La solidarité communautaire améliore l’hygiène et la santé à Katmandou

Image
Stephen Dale
Pour bien des étrangers, le Népal est toujours cette terre romantique où les villages et hameaux sont nichés au creux de montagnes vierges séparant l’Inde et la Chine.

Cependant, le Népal d’aujourd’hui est fortement urbanisé et la population est surtout concentrée à Katmandou. Cette population qui a doublé depuis les années 1950 a créé un panorama d’étonnants contrastes : une métropole moderne et commerciale rivalise avec l’âme médiévale de la cité; les faubourgs de squatters et d’ouvriers défavorisés côtoient les quartiers cossus.

« L’augmentation de la population, des logements, des routes et des petites industries a créé, au cours des trois dernières décennies, un grave problème de santé à Katmandou », affirme le Dr D. D. Joshi, directeur du Centre national de recherches sur les zoonoses et l’hygiène alimentaire du Népal (NZFHRC). « Les cinq rivières de la vallée de Katmandou sont très polluées et la pollution de l’air par les gaz d’échappement des voitures et les industries est inquiétante. Les habitants de la vallée souffrent de diverses maladies d’origine hydrique et aérienne. »

Pendant de nombreuses années, le Dr Joshi a participé à un projet collectif s’attaquant à un des éléments fondamentaux de la crise écologique et de santé publique sévissant à Katmandou : les « zoonoses » — maladies transmises par les animaux aux humains par la nourriture, l’eau et les déchets.

Une saine collaboration

Grâce à l’appui du Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada, le NZFHRC a fait cause commune avec un organisme communautaire d’action sociale du Népal, SAGUN — Social Action for Grassroots Unity and Networking. Alors que l’équipe de recherche biomédicale du Dr Joshi déterminait l’ampleur de l’infestation et cherchait à la contrer, SAGUN mobilisait le soutien sur le terrain. Ensemble, ils ont créé des programmes dans plusieurs domaines tels, la nutrition des mères et des enfants, la formation du personnel de santé et l’amélioration des pratiques des bouchers, restaurateurs, balayeuses de rues et autres intervenants dont le rôle est primordial dans la lutte contre les zoonoses.

Entre-temps, des chercheurs de l’Université de Guelph, dirigés par le Dr David Waltner-Toews ont constitué une boîte à outils novatrice, AMESH (méthode adaptable pour les recherches sur la durabilité des écosystèmes et la santé), conçue pour gérer, voire concilier les intérêts et points de vue divergents de la crise environnementale dans des contextes sociaux très complexes. Divisée selon des cloisonnements religieux (entre bouddhistes et hindous), la société indienne est des plus complexe; elle est, au surplus, stratifiée par un système de castes fondé sur l’origine ethnique et les occupations professionnelles.

L’équipe s’est concentrée sur les quartiers 19 et 20 de Katmandou attenants à la rivière Bishnumati et près du secteur touristique de la ville. La zone riveraine aux abords de ces quartiers n’est habitée que par les membres des castes inférieures affectées par un haut niveau de morbidité et une faible espérance de vie.

« La boucherie, la collecte des ordures, la vente dans la rue, le nettoyage, l’incinération des déchet et la mendicité sont des occupations réservées à la « caste inférieure des intouchables », indique Mukta S. Lama de SAGUN. « Ce sont des emplois méprisés et dépréciés.

Maladies d’origine hydrique

Encore récemment, l’abattage des buffles d’Inde se faisait en plein air et les déchets animaux étaient jetés dans le cours d’eau utilisé pour la baignade et comme source d’eau potable. Beaucoup déféquaient sur le rivage, les chiens y erraient et les vautours y convoitaient les carcasses. La collecte des ordures était par ailleurs inefficace.

Les maladies d’origine hydrique et helminthique, comme les parasitoses intestinales, sont généralisées à Katmandou. Selon l’étude du NZFHRC dans les quartiers 19 et 20, les tests de dépistage des parasites dans les matières fécales sont positifs à 40 %. Selon d’autres statistiques 14 % d’un échantillon de 831 personnes étaient infectées par l’échinococcose (un parasite qui pénètre dans les parois intestinales et circule dans le réseau sanguin pour atteindre le foie et les poumons). En outre, 26 % des buffles abattus étaient porteurs de kystes hydatiques (forme larvaire de l’échinocoque).

Non seulement les zoonoses se répandaient dans la collectivité par contacts directs avec la viande et les déchets d’abattage, mais aussi par l’eau. Bien que l’eau potable du système municipal doive être bouillie, la majorité des petits restaurateurs estiment cette opération coûteuse; leurs clients croient, à tort, que boire de l’eau non bouillie immunise contre la contamination.

Cette situation, exacerbée par la pauvreté croissante, a accentué la crise de santé publique à Katmandou.

De réelles améliorations écologiques

Cependant, on constate des progrès encourageants. Le Dr Joshi affirme que les travaux visant à mieux comprendre la situation des quartiers 19 et 20 a incité le gouvernement népalais à élaborer et approuver une nouvelle loi sur l’abattage des animaux et l’inspection des viandes.

L’abattage se fait désormais dans des aires cimentées et cloisonnées. Les bouchers ont commencé à composter les déchets animaux vendus comme engrais pour les jardins maraîchers. Une nouvelle route longeant la rivière Bishnumati a amélioré la collecte des ordures et le système d’évacuation. Des toilettes publiques et des installations sanitaires ont été construites dans les quartiers 19 et 20. Le plus inspirant peut-être, ajoute le Dr Joshi, c’est que « là où il y avait autrefois un amoncellement d’ordures dans le quartier 20, il y a aujourd’hui un très beau jardin de fleurs ».

