La voie vers l'harmonie : savoir partager les ressources

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Division des communications, CRDI
La recherche bien appliquée
Le CRDI, l’Université pour la paix et des douzaines de chercheurs latino-américains explorent des méthodes non violentes de résoudre des conflits mettant la nature en cause.
« La paix est un processus sans fin… Elle ne peut ignorer nos différences ou passer outre à nos intérêts communs. Elle exige que nous travaillions et vivions ensemble. »
— Óscar Arias Sánchez, lauréat du prix Nobel de la paix et président du Costa Rica [traduction libre]

Le défi sur le plan du développement : apprendre de la discorde

Sur les fameuses îles Galápagos, en Équateur, les pêcheurs, les touristes et les écologistes ne s’entendent pas sur le sort des poissons : doit-on les pêcher, les photographier ou laisser libre cours à leur existence ? Au Pérou, institutions publiques, entreprises privées, porteurs, touristes et même l’UNESCO forment un tissu complexe d’intérêts divers et se disputent sur la façon de gérer le site fragile qu’est la citadelle du Machu Picchu. À Cochabamba, en Bolivie, la gestion de l’approvisionnement en eau a fait l’objet d’une longue dispute, parfois sanglante, opposant des résidents pauvres à des multinationales et au gouvernement.

Il en est ainsi depuis des millénaires, partout sur la planète. Et bien que des groupes se soient affrontés souvent en raison de diff érences religieuses ou idéologiques, nombre de conflits ont eu pour cause les ressources naturelles essentielles à la survie humaine. Si ces disputes n’ont parfois été qu’une simple guerre de mots, elles ont aussi, souvent, provoqué de violentes confrontations.

À une époque, ces conflits « socioenvironnementaux » étaient perçus comme embarrassants ou regrettables, car ils signalaient l’échec des processus habituels. Récemment, toutefois, on en a examiné de plus près les aspects positifs. Manifestement, comprendre les dynamiques de ces drames locaux peut aider à résoudre des conflits environnementaux futurs et ouvrir des voies non violentes à la conciliation à plus grande échelle des différences sociales ou culturelles.

« Prôner la non-violence, c’est dire qu’il y a d’autres moyens de résoudre les conflits que par les armes et la guerre. La non-violence signifie aussi que la personne d’un côté de la tranchée reconnaît celle de l’autre côté comme un être humain doté des mêmes facultés. À un certain moment, ces deux êtres doivent commencer à se comprendre. »
— Rigoberta Menchú Tum, lauréate du prix Nobel de la paix [traduction libre]
L’idée : apprendre de la collaboration

À la fin des années 1990, deux institutions se sont intéressées de plus près aux conflits socioenvironnementaux en Amérique latine : le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et l’Université pour la paix des Nations Unies, établie au Costa Rica. Des gouvernements, des collectivités locales, des groupes autochtones, des entreprises privées et des organisations non gouvernementales (ONG) étaient alors les principaux « intervenants » dans ces conflits à propos des ressources naturelles. Dans leurs tentatives pour régler leurs différends, nombre d’entre eux faisaient appel à diverses techniques de contestation, comme le recours aux tribunaux, la désobéissance civile, les manifestations publiques ou la répression pure et simple. En général, ces activités étaient menées publiquement et étaient donc « connues ».

Pendant ce temps, d’autres intervenants mettaient discrètement en oeuvre des méthodes de collaboration visant à rétablir l’harmonie. Naturellement, parce que moins répandues et moins bien comprises que les autres, ces méthodes ont soulevé des questions.

Médiation, négociation ou réconciliation : laquelle est la plus susceptible de réussir ? Serait-il plus judicieux, pour résoudre un problème, de nommer une commission municipale ou un comité de cogestion, ou encore d’employer un processus coopératif ? On a conclu que, pour répondre à ces questions, il fallait documenter et analyser des expériences concrètes.

Le CRDI et l’Université pour la paix ont donc lancé un ambitieux programme quinquennal en deux phases visant à recueillir des renseignements sur la résolution de conflits socioenvironnementaux en Amérique latine dans le contexte de la mise à l’essai d’une méthode particulière de collaboration. Les deux organismes ont ainsi soutenu, par l'entremise du programme Conflits et collaboration dans la gestion des ressources naturelles en Amérique latine et dans les Caraïbes, 30 projets de recherche sur des conflits en cours dans 11 pays.

