La viabilité des bidonvilles

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Mark Redwood

Lorsque l’on s’efforce d’améliorer les conditions de vie dans les quartiers pauvres des pays en développement, les ressources les plus importantes sont parfois les moins manifestes.

Vu de l'extérieur,le quartier Penjaringan de Jakarta apparaît comme un exemple patent de l’enchevêtrement de problèmes dans lequel semblent inextricablement empêtrés les habitants des bidonvilles des pays en développement, qui sont près d’un milliard. Replié sous une autoroute surélevée menant au coeur de la capitale de l’Indonésie, le quartier est un ensemble disparate de maisons improvisées, aux toits de tôle, entassées sur une petite parcelle de terre. Des milliers de personnes se déplacent, travaillent et jouent dans des rues si étroites qu’il suffit d’étendre les bras pour toucher les maisons de part et d’autre. 
 
La majorité des 56 000 habitants du quartier n’ont pas accès à l’eau potable et, comme il n’y a pas de collecte des déchets solides, les rues sont encombrées d’ordures. L’eau qui fuit des latrines et des canaux de drainage mal construits se répand dans les eaux souterraines et se déverse dans les rues lorsqu’il pleut, ce qui crée un important problème de santé publique. L’air est imprégné de l’odeur âcre des eaux usées et des ordures en combustion.
 
Cette image stéréotypée cache toutefois une autre réalité. En effet, un projet pilote en cours dans le quartier révèle qu’il est possible de mettre à profit la créativité et l’énergie latentes grâce à quelques investissements clés.
 
Oeuvrer de concert
 
Le quartier Penjaringan fait partie des huit « laboratoires vivants », répartis sur trois continents, où le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) met en oeuvre l'initiative Villes ciblées. Pour être admissibles, les villes devaient démontrer que les associations communautaires, les autorités municipales et les chercheurs oeuvrent de concert afin de remédier au double problème que présentent la pauvreté urbaine et la dégradation du milieu ambiant.
 
Les villes participantes ont en outre ceci en commun qu’elles sont toutes convaincues que la pauvreté urbaine, et les moyens de la surmonter, ne sont pas qu’une simple question de faible revenu. Certes, il importe que les citoyens disposent d’un patrimoine financier leur permettant de se nourrir et de se loger et d’un patrimoine en ressources, c’est-à-dire l’accès à la terre et à l’eau; mais dans un contexte urbain complexe, leur prospérité n’est pas assurée pour autant. Ils doivent en outre disposer d’un patrimoine humain, à savoir une bonne santé et les compétences leur permettant de gagner un revenu, et d’un patrimoine sur le plan socioéconomique leur ouvrant l’accès aux services, de l’électricité à l’éducation en passant par la santé.
 
Ainsi, une entreprise de services publics de Penjaringan a récemment accepté d’acheminer l’eau dans les foyers au moyen de tuyaux « spaghetti » de plastique à un coût très inférieur à celui que les habitants payaient sur le marché parallèle. Pendant le week-end, des équipes s’affairent à nettoyer les caniveaux afin d’empêcher les débordements. Avec le sable et les boues recueillis, elles fabriquent des pavés et des briques dont la vente leur procure un revenu supplémentaire. En outre, la transformation des déchets de cuisine en compost procure un revenu aux habitants du quartier.
 
 Prendre conscience de l’interdépendance
 
En collaborant avec des organismes de recherche locaux, le CRDI a pris conscience de l’interdépendance de ces types de patrimoine; il s’est rendu compte que la défaillance de l’un se répercute sur les autres. Par exemple, un ménage ne disposant pas d’eau courante est souvent forcé de payer aux fournisseurs privés un prix cinq fois plus élevé que celui qu’il paierait si sa consommation était comptée. De même, les gens qui n’ont pas accès à de bons terrains, ceux qui vivent à proximité des décharges notamment, risquent d’éprouver des problèmes de santé et de subir, par conséquent, des pertes financières.
 
Que le contraire soit également vrai, c’est-à-dire que des progrès réalisés au regard d’un type de patrimoine signifient également des gains pour un autre, est corroboré à Penjaringan; la perspective de progrès matériel y stimule l’optimisme et la confiance en soi, des éléments du patrimoine social.
 
Après qu’un incendie a détruit plus d’une centaine de maisons de squatters dans cette partie de Jakarta, les membres de la collectivité ont tout nettoyé et repeint le quartier et ils ont ouvert des cafés. Ils ont organisé un atelier afin de décider de la façon dont l’espace incendié serait rénové et ils ont voté en faveur de l’ouverture d’un centre social. L’un d’entre eux a ainsi affirmé au Jakarta Post que le quartier s’améliorait et cela, grâce aux efforts de ses habitants.
 
Le CRDI et ses partenaires de l’initiative Villes ciblées estiment en effet que les éléments de patrimoine les moins tangibles sont tout aussi importants, parfois davantage, que les éléments concrets tels le revenu et les ressources naturelles.
 
Écouter un diaporama avec son (en anglais)

Dans le cadre de l’initiative Villes ciblées, Sarah McCans, de Montréal, travaille auprès d’enfants des quartiers pauvres de Kampala, en Ouganda. Son projet, En direct des enfants, permet aux jeunes de communiquer, par le dessin, ce qu’ils savent des problèmes environnementaux. Les dessins révèlent une compréhension profonde étonnante de l’enchaînement des problèmes, des latrines bloquées aux inondations et aux maladies qui surviennent dans ces collectivités.

