La santé en milieu urbain

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L’équipe ÉCOSANTÉ
L’écosanté porte fruit

Les villes attirent des millions de personnes en quête d’une vie meilleure. Mais on y retrouve aussi pauvreté, inégalités et risques environnementaux. En étudiant les milieux urbains dans une perspective écosystémique, les chercheurs dégagent les tensions existant entre l’écologie, les inégalités sociales et la santé afin d’aider gouvernement et secteur privé à décider de mesures aptes à améliorer la santé et à assurer la viabilité des écosystèmes.

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Le défi

Selon l’Organisation mondiale de la santé, près des deux tiers de la population mondiale vivront dans les villes d’ici 2030; l’Afrique et l’Asie en abriteront 70 %. La majorité sera pauvre et vivra dans des zones de peuplement spontanées. Déjà, près d’un milliard de personnes vivent dans des bidonvilles. Les milieux urbains évoluent, ils présentent de nouvelles possibilités, mais exposent aussi les habitants à de nouveaux dangers.

Les bidonvilles posent un immense défi au développement équitable et durable. Surpopulation et violence sont généralisées. La désorganisation sociale empêche bien des gens de se faire entendre et les expose aux injustices. En raison des lacunes en matière de gouvernance et de planification urbaines, les services sont rudimentaires au chapitre de l’eau, de l’assainissement, des écoles et des soins de santé. Chômage chronique et piètres conditions de travail sont monnaie courante. Enfin, puisque les périphéries où surgissent souvent les bidonvilles sont sujettes aux inondations et aux glissements de terrain, la vulnérabilité physique de leurs habitants s’en trouve accrue.

Les réalisations

Le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) relève le défi et appuie la recherche et les réseaux d’experts en écosanté afin de concevoir des solutions durables aux problèmes environnementaux et sanitaires urbains. Les projets d’écosanté permettent de produire des connaissances scientifiques solides, de renforcer les capacités des collectivités et des chercheurs locaux et d’influencer les politiques en vue de protéger de manière efficace l’environnement et la santé des collectivités urbaines des pays en développement. Des projets au Cuba, au Liban, au Cameroun et au Népal témoignent de telles réalisations.

Produire des connaissances

Dans les pays en développement, des chercheurs appuyés par le CRDI appliquent avec succès les approches écosanté pour produire des connaissances relatives aux enjeux urbains tels l’approvisionnement en eau et l’assainissement, la gestion des déchets, la transmission des maladies infectieuses et la pollution de l’air.

La dengue à Cuba

La dengue se transmet par les moustiques; de nouvelles épidémies se propagent dans les Amériques, surtout dans les collectivités pauvres. Sa manifestation la plus grave, la dengue hémorragique, peut être mortelle.

Après plusieurs épidémies survenues à Cuba dans les années 1970 et 1980, les autorités sanitaires ont entrepris des visites rigoureuses à domicile en vue d’éliminer les moustiques. Lorsque la dengue a resurgi en 2002, une équipe de chercheurs en écosanté a adopté une approche novatrice. À Cotorro et à Centro Habana, les collectivités et l’administration locale ont aidé les chercheurs à cerner tous les facteurs, liés surtout au stockage de l’eau, susceptibles de favoriser la reproduction des moustiques.

Dans ces deux localités, un système de surveillance environnementale (pour cerner les facteurs de risque), entomologique (pour repérer les moustiques), épidémiologique et clinique (pour détecter et traiter les cas) a été établi. Recourant à la technologie des systèmes d’information géographique, les chercheurs ont conçu un logiciel qui analyse les données et affiche les résultats sous forme de tableaux ou de cartes. Les décideurs peuvent maintenant cerner en un coup d’oeil les zones à risque, et ainsi prévenir et circonscrire les épidémies.

