L’Afrique, nouvel Eldorado du commerce

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Thierry Zomahoun et Neil Turok à l’occasion de la célébration du 10e anniversaire d’AIMS au CRDI.

Neil Turok et Thierry Zomahoun
COMMENTAIRE
Les entreprises canadiennes pourraient avoir un meilleur accès à 500 millions de consommateurs par suite de l’Accord économique et commercial global conclu par le Canada et l’Union européenne le 18 octobre. Les partisans de l’accord affirment qu’il aura pour effet de créer quelque 80 000 emplois dans l’économie canadienne.

Nous désirons attirer votre attention un peu plus au Sud, c’est-à-dire sur l’Afrique, car il s’y produit quelque chose de tout aussi prometteur. L’Afrique pourrait bien être le prochain objectif des négociateurs commerciaux du Canada.

Le climat des affaires s’étant amélioré, on assiste à un nouveau dynamisme. En 2011, The Economist signalait que six des neuf économies connaissant la plus forte croissance étaient en Afrique et affichaient des taux de croissance du PIB allant de 7,6 à 11,1 %. Le magazine prévoyait que les pays africains resteraient en tête de liste jusqu’en 2015, grâce à des taux de croissance oscillant entre 6,8 et 8,1 %. Au cours des dix dernières années, le taux de croissance moyen non pondéré des pays d’Afrique a égalé celui des pays d’Asie, et il le dépassera sous peu.

Les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont grimpé en flèche de 2000 à 2011, passant de 10 milliards de dollars à 166,3 milliards. D’imposants investissements étrangers directs visent les secteurs de l’extraction minière, de la fabrication, de la construction et des finances et une proportion appréciable de ces investissements — 3,2 % — est consacrée à la recherche scientifique, aux services techniques et à la prospection géologique. Ces secteurs ont besoin d’un capital ressources humaines possédant des compétences en sciences mathématiques.

Le message est donc le suivant : soyez à l’affût de l’essor économique de l’Afrique. Le Canada a entendu le message et, en 2010, il a fort stratégiquement investi 20 millions de dollars dans la Next Einstein Initiative de l’Institut Africain des Sciences Mathématiques (AIMS-NEI), par le truchement d’un organisme canadien, le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).

La demande de compétences poussées explose : on a besoin d’une nouvelle génération de jeunes Africains capables de participer au développement de leur pays respectif. On estime que 20 000 professionnels africains quittent le continent chaque année. Selon les chiffres du CRDI, l’Afrique emploie, pour compenser, jusqu’à 150 000 professionnels étrangers, au coût de 4,16 milliards de dollars par année. Qui plus est, environ 35 % de l’aide au développement reçue de l’étranger sert à payer ces professionnels étrangers.

Seuls 6 % des Africains en âge de faire des études postsecondaires suivent une formation d’apprenti ou fréquentent le collège ou l’université, alors que cette proportion est de 70 % en Europe et en Amérique du Nord et de 26 %, en moyenne, à l’échelle de la planète.

C’est pourquoi nous avons créé AIMS en 2003 et lancé l’AIMS Next Einstein Initiative en 2008. Nous avons pour mission d’aider les étudiants les plus brillants de l’Afrique à se livrer à une réflexion originale, à résoudre des problèmes et à innover, et à ainsi être des moteurs de l’autosuffisance de l’Afrique en sciences, en éducation et sur le plan économique. Pourquoi les sciences mathématiques ? Parce que c’est sur elles que s’appuient toutes les technologies de la vie moderne, de la plomberie à l’électricité en passant par les téléphones intelligents et les satellites. Parmi leurs nombreuses applications figurent la modélisation et la planification dans des domaines aussi variés que l’économie, les communications, le transport, l’énergie et la santé. Or, elles ne sont pas propres à une culture donnée, et il ne tient qu’à nous de faire en sorte qu’elles se répandent. Les sciences mathématiques sont le fondement du développement intelligent.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Le soutien du Canada a permis à AIMS de passer à la vitesse grand V.

