Le coeur de La Havane fait peau neuve

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Colin Campbell
Dans les rues bondées du centre de La Havane, les logements croulent et la maladie est monnaie courante : un résultat de la « période spéciale » qu'a connue Cuba dans les années 1990.

L'effondrement de l'Union soviétique, partenaire commercial de Cuba, et l'embargo américain qui perdure ont placé ce pays communiste isolé dans une conjoncture économique difficile et ont occasionné de sérieux malaises sociaux. Pourtant, un quartier au coeur de La Havane, connu sous le nom de Cayo Hueso, se démarque — non par ses maladies ou ses crimes violents, mais par l'un des projets communautaires les plus réussis du pays visant à remettre en état un milieu urbain dégradé.

Le projet se distingue aussi par les efforts communs des chercheurs de l'Université du Manitoba et de l'Institut national d'hygiène, d'épidémiologie et de microbiologie de Cuba (qui relève du ministère de la Santé de Cuba) qui ont élaboré un cadre pour les futures « interventions » communautaires.

La lutte contre la dégradation du milieu urbain

En 1996, la collectivité de Cayo Hueso a entrepris un vaste projet d'amélioration des logements et de l'infrastructure du quartier. Nommé « Intervención Cayo Hueso », le projet est rapidement devenu au pays un modèle de lutte contre la dégradation urbaine et la maladie. Aujourd'hui, il est presque devenu un slogan. « Fidel Castro parle même de procéder à une '' intervention Cayo Hueso '' dans d'autres collectivités de Cuba », affirme Annalee Yassi, qui a dirigé l'équipe de l'Université du Manitoba.

Le centre-ville de La Havane, appelé Centro Habana, est la région de Cuba la plus surpeuplée : environ 170 000 personnes sont entassées dans des logements qui occupent à peine 3 km2 et qui n’ont, pour la plupart, ni installations sanitaires, ni eau potable.

L'infrastructure de Centro Habana, fondé il y a plus de 450 ans, s'est sérieusement dégradée au cours des années 1990. « Grâce à la participation de la collectivité et à l'appui du gouvernement, notamment sous forme de subventions pour les matériaux de construction, les conditions d'habitation à Cayo Hueso se sont améliorées », déclare Yassi. Les chercheurs espèrent qu'il s'agit là d'un premier pas vers l'amélioration globale de la santé humaine dans tout le centre de La Havane.

Compter sur les forces collectives

L’équipe de l’Université du Manitoba a été invitée par ses partenaires cubains à prendre part à l'évaluation du projet, projet appuyé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Le travail consistait notamment à analyser les entrevues et les sondages effectués à Cayo Hueso.

Cette information permet aux chercheurs de comparer les résultats du projet mené à Cayo Hueso à la situation d'autres quartiers de Centro Habana, indique le chercheur cubain Pedro Mas, rejoint à La Havane. « La priorité maintenant est de savoir ce qu'il advient des gens dont le logement a été amélioré », souligne Mas. « Nous comparons cette zone avec une autre de la même municipalité. »

L'enquête révèle qu'il existe encore de graves dangers pour la santé à Centro Habana. Toutefois, comme le font valoir Yassi et un des ses collègues, Jerry Spiegel, la région peut compter sur une force centrale : la collectivité elle-même. « Le capital social qui existe dans cette collectivité est si solide [que] je me suis même dit un jour : '' J'aurais dû amener mes enfants avec moi. '' Et on parle des habitants d'un des quartiers les plus surpeuplés de l'île de Cuba », indique Annalee Yassi.

La collectivité et le gouvernement cubain

À Cuba, l'accès aux soins de santé et à l'éducation suppose que la collectivité « est en mesure de faire face aux problèmes », affirme Spiegel. « Il est stimulant de constater qu'il existe des liens solides entre les chercheurs et les gens du quartier », ajoute-t-il.

La participation prend diverses formes : cela peut aussi bien être des femmes âgées qui préparent des sandwichs pour les travailleurs que des ministères cubains tout entiers qui prennent en charge les travaux d'un pâté de maisons du quartier. « Il serait difficile d'imaginer ce type d'organisation et de participation communautaire dans un autre pays », fait remarquer Yassi.

La volonté de tous les paliers de gouvernement de se mobiliser pour améliorer le quartier était une autre grande force de la communauté cubaine, déclarent les chercheurs. Cuba paraît être un pays unique en son genre en ce qu'il a réussi « à faire converger tant les fonds de l'État que ceux des organisations non gouvernementales vers les besoins de la collectivité », dit-elle encore.

Répandre la bonne nouvelle

« Pourtant, rien n'empêche que cela se produise ailleurs », poursuit-elle. Le projet pourrait devenir un modèle pour d'autres pays aussi. Yassi et d'autres chercheurs se sont servis de l'expérience de Cayo Hueso pour élaborer des documents de formation à l'intention des pays aux prises avec des problèmes de santé urbaine.

À la fin d'octobre 2001, Yassi et Spiegel ont fait part des résultats de l'Intervention Cayo Hueso à la Conférence de l'Association américaine d'hygiène publique, réunion qui a attiré des milliers de chercheurs cette année à Atlanta. « Pouvoir faire connaître au monde l'histoire du projet de Cayo Hueso est déjà une contribution de taille [...] il y a beaucoup à apprendre de cette intervention », conclut Yassi.

Annalee Yassi et Jerry Spiegel comptent terminer le projet de Cayo Hueso en décembre 2001, mais espèrent que leur partenariat avec leurs collègues cubains se poursuivra dans le cadre d'autres projets. Tous deux se sont joint récemment à l'Université de la Colombie-Britannique.

Colin Campbell est un rédacteur indépendant résident à Ottawa.

2001-12-07