L’eau et les rapports entre hommes et femmes au Liban

Au Liban, des chercheurs appuyés par le CRDI se sont attaqués à différents enjeux : l’eau, l’assainissement et les maladies d’origine hydrique. Dans la ville de Bebnine, les femmes ne participent pas autant que les hommes aux affaires publiques, mais elles jouent un rôle primordial dans la gestion de l’eau domestique.

« Nous avons invité plus de 25 femmes à nous faire part de leurs expériences au sein de la collectivité, explique Iman Nuwayhid, qui a dirigé la recherche. Nous avons ainsi appris que certaines préféraient puiser l’eau non traitée au lieu de payer des droits d’accès au nouveau réseau hydrique, même quand elles en avaient les moyens. Elles refusaient de s’y approvisionner et d’en partager les coûts car, selon elles, certaines familles ou factions politiques y étaient associées. » Les chercheurs ont ainsi constaté que, entre autres facteurs, les perceptions sociales peuvent contribuer à accroître le risque de contracter des maladies diarrhéiques.

De plus, la surveillance mensuelle de la qualité de l’eau a révélé une forte contamination fécale, soit de 84 % des échantillons d’eau potable prélevés dans 423 ménages. Cela a amené la municipalité à installer un poste de désinfection de l’eau dans un quartier et à élaborer une stratégie de communication visant à promouvoir la santé.

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À Yaoundé, les jeunes ont organisé la collecte des déchets moyennant une faible rétribution; ils ont ainsi contribué à protéger la santé des habitants et la salubrité de l'eau, en plus de favoriser l'harmonie sociale.

Eau, comportement et maladies diarrhéiques au Cameroun

En 1998 à Yaoundé, au Cameroun, les habitants ne disposaient que de 13 litres d’eau potable par jour, moins de la moitié de la cible nationale. Plus de 70 % des ménages jetaient leurs eaux usées dans les fossés qui, eux, se déversaient dans les cours d’eau.

Dans le bassin versant de Mingoa, les gens utilisaient des latrines à fosse profonde dont le contenu passait dans la nappe phréatique. Moins de 40 % des résidants avaient accès à l’eau potable. De plus, les citoyens se plaignaient constamment de troubles diarrhéiques, mais n’associaient pas maladie et milieu.

De 2000 à 2005, les chercheurs appuyés par le CRDI se sont donc efforcés d’améliorer l’assainissement de ce bassin versant. Ils ont constaté qu’en général, les gens comprenaient les pratiques d’hygiène mais ne les appliquaient pas toujours. Ainsi, l’eau propre puisée au puits devenait contaminée avant d’arriver au foyer. Le stockage de l’eau dans des conteneurs ouverts, une pratique courante, favorisait aussi la reproduction des parasites intestinaux, qui infectaient près de 72 % des enfants de moins de cinq ans. Les chercheurs ont incité la collectivité à résoudre ces problèmes, ce qui a eu des incidences sur le plan des politiques, comme on le verra ci-après.

Renforcer les capacités

Le CRDI s’efforce de renforcer les capacités des chercheurs et des organismes locaux afin de produire des résultats significatifs et de favoriser l’excellence en recherche. Les activités de recherche en écosanté visent aussi à donner aux collectivités les moyens de prendre en main leur santé et leur environnement.

Des solutions communautaires au Cameroun

Au Cameroun, les chercheurs ont facilité l’organisation de 12 groupes de quartier le long du bassin fluvial. Les groupes s’activent à promouvoir de meilleures pratiques d’hygiène et d’assainissement pour l’ensemble de la collectivité.