Il y avait au départ un seul centre en Afrique du Sud; le réseau en compte maintenant cinq, avec l’ouverture de centres au Sénégal, au Ghana, au Cameroun et en Tanzanie. Depuis 2010, le nombre d’étudiants est passé de 55 à plus de 200 par année, et 30 % d’entre eux sont des femmes. À ce jour, AIMS a décerné un diplôme à 560 étudiants originaires de 40 pays d’Afrique. En juin, les diplômés se sont réunis au Cap pour célébrer le 10e anniversaire d’AIMS. Bon nombre d’entre eux occupent aujourd’hui des postes d’importance dans des organismes de la société civile, des organisations non gouvernementales, des universités, des centres de recherche et des entreprises un peu partout en Afrique. Nos efforts portent donc leurs fruits.

Au final, AIMS ce sera 15 centres en Afrique, qui seront des plaques tournantes de l’enseignement, de la recherche et de l’innovation, plus de 1 000 diplômés (titulaires d’une maîtrise ou d’un doctorat) chaque année, une centaine d’universités partenaires de par le monde, plus de 300 chercheurs et un corps enseignant formé de 500 chargés d’enseignement de premier rang, tous résolus à fortifier l’assise scientifique et technique de l’Afrique.

Mais il faudra en faire beaucoup plus. L’un des objectifs du Millénaire pour le développement consiste à « assurer l’éducation primaire pour tous » d’ici 2015, mais il y aurait lieu d’ajouter à cela l’enseignement offert dans les écoles secondaires, les écoles techniques, les collèges et les universités. Les grandes puissances économiques d’aujourd’hui ont édifié leur économie en s’appuyant sur des compétences poussées, grâce à des investissements dans l’enseignement des sciences, de la technologie, du génie et des mathématiques (STEGMA). À titre d’exemple, la Corée du Sud, qui s’est engagée dans cette voie dans les années 1980, s’est hissée, en une seule génération, au 12e rang dans le classement des plus grandes économies mondiales en fonction de leur PIB.

L’Afrique est à un moment décisif de son histoire, et nous sommes venus à Ottawa demander aux parlementaires de convaincre l’ONU d’inclure l’enseignement des STEGMA dans les nouveaux objectifs de développement durable qui seront établis pour l’après-2015.

Nous sommes également à Ottawa pour organiser, au siège du CRDI, une célébration en l’honneur de nos jeunes diplômés. Le très honorable David Johnston, gouverneur général du Canada, sera des nôtres. En mai, Son Excellence était à la tête d’une délégation formée de fonctionnaires, d’enseignants, de gens d’affaires et de militants canadiens qui s’est rendue en Afrique, et il en a profité pour attirer l’attention sur les centres AIMS de l’Afrique du Sud et du Ghana. Les membres de la délégation ont eu l’impression très nette que l’Afrique est en plein essor.

Notre objectif : créer les conditions propices à l’émergence du prochain Einstein – ou des prochains Einstein – en Afrique. Nous voulons changer le paradigme du développement, de sorte que l’on ne voie pas seulement les problèmes de l’Afrique, mais plutôt ce qu’elle a de positif à apporter au monde. La pleine mise à contribution du talent des jeunes Africains impulsera le progrès dans l’ensemble du continent et apportera une nouvelle énergie, une nouvelle vitalité et une nouvelle diversité aux sciences. Cela suscitera des découvertes aux conséquences encore inimaginables. Faisons en sorte que l’Afrique, le berceau de l’humanité, fasse pour les sciences et la technologie ce qu’elle a déjà fait pour la musique, l’art et la littérature. Le secret n’est plus aussi bien gardé… et le Canada est au courant.

Neil Turok, Ph.D., a fondé l’Institut Africain des Sciences Mathématiques (AIMS). Il est directeur du Perimeter Institute for Theoretical Physics, où il est également titulaire de la chaire Mike and Ophelia Lazaridis Niels Bohr. Thierry Zomahoun, M.B.A., M.Ph., est directeur général de l’AIMS Next Einstein Initiative (AIMS-NEI) et directeur du secrétariat mondial d’AIMS.

Cet article a été publié, en version originale anglaise, dans le quotidien

Ottawa Citizen le 11 novembre 2013.

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Célébration du 10e anniversaire d’AIMS à Ottawa