Selon le Dr Joshi, la reconnaissance de la dynamique sociale et l’intégration des sciences au sein des collectivités furent cruciales à l’atteinte de ces objectifs. L’ampleur des problèmes environnementaux à Katmandou appelle la participation des divers milieux. Le président et les conseillers du quartier ont fait abstraction de leurs différends politiques pour améliorer, par des initiatives pratiques, la vie des habitants. Entre-temps, ce sont surtout les « clubs » locaux formés principalement de jeunes qui se chargent de tâches comme les campagnes de recyclage et de collecte des ordures.

Cependant, l’importance de cette orientation sociale du travail n’est apparue qu’après que les chercheurs eurent constaté que la science seule ne suffisait pas à faire face aux défis écologiques de Katmandou. Le Dr Waltner-Toews se souvient que lorsqu’il s’est joint au projet en 1991, il était surtout intéressé à l’analyse scientifique classique du problème de l’échinococcose causée par un parasite dans l’intestin des chiens, transmissible aux humains et aux animaux d’élevage.

La recherche de solutions

« Nous avons fait des études épidémiologiques sur les comportements des gens, la présence de chiens à la maison et le pourcentage d’animaux malades », raconte-t-il. « Cependant, à la fin du premier projet, nous avons conclu que “ ces techniques étaient efficaces pour décrire les problèmes, mais qu’il était beaucoup plus difficile de trouver des solutions ” ».

Aussi, lors du lancement de sa deuxième phase en 1996, il était convenu que les citoyens devaient s’engager. SAGUN s’est chargé de sensibiliser les résidants aux questions de santé et aux mesures qu’ils pouvaient prendre pour hausser les normes. L’organisme a centré son action sur les pauvres qui, à Katmandou, survivent avec moins d’un dollar par jour et qui habitent généralement des logements insalubres, encombrés et sans fenêtres.

Des réunions de 20 à 30 familles furent organisées avec l’assistance d’animateurs qui posaient des questions aux participants pour les inciter à analyser eux-mêmes la situation. Les membres de la collectivité ont alors pu élaborer des plans d’action que SAGUN a aidé à concrétiser.

Il fallait aussi intégrer au processus les complexités du système de castes. La méthode AMESH du Dr Waltner-Toews mise au point vers la fin du projet — alors que la complexité de cette société devenait plus apparente — visait à contrer les rapports d’opposition et permettre aux participants de considérer leurs propres actions et celle de leurs concitoyens comme des éléments interdépendants d’un plus vaste système. [Voir encadré relié : L’approche AMESH]

L’apprentissage en réseau

Bien que le projet sur la santé de l’écosystème urbain au Népal ait pris fin, SAGUN continu d’améliorer la santé et la nutrition des résidants des quartiers 19 et 20, avec l’appui de Terre des hommes, une organisation non gouvernementale (ONG) basée en Suisse. Ces travaux ont été étendus à quatre autres quartiers. En outre, le NZFHRC a préparé un programme de lutte contre la rage prévoyant la vaccination des chiens et accroît la capacité des cliniques de ces quartiers à diagnostiquer et traiter les maladies alimentaires et hydriques.

Le Dr Waltner-Toews souligne que la méthode AMESH est utilisée dans différentes situations et divers pays. La création du Network for Ecosystems, Sustainability and Health (NESH) a également permis aux collectivités de partager leurs connaissances sans avoir à consulter des chercheurs universitaires ou les responsables des programmes de recherche.

L’approche AMESH

L’approche AMESH tente de contrer les rapports d’opposition en permettrant aux participants de considérer leurs propres actions et celle de leurs concitoyens comme des éléments interdépendants d’un plus vaste système. Pour atteindre cet objectif, l’approche AMESH crée des diagrammes complexes décrivant le rôle des divers groupes d’un même écosystème social. Il utilise des flèches, des cases et des énoncés chromocodés pour illustrer où et comment les intérêts et les points de vue des divers secteurs de la collectivité entrent en conflit, se recoupent ou se chevauchent.

Par exemple, AMESH a servi à analyser l’inefficacité des systèmes de collecte des ordures dans les quartiers désignés. Pour les marchands, les balayeuses de rue — des femmes d’une caste inférieure dont l’emploi les exposent souvent, elles et leurs enfants, aux maladies transmises par les déchets — ne travaillaient pas assez et prenaient congé les fins de semaine. Pour les balayeuses de rue, les marchands (parfois accusés de violence par les balayeuses) attendaient que les camions soient passés pour sortir leurs détritus.

Selon le Dr Waltner-Toews, ces diagrammes, permettent aux participants de prendre du recul par rapport à leur rôle potentiel dans une situation donnée. Ils se rendent compte que leur point de vue n’est qu’une des composantes d’un système social plus vaste qui a des répercussions tangibles sur la vie de tous les membres de la collectivité.

Pour le Dr Waltner-Toews, les gens qui ne sont pas du milieu sont bien placés pour créer ces diagrammes puisqu’ils voient la situation d’un œil nouveau. Plus détachés, ils peuvent aider les participants à « mieux comprendre la situation et les aider aussi à mettre en place les processus susceptibles de la transformer ».

« Notre rôle, en l’occurrence, consistait à nous tenir en retrait, à écouter, puis à donner notre avis aux participants. Pour eux, c’était comme se regarder dans le miroir. Nous nous retirions pour créer ces diagrammes, puis revenions dire au groupe de recherche et à la collectivité : “ Voilà ce que vous nous dites. Vous reconnaissez-vous dans ces propos ? ” », explique-t-il.

Stephen Dale est rédacteur pigiste à Ottawa.