Laisser entrer la lumière : science et démocratie dans le monde musulman

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Naser Faruqui
Les événements dramatiques qui secouent la vie politique en Tunisie, en Égypte et dans d’autres pays du Moyen-Orient offrent la possibilité d’un tournant. Ces événements améliorent les perspectives d’exploitation de la science et de ses valeurs pour favoriser le développement durable et équitable, l’ouverture et la démocratie dans le monde musulman.
 
Alors que l’Europe traversait ce qu’on a qualifié d’âge des ténèbres, dans le monde musulman, les scientifiques étaient des chefs de file mondiaux en matière d’innovation. Les percées réalisées par les érudits musulmans pendant cet âge d’or de la science arabe sont, aujourd’hui encore, des pierres angulaires de la science. Ainsi, Al-Khwārizmī a inventé l’algèbre, et Le Canon de la médecine d’Ibn Sīnā ou Avicenne (forme latinisée) fut, pendant des siècles, l’ouvrage médical de référence en Europe.
 
L’investigation et le débat sont l’essence même de la méthode scientifique et constituent les fondements de toute société ouverte. Il n’est donc guère étonnant que, au cours de cette période, le respect envers la science ait transcendé la religion, et que des savants de toutes confessions aient échangé des idées et fait progresser le savoir.
 
Mais après le XIIIe siècle, pour diverses raisons, les sociétés musulmanes entamèrent un long déclin. Ce déclin était notamment marqué par la méfiance des dirigeants musulmans à l’égard de l’innovation et du débat. Par conséquent, le monde musulman d’aujourd’hui se caractérise par une faible activité scientifique et un faible niveau de développement et d’ouverture.
 
De nombreux pays à prédominance musulmane sont dirigés par des régimes autoritaires. Par ailleurs, la moitié des 57 États membres de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) sont des pays en développement, et 15 des 20 pays qui dépensent le moins dans la recherche et développement (R-D) nécessaire pour sortir de la pauvreté font partie de l’OCI.
 
Toutefois, les dirigeants musulmans ont récemment commencé à manifester du respect à l’égard de la science. Par exemple, l’Arabie saoudite et le Qatar ont investi des sommes importantes dans la recherche universitaire, et la Turquie a augmenté de 600 % ses dépenses en R-D au cours des dix dernières années. De tels investissements ont porté leurs fruits : le nombre de femmes musulmanes obtenant un diplôme d’études supérieures en sciences a notamment augmenté.
 
Dans ce contexte, le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, et huit organismes partenaires soutiennent un projet de la Royal Society du Royaume-Uni visant à décrire l’évolution de la science dans 15 pays membres de l’OCI. Ce projet d’« atlas » de la science et de l’innovation dans le monde musulman (The Atlas of Islamic-World Science and Innovation) s’intéressera également à l’interaction complexe entre la science, l’innovation, la culture et la politique.
 
On sait que les relations récentes entre le monde musulman et l’Occident ont été délicates. Ni l’un ni l’autre ne sortirait gagnant si l’état de la science ou du développement se détériorait dans les pays musulmans. Quels que soient les futurs dirigeants de pays comme l’Égypte, des sommes beaucoup plus importantes doivent être investies dans la science, la technologie et l’innovation pour assurer la prospérité des pays de l’OCI. De plus, une collaboration internationale accrue doit sous-tendre cet investissement pour éviter la reprise des protestations dans les pays où les gouvernements auront changé sans mener à une amélioration du sort des citoyens.
 
L’investissement des pays en développement dans la recherche scientifique permet d’atténuer la pauvreté et favorise l’ouverture – mais ces résultats prennent un certain temps à se faire sentir. De nombreux pays dans lesquels la R-D est fortement encouragée peuvent aussi être dominés par un régime autoritaire. Certains régimes militaires peuvent être plus favorables à la science que des régimes démocratiques : la science, malgré tous ses avantages, ne garantit ni développement, ni démocratie.
 
Comment peut-on faire en sorte que la science mène à un développement multidimensionnel comprenant non seulement un progrès économique, mais aussi une plus grande transparence, participation et liberté ? La rigueur scientifique est naturellement essentielle, mais les trois principes suivants sont également importants.
 
Premièrement, la recherche scientifique doit être menée localement. La meilleure façon d’aboutir à un développement durable et équitable est de renforcer la capacité de recherche locale. Au lieu d’importer l’expertise scientifique, on peut aider les gens à acquérir les compétences dont ils ont besoin pour résoudre leurs propres problèmes, réduisant ainsi leur dépendance à l’égard de l’aide étrangère.
 
Deuxièmement, la recherche scientifique doit être multidisciplinaire. La recherche pour le développement requiert l’adoption de diverses approches qui doivent chercher à résoudre simultanément des problèmes socioéconomiques et naturels ou de génie. En d’autres mots, les sciences sociales, qui sont en général négligées dans les pays en développement (y compris les pays musulmans), sont tout aussi essentielles à la réussite que les sciences naturelles ou appliquées.
 
Troisièmement, la recherche scientifique doit viser l’équité et l’inclusion parallèlement à la croissance. Il est certes essentiel d’utiliser la science pour favoriser la croissance et la compétitivité, mais cela ne suffit pas. De nombreux pays qui ont connu une telle croissance ont vu se creuser l’écart entre les riches et les pauvres. La solution consiste à choisir des voies pour la science, la technologie et l’innovation qui profitent à l’ensemble de la société, et pas seulement à une petite élite.
 
La recherche scientifique est un processus continu de découverte, de réflexion, de discussion et de remise en cause. La science est par essence démocratique, donc moins bien vue dans les sociétés qui désapprouvent le débat public. Mais une fois qu’on lui ouvre la porte, la lumière jaillit et des choses remarquables peuvent se produire. Il se peut que les changements politiques qui se dessinent en Égypte et ailleurs dans le monde musulman n’en soient que le début.

Une version de ce commentaire a été publiée dans le journal The Globe and Mail le 21 février 2011.

 
Naser Faruqui est directeur, Science et innovation, au Centre de recherches pour le développement international.