L'Afrique et les changements climatiques : s'adapter, survivre, prospérer ?

Image
Patrick Luganda
Les changements climatiques font en sorte qu’on voit apparaître, partout sur le continent, des projets pour aider les Africains à s’y adapter

Le paysage de l'ensemble du continent africain se transforme. Les cimes enneigées des monts Kilimandjaro, Kenya et Elgon fondent. Les rivages des lacs Tchad, Tanganyika et Victoria reculent; la superficie du lac Tchad est actuellement le vingtième de celle d'il y a 35 ans.

Les sécheresses et les inondations ainsi que les pluies et les périodes sèches hors saison portent atteinte au bien être de millions de personnes.

Les changements climatiques, qu'on présume être la cause du problème, sont un phénomène bien concret pour la population africaine. Ces changements et bien d'autres encore ont déréglé les saisons de culture et réduit l'approvisionnement en eau — un vrai désastre pour un continent dont l'agriculture dépend presque exclusivement de la pluie.

Le rôle de l'humanité dans ces changements climatiques fait de plus en plus consensus (voir l'article intitulé " Scientists united on human-induced climate change "), et bien que ce soient les Africains qui ont le moins contribué à ces changements climatiques d'origine humaine, beaucoup craignent que l'Afrique soit la plus touchée.

 
Un producteur d'oignons tanzanien

Or, de nombreux scientifiques conviennent que l'Afrique aurait tout intérêt non pas à accuser, mais plutôt à s'adapter, avant que les répercussions des transformations de l'environnement ne bouleversent encore davantage la vie des populations. On voit donc se multiplier les projets d'adaptation sur le continent.

Expérience et souplesse

Les premiers à être touchés par les changements météorologiques sont les personnes qui vivent en fonction des saisons et qui dépendent de la pluie : les agriculteurs.

Parce que les agriculteurs et l'agriculture pluviale sont des facteurs décisifs de la sécurité alimentaire et des économies des pays d'Afrique, de nombreux projets sont axés avant tout sur l'adaptation.

La détermination des pratiques agricoles les plus fructueuses en situation de changements climatiques et la mise en oeuvre de ces pratiques sont un important volet de l'adaptation. C'est sur ce volet que se concentre le programme Adaptation aux changements climatiques en Afrique (ACCA) — financé conjointement par le Centre de recherches pour le développement international et le Department for International Development du Royaume-Uni.

Le programme consignera les expériences de divers groupes, particulièrement les petits exploitants agricoles, et se penchera sur la vulnérabilité de leurs exploitations aux changements des régimes de précipitation et sur leur adaptation à ces changements - particulièrement ce qu'ils ont fait pour modifier leurs pratiques agricoles et la résilience dont ils ont fait preuve.

En avril dernier, la chef de l'équipe ACCA, Fatima Denton, a déclaré, lors du lancement du programme à Addis-Abeba, en Éthiopie, qu'en intégrant le point de vue des collectivités aux travaux de recherche sur l'adaptation et en tirant les leçons des activités réalisées à l'échelon local, le projet pourra étoffer le bagage de connaissances à l'échelle régionale.

Grâce à un financement de 8,6 millions USD échelonné sur plusieurs années, le premier cycle de 10 projets a récemment commencé dans 18 pays de l'Afrique du Nord et de l'Afrique subsaharienne.

Une équipe en poste à la Sokoine University of Agriculture, en Tanzanie, réalisera un projet de l'ACCA dans la Corne de l'Afrique, notamment en Érythrée, en Éthiopie, au Kenya, en Tanzanie et au Soudan.

Le chef de projet, Henry Mahoo, a dit à SciDev.Net que ces pays étaient particulièrement vulnérables à la sécheresse, que viennent exacerber une pauvreté généralisée et une dépendance à l'égard d'une agriculture pluviale. Selon M. Mahoo, même lorsque les précipitations sont normales, la région ne produit pas assez d'aliments pour répondre à ses besoins. Il s'ensuit de fréquentes famines causées par le climat, au cours desquelles il faut avoir recours, durant de courtes périodes, à des secours d'urgence.

M. Mahoo dit que dans le passé, on n'a à peu près pas tenté d'encourager les petits exploitants agricoles à se préparer à ces phénomènes exceptionnels.