Que l’on pense à l’incidence que peut avoir le fait d’avoir voix au chapitre dans l’arène politique. Souvent, les représentants locaux ne tiennent aucun compte des établissements spontanés; les conséquences peuvent être désastreuses pour ces collectivités, car pour bénéficier des services municipaux comme l’eau, l’assainissement et les écoles, leur existence doit être reconnue officiellement. Ainsi s’enclenche un cycle dangereux où les collectivités soi-disant « illégales » sont prises au piège et sombrent plus profondément dans le désespoir; la criminalité et la toxicomanie risquent alors d’augmenter, de même que les chances que se dressent des murs entre les collectivités.

 
C’est une dynamique toute différente qui se met en place lorsque les municipalités et les groupes communautaires oeuvrent de concert. Par exemple, la municipalité de Colombo, au Sri Lanka, raccorde plusieurs milliers d’habitants du quartier spontané de Gothamipura au système d’assainissement, institue la collecte des déchets solides et accorde des terrains aux gens.
Libérer le potentiel de la collectivité
 
L'un des principaux avantages de la collaboration est sa capacité de mobiliser la débrouillardise et l’esprit d’entreprise d’une collectivité. Dès lors, les problèmes commencent à ressembler à des solutions. Beaucoup de collectivités participant à l’initiative Villes ciblées tirent des revenus du recyclage des déchets. À Penjaringan, les résidants font des briques à partir des boues recueillies et transforment les déchets en compost qu’ils vendent. À Cochabamba, en Bolivie, un groupe de femmes récupèrent les vieux papiers et transforment ce matériau brut en cartes de souhaits haut de gamme. La cueillette des déchets dans les décharges municipales est le moyen de subsistance de Maria Luizanga; elle lui permet d’assurer sa survie et celle de ses petits-enfants.
 
Les représentants des autorités municipales des villes participantes constatent l’utilité d’inviter les membres des collectivités marginalisées à devenir des agents de changement. Bon nombre de récupérateurs de déchets gagnent leur vie en ratissant le dépotoir de K’ara K’ara, à Cochabamba, un endroit qui menace la santé publique et contamine les terres agricoles avoisinantes. Une tentative visant à atténuer ces effets négatifs, grâce à un plan de gestion intégrée des déchets, repose sur ces récupérateurs qui se voient confier de nouvelles responsabilités dans le cadre de systèmes améliorés d’élimination et de recyclage des déchets. Gonzalo Terceros, maire de Cochabamba, souligne la réussite de ce projet : désormais, 80 % des foyers trient leurs déchets en vue d’une réutilisation. Ce qu’il apprécie de ce projet, c’est qu’il traite le problème à la racine, le foyer, et fait participer tous les citadins à la solution.
 
Ces projets complexes exigent une planification soignée, aussi un troisième intervenant, le milieu de la recherche, collabore-t-il avec le gouvernement et des groupes de quartier dans les villes ciblées. Une recherche réalisée sur le terrain, précise et adaptée au contexte s’impose, qu’il s’agisse de l’économie de la mise en marché de produits recyclés, de travaux d’ingénierie à entreprendre pour doter les quartiers surpeuplés de services d’assainissement, ou encore de formation, de sensibilisation ou de mobilisation sociale.
 
Les reculs et les difficultés sont inévitables. Par exemple, l’arrivée de nouveaux dirigeants municipaux peut nuire à la continuité. À Colombo, l’ensemble du projet s’est ainsi trouvé en péril lorsque le président a congédié le maire et son conseil.
 
L’inégalité des rapports de force peut également soulever des problèmes. Comme le souligne Jane Jacobs, critique réputée en matière d’urbanisme, il est déjà difficile d’être humain et, par conséquent, tous les types d’établissement (à l’exception des villes de rêve) éprouvent des problèmes. Certaines voix, la voix des femmes en particulier, risquent davantage de n’être pas entendues. Il est donc conseillé aux équipes qui participent à cette initiative d’établir des processus de prise de décisions et de négociation qui soient inclusifs.
 
Même la réussite peut apporter ses complications. Ainsi, accorder un statut juridique aux établissements spontanés de Gothamipura permettrait d’élargir l’assiette fiscale pour financer la prestation de services, mais les prix de l’immobilier pourraient alors devenir hors de portée des pauvres.
 
En définitive, la réussite de ces projets est fonction de l’amélioration des conditions de vie des gens. Mais, comment mesurer pareille chose ?
 
Dans le cadre de cette initiative, chaque collectivité surveille et mesure les quatre types de patrimoine à des degrés différents selon des objectifs et des problèmes précis. Dans certains cas, le regain d’estime de soi et de confiance au sein de la collectivité peut s’avérer plus important que l’augmentation des flux monétaires. Dans un quartier près de Lima, au Pérou, les participants au projet surveillent la contamination de l’environnement, car la collectivité estime qu’elle est largement responsable de problèmes sociaux tels que les drogues et la vie de gang auxquelles s’adonnent les jeunes qui cherchent à échapper à un milieu hostile.
 
L’amélioration progressive des conditions de vie de ces huit quartiers répartis de par le monde n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan alors qu’un milliard de personnes vivent dans des bidonvilles dans les pays en développement. Mais les expériences menées dans ces laboratoires vivants fournissent des enseignements valables pour d’autres collectivités en désarroi.
 
L’urbaniste Mark Redwood est spécialiste des questions environnementales touchant aux villes des pays en développement. Il dirige le programme Pauvreté urbaine et environnement du Centre de recherches pour le développement international, dont fait partie l’initiative Villes ciblées.

Paru à l’origine en anglais dans la revue Alternatives, volume 35, no 5 (2009). Pour s’abonner : www.alternativesjournal.ca