CRDI / Jean-Marc Fleury et Daniel Buckles
Dans le cadre de ce programme, 74 chercheurs multidisciplinaires ont examiné un large éventail de situations instables et de sujets épineaux.

La recherche : transformer la complexité en clarté

Dans le cadre de ce programme, 74 chercheurs de plusieurs disciplines ont examiné un large éventail de situations instables et de sujets épineux. Ils se sont penchés sur des conflits liés à la pollution, à la déforestation, à l’exploration minière, aux mégaprojets hydroélectriques, à l’accès aux zones protégées ou à leur exploitation, à la planification et au zonage en milieux rural et urbain, aux modes ancestraux de possession des terres et à la gestion des pêches.

 
Ils ont étudié les dynamiques de groupes dont les intérêts contradictoires avaient entraîné de nombreux conflits concernant divers écosystèmes ou « unités spatiales », comme les  bassins versants, les zones côtières, les montagnes andines, les terres humides, les zones protégées et les territoires ethniques ou ancestraux. Ces groupes avaient dû rivaliser pour accéder à de rares ressources, dont les terres, l’eau, les forêts, les poissons, la faune, le sel, le pétrole, le cuivre et le calcaire.
 
Les chercheurs ont adopté un champ d’enquête local différent pour chacun des 30 projets, ce qui signifiait que, dans l’ensemble, ils aborderaient de nombreuses questions et recueilleraient de l’information de tous genres. En outre, ils ont cherché à comprendre les facteurs qui influaient sur la résolution de chaque conflit et contribué à dresser un bilan consolidé des mécanismes efficaces et de ceux qui ne l’étaient pas. 

Sur le terrain : passer de la théorie à la pratique

 
Un but de taille du programme était de faire participer les différents groupes au processus de recherche. Ce genre d’enquête participative ou de recherche-action favorise les enseignements pratiques, mais vise aussi à amorcer la résolution des conflits pendant même qu’ils sont à l’étude. Cette démarche tire parti du fait que les activités scientifiques, comme les analyses, la réflexion et le dialogue, peuvent aussi favoriser la collaboration et la réconciliation.
 
Ce dynamique programme a donc évolué sans cesse au fil des ans, passant de la théorie à la pratique, c’est-à-dire de propositions de recherche abstraites au départ à un engagement manifeste dans un réel contexte de conflits. Naturellement, les cadres et les hypothèses de travail ont évolué au fur et à mesure également.
 
Dans le cadre des premiers projets, les chercheurs avaient tendance à se concentrer sur des intérêts précis ou sur les ressources en jeu. Ils adoptaient donc une démarche de gestion des conflits favorisant la résolution des problèmes au cas par cas au moyen de méthodes adaptées à chaque situation. Les projets ultérieurs, quant à eux, étaient surtout axés sur les relations de pouvoir entre les intervenants. Les chercheurs optaient donc plutôt pour une démarche de transformation du conflit, qui vise à impulser graduellement des changements structurels ou politiques fondamentaux. Autrement dit, les objectifs des projets avaient évolué : on ne cherchait plus seulement à réconcilier les opposants, on tenait également à régler la cause profonde des différends. 
CRDI / Daniel Buckles
un but de taille du programme était de faire participer les différents groupes au processus de recherche.

L’incidence : établir la confiance

De ces 30 projets menés au sein de diverses cultures latino-américaines a émané une abondance de documents sur supports papier et électronique, dont un livre pour enfants véhiculant un message pro-environnement. La retombée la plus marquante du programme, toutefois, a sans doute été la classifcation d’une masse de renseignements sur les différents types de démarches coopératives qu’ont adopté les populations pour résoudre des conflits de toutes sortes.
 
