65 %. Fumer y est presque une obligation sociale; lorsqu’on se salue entre hommes, il arrive très fréquemment que l’on offre une cigarette.

Alors que l’interdiction traditionnelle de fumer avait contribué à ce que le taux de tabagisme chez les femmes demeure très faible (conséquence notamment de la Révolution culturelle, car fumer était considéré comme une habitude malsaine propre aux femmes occidentales ayant un style de vie moralement répréhensible), ce taux est passé de 1 % il y a dix ans à 5 % aujourd’hui.

Autre facteur, les multinationales du tabac sont revenues en force en Chine, avec des promesses de construction d’usines et des campagnes de publicité accrocheuses selon lesquelles fumer est signe d’émancipation féminine. Il est donc inévitable que le tabagisme se répande dans la population féminine.

Nous en avons appris énormément sur ce qui fonctionne en matière de lutte antitabac; cela se voit à cette convention. Nous avons pu constater que, lorsque la société civile, les artisans des politiques et les chercheurs se donnent la main, il est possible de déplacer des montagnes.

La Thaïlande, par exemple, a réussi l’exploit peu commun de tenir tête aux multinationales du tabac et a ainsi obtenu le droit d’imposer certaines des mesures antitabac les plus rigoureuses au monde lors d’une séance du GATT en 1990. Au Canada, les tenants de la lutte antitabac sont passés maîtres dans l’art d’exercer des pressions et ont obtenu l’adoption de lois antitabac qui ont valeur de précédent.

Cependant, pour être pleinement efficace, la lutte antitabac doit avoir une envergure mondiale. L’interdiction de publiciser les produits du tabac dans un pays aura peu d’effet si des images peuvent provenir d’autres pays grâce à la transmission par satellite. Sans stratégie régionale, les tentatives de contrôle de la contrebande de tabac auront des résultats limités. La convention tient compte des questions transnationales en proposant une approche coordonnée et normalisée.

Il ne faut pas oublier qu’au Canada, l’usage du tabac et la façon dont le tabagisme est perçu ont évolué de façon radicale. Nous avons maintenant des lieux de travail sans fumée, les produits du tabac portent des avertissements sévères et leur vente est interdite aux mineurs. S’il reste du chemin à parcourir, la norme culturelle à l’égard du tabagisme dans notre société a subi une transformation fondamentale au cours des 45 dernières années.

Les pays du Sud n’ont ni fin ni cesse de lutter contre les maladies transmissibles comme le sida et le paludisme. Ils doivent maintenant composer avec l’accroissement de la charge de morbidité liée à des maladies non transmissibles comme les maladies cardiovasculaires, le diabète de type 2 et le cancer, pour lesquelles le tabac constitue un important facteur de risque.

Les pays du Sud n’ont pas à être les prochaines victimes des multinationales du tabac. La convention antitabac de l’OMS représente un important pas vers une approche mondiale quant à la lutte antitabac.

Commentaire de Linda Waverley publié dans GlobeAndMail.Com le 7 mars 2005 (sous le titre original « The global battle to butt out »).

Linda Waverley est directrice exécutive du secrétariat Recherche pour la lutte mondiale contre le tabac (RMCT), hébergé au Centre de recherches pour le développement international (CRDI).