La vidéo et les soulèvements populaires en Égypte

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Bureau régional du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord
Boursière de recherche du CRDI en 2012, Dania El-Khechen a séjourné deux mois au Caire en milieu d’année pour faire des recherches sur l’utilisation de la vidéo et de plateformes telles que YouTube aussi bien pendant les soulèvements populaires en Égypte qu’aux fins de l’activisme politique qui se poursuit. Dans l’entrevue qu’elle a accordée, Mme El-Khechen parle de son projet et du rôle de plus en plus important que jouent les médias sociaux dans la société civile.

Qu’est-ce qui vous a incitée à demander une bourse de recherche du CRDI pour ce projet ?

La curiosité et la passion. Je suis originaire du Liban et, quand j’ai vu ce qui se passait en 2011 au Moyen-Orient, quand j’ai vu les changements, en particulier les changements politiques, tout cela m’a beaucoup intéressée, m’a passionnée même. Et c’est ma passion pour ces mouvements qui m’a poussée à vouloir en savoir plus. Je suis informaticienne et je suis d’avis que tout le battage médiatique – on a parlé de « révolution Facebook » et de « révolution Twitter » – a parfois réduit le mouvement à quelque chose de beaucoup moins important que ce qu’il était en réalité et continue d’être. Cela m’a mise en colère et a motivé mes recherches.

Vous êtes informaticienne. Comment en êtes-vous venue à travailler avec le CRDI ?

Oui, j’ai une formation en informatique. J’ai obtenu mon baccalauréat et ma maîtrise au Liban, de l’Université américaine de Beyrouth, puis j’ai obtenu mon doctorat de l’Université Concordia au Canada, en 2009. Aussi ces recherches représentent-elles un changement de cap dans mon parcours professionnel. Je connaissais quelqu’un au Liban qui travaillait avec des boursiers de recherche du CRDI. J’ai donc consulté le site Web du CRDI et j’ai présenté une demande de bourse. Cette bourse ouvre des perspectives extraordinaires à des personnes qui, comme moi, changent de domaine ou réorientent leur carrière. C’est vraiment formidable d’avoir l’occasion d’acquérir de l’expérience sur le terrain.

Parlez-nous un peu de votre projet.

Mon projet porte sur les médias sociaux et les changements politiques, et il met l’accent tout particulièrement sur ce qui s’est passé au Caire. Quand je suis allée au Caire en 2012, on parlait beaucoup de Facebook et de Twitter mais, après avoir fait mon analyse documentaire et parlé avec des gens qui utilisent les médias sociaux là-bas, j’ai décidé de me concentrer sur la vidéo et les sites de vidéos comme YouTube. La vidéo est un médium qui a été très utilisé pendant les soulèvements populaires, et même avant, et je voulais voir comment les gens en Égypte l’avaient utilisée. J’ai passé deux mois au Caire en 2012 et j’ai parlé à des réalisateurs, des scénaristes, des journalistes citoyens, des photographes, des poètes, des artistes – un large éventail de personnes – et je leur ai demandé comment la vidéo avait été utilisée en Égypte avant et pendant les soulèvements populaires.

Qu’avez-vous appris ?

Il semble que l’on a commencé à utiliser la vidéo à des fins politiques en 2005. Avant cela, il y avait les blogues et le journalisme citoyen, mais cela relève surtout du domaine de l’écrit. C’est après 2005 que l’on a commencé à utiliser la vidéo davantage.

À compter de 2005, les journalistes citoyens ont eu recours à la vidéo pour documenter les cas de torture et pour suivre les campagnes électorales. D’autres personnes ont produit des vidéos artistiques – des vidéos politiques présentées de manière artistique. Bon nombre de journalistes citoyens ont couvert des incidents et des manifestations; ils ont filmé des événements comme les grèves des ouvriers des usines de Mahalla. Même avant les soulèvements populaires, la vidéo était utilisée pour demander aux gens de descendre dans la rue. Pendant les soulèvements, ce fut une explosion : beaucoup de personnes s’y sont mises, ont produit des vidéos et en ont visionné.

La nature de la vidéo et la façon de l’utiliser ont aussi changé par la suite. Aujourd’hui, on l’utilise aussi bien hors ligne qu’en ligne. Les gens l’utilisent dans la rue; il y a par exemple des groupes qui organisent des projections dans la rue. D’autres groupes remettent des CD et des clés USB aux gens afin qu’ils puissent créer leur propre contenu de manière décentralisée, et de petits collectifs sont mis sur pied pour projeter les vidéos. Les gens échangent aussi les vidéos au moyen de Bluetooth et des téléphones mobiles. La vidéo est vraiment devenue un élément clé des nouveaux médias en Égypte. Les groupes de la base s’en servent pour atteindre davantage de personnes, en particulier celles qui n’ont pas accès à Internet. La vidéo dynamise la communication en Égypte; elle crée un environnement propice au dialogue et au débat.

Pourquoi, à votre avis, la vidéo est-elle un outil aussi puissant en ce moment au Moyen-Orient pour l’activisme politique et les campagnes électorales, et pourquoi est-elle si importante?

La vidéo est puissante parce qu’elle peut faire pression sur les médias traditionnels, en particulier les médias de l’État. Dans bien des cas, les médias de l’État et les médias grand public ont menti et caché la vérité. La vidéo est un outil efficace pour mettre au jour ces mensonges et révéler la vérité. La vidéo est aussi un médium puissant, parfois beaucoup plus puissant que la photo ou l’écrit.

Que comptez-vous faire maintenant ?

Actuellement, je mets la dernière main à ma recherche, la publication de mon rapport étant prévue au début de 2013. J’ai obtenu une bourse de perfectionnement professionnel du CRDI et je vais donc pouvoir poursuivre mes recherches en 2013; j’espère pouvoir élargir mon champ d’action, peut-être à d’autres pays de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

Soyez à l’affût de la publication du rapport final de Dania El-Khechen, Video and the Egyptian Uprisings, sur www.crdi.ca.

On peut consulter la page Financement pour en savoir plus sur la bourse de recherche du CRDI.


Photos :
(haut) Ahmed Fouad, 2012 www.facebook.com/3askar.Kazebook

(centre) Myvel Seddick, 2012
(bas) Myvel Seddick, 2012