La revendication des hautes terres du Cambodge

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Les montagnards de Ratanakiri utilisent des produits forestiers pour faire de l'artisanat.

Lisa Waldick
Longtemps après la chute du régime khmer rouge en 1979, les rebelles ont pris le maquis et se sont terrés dans les jungles de Ratanakiri, province du nord-est du Cambodge. Les étrangers se tenant éloignés de la forêt, celle-ci est restée intacte. Mais, au début des années 1990, la situation a changé. Les rebelles se sont graduellement départis de leurs armes — et les camions forestiers ont fait leur apparition.

Ils sont arrivés par centaines, montant et descendant la principale voie carrossable du pays — une étroite route de terre — pour transporter leurs chargements de bois d'oeuvre au delà de la frontière vietnamienne. Les rapatriés d'autres régions du Cambodge ont aussi fait une entrée massive à Ratanakiri, et les investisseurs intéressés par les cultures marchandes ont acheté d'immenses étendues de terrain. La jungle a fait place aux plantations et aux champs, et les ressources forestières ont commencé à disparaître.

Le projet GCRN

Cette situation a créé de sérieux problèmes — surtout pour les populations autochtones qui comptent sur la forêt pour vivre. Bien que la plus grande partie de la population du Cambodge soit khmère, dans la province de Ratanakiri presque les trois quarts de la population sont membres d'une minorité ethnique. Collectivement, les six groupes ethniques de la province sont connus sous le nom de Highlanders (les montagnards). Dans la société traditionnelle du Cambodge, très hiérarchisée, ces groupes n'ont jamais fait valoir leurs droits — jusqu'à ce qu'ils participent à un projet de gestion communautaire des ressources naturelles (GCRN).

Ce projet, qui a vu le jour en 1996, a été lancé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). En 1997, le Centre a joint ses efforts à ceux du Projet de réinstallation et de réinsertion au Cambodge (CARERE), un projet de développement rural financé par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).

Vivre de la forêt

Nombreux sont les montagnards qui comptent exclusivement sur la forêt pour vivre. Seu Chelone, une villageoise de la commune de Som Thom, explique : « Nous avons besoin de bois de chauffage, de légumes, de fruits, de champignons, de pousses de bambou, et nous pouvons nous procurer toutes ces choses dans la forêt. Nous allons en forêt comme nous irions au marché. »

Dans le cadre de ce projet, les montagnards de trois communes (Som Thom, Yeak Lom et Ochum) ont commencé à travailler avec des chercheurs cambodgiens à dresser la carte des ressources forestières et à consigner leurs connaissances. Une équipe principale, formée de membres de la collectivité, a reçu une formation en cartographie et en méthodes de recherche participative. Celle-ci a, à son tour, formé des villageois en leur montrant comment répertorier leurs observations et rédiger des comptes rendus sur l'utilisation des terres. Leurs constatations ont été vérifiées par des chercheurs de l'équipe qui se sont servis de systèmes de positionnement global pour s'assurer que les terres de propriété privée n'avaient pas été incluses par inadvertance.

La gestion des ressources traditionnelles

« Nous nous inquiétions de ce que [les villageois] aillent en forêt et abattent des arbres n'importe où », affirme Nehm Sovanna, chef de l'équipe nationale pour le projet GCRN-Ratanakiri. « Mais nous nous sommes rendu compte qu'ils adoptaient des pratiques bien définies pour l'utilisation et la protection de leurs ressources naturelles. Ils réservent des parcelles à l'agriculture itinérante. Ils peuvent ainsi cultiver ce dont ils ont besoin, puis laisser la forêt repousser pendant 10 ou 20 ans. Ils tiennent compte également de la faune forestière, des bassins hydrographiques et de l'esprit des forêts. »

Les montagnards protègent les grands arbres de la forêt : les abattre attire les catastrophes, selon les croyances traditionnelles. « Si vous abattez un arbre, il vous arrivera quelque chose », explique un villageois. « Par exemple, vous pouvez être dévoré par un tigre. »

Là où vivent les esprits

Lorsque les chercheurs ont examiné l'une de ces forêts, ils se sont rendu compte qu'elle ne pourrait pas se régénérer si elle était abattue. Le sol n'était pas assez fertile et le terrain était trop exposé au vent et à la pluie. « Nous avons découvert qu'effectivement on ne pouvait pas abattre cette forêt des esprits », déclare Sovanna.