Comme l’illustrent les exemples suivants, à l’instar de la recherche-action, le programme a immédiatement influé sur le terrain, et le dialogue, au centre du processus de participation, a permis la résolution de plusieurs différends. 
  • Au Costa Rica, une organisation locale et une entreprise de transformation de la canne à sucre s’affrontaient au sujet des terres du bassin hydrographique du Tempisque. La participation d’un partenaire du programme a aidé la collectivité et l’entreprise à s’entendre, et ainsi permis la création d’une « zone du patrimoine naturel » assurant la protection des terres humides.
  • Dans la vallée du fleuve Lurín, au sud de Lima, au point où la banlieue tentaculaire empiète sur la campagne, divers intervenants publics et privés se disputaient : devait-on ubaniser la vallée ou intervenir le moins possible afin qu’elle reste « verte » ? Au départ, les défenseurs de la vallée étaient désavantagés dans les débats. Toutefois, grâce au dialogue et à l’enseignement introduits par le partenaire du programme, l’équilibre du pouvoir a été rétabli. Les deux parties aux intérêts divergents se sont réconciliées, et elles ont adopté un programme conjoint de développement durable du bassin versant.
  • Depuis longtemps, les autochtones mayas du sud-ouest du Guatemala tenaient à gérer les forêts qu’ils occupaient, mais ils se heurtaient toujours au mépris des instances officielles, une dynamique qui avait entraîné injustices et tensions. Le partenaire du programme a donc organisé une série de réunions participatives entre les chefs traditionnels et les organismes de réglementation environnementale du Guatemala. Ces ateliers ont permis aux autorités publiques de comprendre la manière dont les autochtones perçoivent l’environnement et ont mené à la création d’une section de coordination des autochtones et de la société civile reconnaissant les droits juridiques des autochtones sur les ressources. 
  • Sur la côte juste au sud de Valparaíso, au Chili, un village de pêcheurs et un centre touristique privé se disputaient l’accès à l’eau potable. Le partenaire du programme a réuni les deux parties en litige et les administrateurs locaux de l’eau dans le cadre d’ateliers conçus pour échanger divers points de vue et rétablir le lien de confiance. La collectivité locale a ainsi obtenu ce qu’elle avait demandé : un droit d’accès aux ressources hydriques reconnu par la loi, et toute la région a bénéficié d’une solution favorisant la croissance économique, la durabilité environnementale et l’équité sociale.
Dans l’ensemble, les conclusions du programme pourraient remettre en cause les notions de certains quant à la manière dont le pouvoir s’exerce. Les forts et les faibles ne se comportent pas toujours comme prévu. Ainsi, dans une région du monde où nombre de pays essaient toujours de composer avec l’héritage de régimes autoritaires, les organismes d’État ont plutôt tendance, de nos jours, à favoriser les démarches de collaboration. La raison en est simple : les gouvernements veulent enrayer la discorde au plus vite pour ne pas devoir aborder ses causes profondes comme l’inégalité des relations de pouvoir. Néanmoins, certaines ONG continuent d’opter d’abord pour des stratégies de confrontation (manifestations publiques et marches dans les rues) afin de provoquer le dialogue qui les mènera éventuellement à la collaboration.

Le défi de l’avenir : réunir à la table tous les intervenants

CRDI / Denis Marchand

Le programme du CRDI et de l’Université pour la paix a permis de mettre en relief certaines questions de recherche plus vastes qu’il faut encore aborder.

Bien que des techniques comme la négociation et la médiation jouent toujours un rôle important en résolution de conflits, une autre voie doit être explorée pour contrer les inégalités sociales et donner plus d’autonomie aux intervenants les plus faibles. Même les meilleures méthodes de collaboration donnent peu de résultats quand les parties les plus vulnérables sont exclues des négociations simplement parce qu’il leur manque les connaissances ou les capacités nécessaires pour contribuer efficacement aux débats.

Enfin, si la plupart des conflits socioenvironnementaux semblent, à première vue, de nature locale, on constate fréquemment qu’ils s’inscrivent dans des processus mondialisés. Trop souvent, en effet, une véritable « institutionnalisation de l’inégalité » (comme celle présente dans certains accords de commerce) est la cause première des injustices sociales et des ravages environnementaux. Les recherches ultérieures sur ces conflits locaux devront donc se pencher également sur l’incidence de cet éventail d’autres « intervenants » nationaux et institutionnels.

 
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