Unies pour l'environnement Programme des  Nation
L'assèchement progressif du lac Tchad en 1972, 1987 et 2001

Il estime que la recherche a pour but de les aider à s'y préparer en leur apprenant à faire preuve de souplesse face à l'évolution du climat. S'ils peuvent modifier leurs méthodes de culture en conséquence, ils pourront réduire les répercussions de la sécheresse et de la pauvreté dans la région, dit il.

Les chercheurs recueilleront auprès des agriculteurs des renseignements sur les répercussions des sécheresses ainsi que sur leurs réussites et leurs échecs. Ces derniers pourront ensuite mettre à profit collectivement ces renseignements, de concert avec les prévisions climatiques, pour prendre des décisions plus avisées sur le choix des semences et le moment de les mettre en terre.

Si, par exemple, on devait prévoir peu de pluie, les agriculteurs pourraient décider de recourir à des semences à maturité précoce et résistantes à la sécheresse.

La capacité d'adaptation innée des petits exploitants agricoles nous inspire de l'optimisme, dit M. Mahoo.

À son avis, il se pourrait aussi que les gouvernements tirent parti de l'information. Par exemple, ils pourraient l'utiliser pour fonder des décisions délicates sur le plan politique, comme convaincre les agriculteurs de cultiver certaines variétés au cours d'une saison donnée, selon l'abondance et la répartition des pluies.

Des Africains qui travaillent pour l'Afrique

Si l'on veut que ces stratégies d'adaptation soient adoptées et se propagent, beaucoup croient que les projets et les idées devraient provenir de l'Afrique même.

Les activités doivent débuter à l'échelon local, au dire de Gilles Forget, directeur du Bureau régional de l'Afrique occidentale et centrale du Centre de recherches pour le développement international, un organisme canadien qui est l'un des bailleurs de fonds du programme ACCA. S'il y a un appui de la base, il croit que cette action s'étendra sans tarder à d'autres collectivités et à l'ensemble du pays.

À l'Université du Zimbabwe, à Harare, un autre projet de l'ACCA intervient dans le domaine de la science et de l'innovation pour renforcer les capacités des établissements africains et des chercheurs participants d'effectuer ce type de recherches.

Paul Mapfumo, qui dirige l'équipe de projet, dit qu'on vise à renforcer les capacités des établissements pertinents, et celles des collectivités et des ménages, de réagir aux changements climatiques.

Anthony Nyong, du Centre de recherches pour le développement international à Nairobi, au Kenya, et spécialiste du climat pour l'ACCA, souligne l'importance de trouver en Afrique même des réponses aux défis que posent les changements climatiques.

À son avis, les chercheurs veulent encourager le leadership de l'Afrique dans la recherche de solutions visant à appuyer les dimensions tant scientifiques que pratiques de l'adaptation aux changements climatiques.

Mobiliser les médias

L'ACCA finance aussi des recherches sur le recours aux médias pour améliorer l'adaptation aux changements climatiques.

 
Une station de radio communautaire en Sierra Leone

Un des projets, sous la direction de l'African Radio Drama Association, débutera au Nigeria, où il serait utile de produire et de diffuser de l'information pour aider les petits exploitants agricoles à adapter leurs pratiques culturales.

Cinq stations de radio diffuseront, pendant deux années, des émissions produites localement (en deux langues nigérianes, et dont les scénarios seront aussi publiés en français et en anglais) pour déterminer s'il est efficace de communiquer aux petits exploitants agricoles des renseignements sur les mesures d'adaptation aux changements climatiques et pour renforcer leur capacité d'atténuer les répercussions de ces changements sur leurs moyens de subsistance.

Foday Bojang, chef du Programme de l'environnement à la Commission de l'Union africaine à Addis Abeba, en Éthiopie, a dit à SciDev.Net que le moment était venu d'agir et d'adapter à grande échelle les nouvelles technologies à l'agriculture pluviale en Afrique. À son avis, l'utilisation des grands médias, dont la radio, la presse écrite et Internet, est efficace.

Les éléments constituants des programmes d'adaptation sont en place, et l'on est à mettre à l'essai divers moyens de les faire connaître aux personnes les plus touchées, c'est-à-dire les gens ordinaires. Le temps et la bonne volonté jouent en faveur de l'Afrique; avec l'appui des gouvernements et de la population, ces divers projets naissants pourraient procurer d'importants avantages.

Cet article a d’abord été publié sur SciDev.Net, en version originale anglaise.