L'arbre des problèmes, des racines jusqu'aux ramilles

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Kelly Haggart
Le défi : des travailleurs tenus en servitude pour dettes n’ayant pas de titres fonciers officiels 

Parmi les 600 groupes tribaux que compte l’Inde, les Katkari sont l’un des plus pauvres. Répartis dans près de 300 hameaux près de Mumbai, dans l’État du Maharastra, ils vivent une existence précaire. Il y a plusieurs décennies, ces chasseurs cueilleurs nomades se sont sédentarisés à l’invitation des propriétaires terriens qui avaient besoin d’une main-d’œuvre agricole.

Ces dernières années, l’augmentation de la valeur des terres situées en bordure de la capitale financière indienne en plein essor a incité les propriétaires fonciers à vendre leurs terres aux promoteurs, et les Katkari risquent de plus en plus d’en être évincés.

Bien qu’ils soient établis de longue date dans la région, et malgré la réglementation étatique et fédérale conçue pour protéger les droits des groupes tribaux au logement, les 250 000 Katkari n’ont aucun titre foncier officiel, et il ne leur est pas permis d’exploiter les terres sur lesquelles ils vivent. Incapables de pratiquer l’agriculture ou l’élevage de petits animaux pour se nourrir, bon nombre de Katkari sont contraints à l’endettement et à la servitude pour assurer leur survie.

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Le site Web de SAS²

SAS²  Guide sur la recherche collaborative et l’engagement social
par Jacques M. Chevalier et Daniel J. Buckles, coédité par SAGE Publications, en Inde, et le CRDI.

Capsule audio : écoutez Rajeev Khedkar décrire comment les outils offerts par les SAS² ont aidé les Katkari à présenter leur cause pour l’obtention de droits fonciers. [9 minutes, en anglais]

Le cycle de la dette

Les Katkari ont été laissés pour compte, explique Rajeev Khedkar, militant de longue date qui travaille pour l’ONG locale Academy of Development Sciences (ADS). Ils n’ont jamais revendiqué leurs droits, de sorte qu’un grand nombre d’entre eux n’ont aujourd’hui aucun accès à la terre.

Une fois qu’ils ont fait la récolte pour les propriétaires terriens, la plupart des Katkari aptes au travail, y compris les enfants, se mettent en servitude huit mois par année. En effet, ils empruntent de l’argent afin de joindre les deux bouts pendant la saison maigre et travaillent pour les propriétaires de fours à briques et à charbon de bois pour rembourser leurs dettes.

Ils vivent ainsi pendant 15 ou 20 ans, jusqu’à leur vieil âge, ajoute Rajeev Khedkar. Puis, comme les familles ne jouissent d’aucune sécurité foncière, leurs enfants entrent dans le même cycle.

Les systèmes d’analyse sociale² : l’arbre de problèmes

C’est grâce à l’« arbre de problèmes », un des outils des Systèmes d’analyse sociale (SAS²), que des Katkari de 10 hameaux différents ont pu aborder les défis de taille auxquels ils faisaient face.

Rajeev Khedkar et Bansi Ghevde, de l’organisme ADS, et Dnyaneshwar Patil, de l’organisme local SOBTI, ont animé, avec d’autres, un atelier d’une journée afin d’aider les villageois à comprendre les problèmes qui touchaient leurs collectivités. Chaque fois qu’ils en avaient l’occasion, les animateurs utilisaient une imagerie visuelle, par exemple une brique pour symboliser les fours à briques, et ainsi de suite. En cernant le problème, ses causes et ses effets, ils ont ainsi fouillé ensemble le cœur de la question, soit la privation de terres, jusqu’à ce qu’ils aient constitué un « arbre de problèmes » complet.

Rajeev Khedkar compare la privation de terres au tronc de l’arbre, car c’est le problème principal qui touche les collectivités. Les causes, principales et secondaires, forment les racines et les radicelles; les branches et les ramilles représentent, quant à elles, les conséquences et les effets futurs.

Absence de connaissances juridiques

Parmi les causes liées à la privation de terres, les Katkari ont relevé le fait qu’ils n’avaient jamais revendiqué la propriété de la terre qu’ils occupent depuis toujours. Ils ne l’ont pas fait, car, et c’est une cause secondaire, ils ne disposaient pas des connaissances juridiques nécessaires pour aborder cette question.

Par conséquent, sans titre foncier, les Katkari ne pouvaient pas construire d’écoles pour leurs enfants. Ces derniers n’étant pas scolarisés, c’est donc l’ensemble de la collectivité qui demeurait en grande partie analphabète.

En examinant le problème de manière isolée, les gens ne se rendaient pas compte de son ampleur, explique Rajeev Khedkar. Mais en abordant toutes ses différentes causes et conséquences, ils en ont perçu les incidences fondamentales sur leur vie et sur leurs moyens d’existence. Auparavant, chacun était conscient du problème, mais personne n’était prêt à agir collectivement.

Demande officielle

Après avoir utilisé l’« arbre de problèmes », les Katkari ont eu recours à d’autres outils offerts par les SAS², tels que la dynamique causale et l’analyse des parties prenantes, pour déterminer s’il convenait de porter leur cause devant les autorités gouvernementales. Ces outils ont permis aux Katkari de mieux comprendre leur situation et d’élaborer ensemble un plan d’action.

Après trois ans d’efforts intensifs, dont les ateliers SAS², la formation juridique et des mois de dialogue avec les fonctionnaires du gouvernement, les dix collectivités ont déposé des demandes officielles de titres fonciers. Beaucoup d’autres villages sont au courant des progrès accomplis. Dans un ouvrage collectif à paraître prochainement, Daniel Buckles, de l’Université Carleton, fait des recommandations aux gouvernements afin qu’ils apportent une solution globale à ce problème.

Ces collectivités étaient isolées et séparées les unes des autres, fait observer Rajeev Khedkar. Elles se sont unies et affirment désormais qu’elles resteront sur ces terres, qu’elles ne laisseront personne les évincer.

Kelly Haggart est rédactrice principale à la Division des communications du CRDI.