« Auparavant, les résidants du haut de la colline jetaient leurs déchets en bas, directement sur la tête des habitants plus pauvres, explique Emmanuel Ngnikam, le chercheur principal du projet. Des gens tombaient dans la boue en tentant de gravir la pente, surtout pendant les pluies. Des enfants en sont même morts. Les résidants ont résolu eux-mêmes le problème : ils ont construit des marches de pierre pour réduire le risque de chute. Les jeunes ont organisé la collecte des déchets moyennant une faible rétribution; ils ont ainsi contribué à protéger la santé des résidants du bassin inférieur et la salubrité de l’eau, en plus de favoriser l’harmonie sociale. »

Classe sociale, santé et assainissement à Katmandou

L’autonomisation des groupes sociaux était au coeur de la recherche en écosanté à Katmandou, au Népal. Dirigés par D.D. Joshi, les chercheurs ont étudié les facteurs de risque associés au ténia (Echinococcus granulosis) et à sa transmission. Ils ont alors découvert les lacunes des services d’assainissement urbains et l’absence d’hygiène dans les abattoirs à ciel ouvert et les méthodes d’élimination des carcasses, ainsi que dans les boucheries et les restaurants. De plus, il y avait un taux élevé de transmission des maladies animales aux humains due à la consommation de viande.

L’équipe s’est également aperçue qu’un système de castes contribuait à amplifier les problèmes de santé et d’assainissement. « Lors de la première rencontre, chaque intervenant s’est assis à une table différente, raconte D.D. Joshi. Il y avait un siège disponible à la table des balayeurs de rues, je m’y suis donc assis; cela les a troublés car, selon eux, j’appartenais à une classe sociale supérieure. Plus tard, je me suis joint à un groupe de religieux qui s’est montré également troublé du fait que j’avais mangé avec les “intouchables”. Je me suis alors rendu compte que le système de castes ne faciliterait pas notre tâche. »

Les chercheurs ont mis sur pied ou renforcé 18 groupes d’intervenants, mais les quatre groupes des castes inférieures ont évolué plus lentement. Il fallait pourtant que ces balayeurs, vendeurs ambulants, squatteurs et propriétaires de petits salons de thé participent à toute mesure importante. Les chercheurs les ont donc aidés à s’organiser et à obtenir la considération des autorités locales. Ils leur ont accordé des capitaux de démarrage et les ont aidés à préparer des propositions de financement afin de mettre en oeuvre leurs plans d’action.

Influer sur les politiques

L’influence sur les politiques permet de transformer les nouvelles connaissances en changement durable. Les approches écosanté encouragent l’engagement continu des décideurs dans le processus de recherche, ce qui favorise cette transformation.

Durga Datti Joshi
Le projet de Katmandou a offert une séance gratuite de vaccination des chiens contre la rage.

Nouvelle réglementation à Katmandou

Il a fallu du temps pour intégrer les nouvelles politiques à la loi. Mais à Katmandou, les chercheurs en écosanté et les intervenants communautaires ont oeuvré de concert pour conseiller les décideurs à l’échelle des quartiers, de la municipalité et de l’État sur des mesures législatives fondamentales. À terme, ces stratégies ont permis l’adoption d’une loi sur l’abattage des animaux et l’inspection des viandes, et des changements de réglementation concernant la vente et la préparation des aliments, l’élimination des déchets, l’environnement, le logement, l’eau potable et les eaux usées. Il incombe maintenant aux bouchers, aux vendeurs ambulants, aux propriétaires de salon de thé et de restaurants de se conformer aux nouveaux règlements. Mais ils ont désormais les outils nécessaires : des connaissances, une organisation solide et des capacités.

L’écosanté et les enjeux futurs

Le monde connaît une urbanisation rapide et il importe d’en comprendre les conséquences au regard de la santé humaine. Aux risques posés par les agents infectieux, les produits toxiques et une mauvaise gestion environnementale, s’ajoutent de nouveaux problèmes de santé publique auxquels font face les citadins : obésité, maladies cardiovasculaires et dépression. De plus, les changements climatiques et l’augmentation prévue de conditions météorologiques extrêmes poseront des menaces à la santé et mettront en cause la capacité des autorités d’offrir des services adéquats à leurs populations urbaines. Les approches écosanté offrent un cadre utile à l’examen de ces problèmes multiples et peuvent déboucher sur des solutions durables pour protéger la santé des populations.

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