Cette constatation a ranimé la confiance des montagnards dans leurs pratiques traditionnelles de gestion des ressources forestières qui avaient été délaissées depuis que les ouvriers forestiers, les investisseurs et les rapatriés s'étaient installés à Ratanakiri. Tentés par l'argent qu'on leur offrait, certains montagnards ont montré aux bûcherons où se trouvaient les meilleurs arbres ou ont vendu leur terre — leur seule ressource — aux spéculateurs. En outre, les nouveaux arrivants se sont mis à cultiver les terres agricoles laissées en jachère par les montagnards.

La consignation des frontières

Afin de faire reconnaître les systèmes de gestion traditionnels, une partie du projet GCRN a consisté en la consignation des frontières des zones de ressources traditionnelles. Les villageois ont aussi convenu de règlements pour la gestion communautaire de la forêt. Ils ont établi des amendes applicables aux gens du village qui abattraient des arbres ou en aideraient d'autres à le faire. Les chercheurs et les villageois se sont également penchés sur les moyens d'augmenter la production agricole.

En 1996, cependant, le gouvernement du Cambodge, à court d'argent, avait accordé à un fabricant d'huile de palme une concession de 20 000 hectares au beau milieu des terres des montagnards. Et ce, sans consulter les villageois. Deux ans plus tard, malgré les objections de la collectivité, une intense exploitation forestière avait lieu dans la commune — et les esprits de la forêt n'allaient pas être épargnés.

La mobilisation des villageois

John Ashish, chercheur local attaché au projet, décrit un affrontement qui a eu lieu entre un ouvrier forestier un villageois : « Un villageois avait choisi un arbre dans la forêt et y avait fait une marque parce qu'il voulait s'en servir pour construire sa maison. Lorsque les bûcherons sont arrivés, il s'est tenu près de son arbre pour les empêcher de l'abattre. Il leur a dit : " Cet arbre est à moi. Je l'ai marqué. " Le bûcheron n'en a pas tenu compte. Et l'arbre a été abattu. »

Le projet a pourtant permis de mobiliser les villageois qui pouvaient compter sur les résultats de la recherche pour faire valoir leur point de vue. Ils sont aussi entrés en relation avec le gouvernement provincial puisque le projet GCRN a été mis sur pied en étroite collaboration avec le ministère de l'Environnement.

Un atelier provincial

Lors d'un atelier tenu en 1999, ils ont expliqué la carte qu'ils avaient dressée de l'utilisation des terres et illustré dans quelle mesure la forêt constituait leur moyen de subsistance. Le gouverneur de la province, Kham Kheun, a été impressionné : « Le gouvernement n'a pas de plan précis d'utilisation des terres », dit-il. « À Ratanakiri, les villageois ont établi le genre de plan dont nous avons besoin, selon la classification des divers types de sol qu'on trouve dans la forêt. »

« Nous voulons aider la collectivité à protéger ses ressources naturelles », ajoute-t-il. « Nous avons bien vu que la forêt est son moyen de subsistance. » Le gouverneur Kheun, qui a grandi à Ratanakiri, a pris la défense des montagnards devant le gouvernement national. En juillet 2000, la concession accordée au fabricant d'huile de palme était considérablement réduite : à 5 000 hectares. En même temps, le gouverneur avalisait la communauté forestière de Som Thom, concluant une entente pour la gestion communautaire de la forêt.

Une nouvelle loi sur les terres

Le gouvernement provincial considère désormais le projet GCRN comme un modèle qu'il faut étendre à d'autres régions. Le ministère de l'Environnement a déjà reçu plusieurs demandes d'autres collectivités intéressées à y participer. Qui plus est, OXFAM et le PNUD ont embauché des avocats pour travailler avec les participants au projet afin d'aider à l'élaboration d'une nouvelle loi sur les terres qui tienne compte des questions touchant les montagnards, notamment les droits communautaires des peuples autochtones. Un Cambodgien a été invité à se joindre à un groupe de pression pour faire valoir le cas des montagnards auprès du ministère et d'autres organisations non gouvernementales et internationales. Le projet de loi a été adopté par le conseil des ministres et l'Assemblée nationale en a été saisie. S'il est approuvé, les collectivités autochtones auront le droit légal de posséder et d'utiliser des terres domaniales où ils pourront poursuivre les pratiques traditionnelles qui assurent leur subsistance.

« Les villageois commencent à modifier leur façon de penser », conclut Sal Yutch, un des chefs de village. « Nous sommes convaincus que nous ne pourrons protéger nos ressources que si nous travaillons ensemble comme une seule collectivité. »

Lisa Waldick, rédactrice au CRDI à Ottawa, a récemment visité le site du projet GCRN-Ratanakiri au Cambodge.

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