L’après-printemps arabe : que veulent les femmes ?

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Lina Abou-Habib (Bulletin du BREMO)
Commentaire
Deux ans après le début du printemps arabe, les femmes et les filles des pays arabes semblent être les principales perdantes d’une démarche qui promettait de grandes avancées sur le plan de la démocratie et de la justice, mais qui, jusqu’à maintenant, n’a guère tenu ses promesses.

Le scénario était pour l’essentiel la chronique d’une mort annoncée. Les femmes se sont dévouées corps et âme à la révolution. Elles ont été les premières à monter aux barricades. Elles ont été des meneuses, des blogueuses, des manifestantes et des porte-parole résolues. Elles sont intervenues activement dans la sphère publique et ont réclamé des changements, des transformations démocratiques, des réformes et une société juste et égalitaire.

Non seulement les nouveaux pouvoirs politiques refusent-ils aux femmes de participer au processus d’édification de l’État, mais ils pratiquent des formes agressives d’exclusion et de marginalisation, souvent fondées sur la violence et l’intimidation. Le fait est que la violence publique et sans retenue faite aux femmes non seulement atteint un niveau sans précédent, mais s’inscrit également dans un contexte d’impunité quasi totale, comme on peut le constater en Égypte et en Tunisie.

En Égypte, le quota de sièges réservés aux femmes au Parlement, qui constituait une importante percée pour ces dernières, a été révoqué; on menace maintenant de revenir sur la décision d’augmenter l’âge minimum du mariage et d’abolir d’autres réformes attribuables au mouvement des femmes ces dernières décennies. Un des premiers changements législatifs opérés par les nouveaux dirigeants de la Libye a été le rétablissement de la polygamie; en Syrie même et au sein des populations syriennes déplacées, les mariages forcés d’enfants soulèvent des préoccupations à l’échelle internationale.

Il est renversant de constater que les nouveaux gouvernements associent les avancées des droits des femmes aux régimes autocratiques antérieurs. On fait fausse route en établissant un tel lien puisque les progrès ont été obtenus de haute lutte par les femmes et les mouvements féministes des pays arabes. Étonnamment, ces mêmes gouvernements ne contestent pas les autres politiques sociales et économiques mises de l’avant par les régimes antérieurs.

Cette vive réaction à l’endroit des femmes des pays arabes est maintenant une réalité aussi amère que dangereuse qui montre que la fin d’une dictature ne débouche pas toujours sur une véritable démocratie pour l’ensemble de la population. Qui plus est, des élections libres ne garantissent pas l’arrivée au pouvoir de forces démocratiques. Les femmes se sont vues dépouillées de leurs droits fondamentaux et de leurs droits à titre de citoyennes; elles sont confinées au foyer, où elles jouent le rôle de mères et d’aidantes invisibles. L’hostilité manifestée à l’égard des instruments internationaux en matière de droits de la personne, notamment de la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes (CEDEF), est particulièrement préoccupante dans la mesure où elle mine le concept fondamental de l’universalité des droits.

Une nouvelle lutte pour les droits des femmes

Dans la foulée du printemps arabe, une nouvelle lutte pour les femmes de la région et pour leurs droits se profile à l’horizon. Des réseaux féministes internationaux tels que le Women’s Learning Partnership et des coalitions régionales telles que la Coalition Égalité sans réserve plaident en faveur du caractère fondamental des droits des femmes à titre de citoyennes à part entière. Ces groupes mettent en relief l’importance que revêtent les instruments internationaux pour ce qui est de garantir les droits, ainsi que le rôle crucial de la solidarité et de la collaboration internationales. « Notre cause est juste », c’est l’appel lancé par ces femmes, un appel à se dresser contre les inégalités et à s’assurer que la région souscrive à l’inclusion, à l’égalité et à la justice.

Le mouvement des femmes doit maintenant faire face à la contestation de ses acquis, une contestation qui menace aussi les concepts mêmes d’universalité des droits et de droits des femmes en tant que droits de la personne. La solidarité Nord-Sud et des actions collectives encore plus poussées seront déterminantes pour l’avenir. Une action des femmes du monde entier est essentielle pour protéger la CEDEF. L’égalité est une condition sine qua non de la démocratie de même qu’un indicateur d’une véritable transition de la région à une démocratie inclusive.

Lina Abou Habib est directrice générale du Collective for Research and Training on Development-Action (crtda.org.lb), à Beyrouth; elle est membre du Women’s Learning Partnership (WPL).

On peut visionner en ligne le nouveau documentaire de WPL, Because Our Cause Is Just, sur le mouvement de ressac contre les droits des femmes.