La responsabilité de rendre compte : le rôle des médias dans le génocide au Rwanda

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Nadine Robitaille
« Au Darfour, il se produit la même chose qu'au Rwanda, mais au ralenti, prévient Allan Thompson. Les médias ne sont pas là, ils n'ont pas - ou ne veulent pas affecter - les ressources nécessaires pour couvrir de façon systématique les événements qui s'y déroulent. C'est loin, c'est difficile, comme le sont pourtant de nombreuses autres situations auxquelles ils consacrent malgré tout des ressources. »
 

À LIRE ÉGALEMENT

Le site Web d'Allan Thompson www.allanthompson.ca

Le site Web de la Rwanda Initiative www.rwandainitiative.ca

The Media and the Rwanda Genocide 

Ce journaliste chevronné et professeur à l'École de journalisme et de communication de l'Université Carleton s'intéresse à l'histoire du Rwanda depuis qu'il a effectué son tout premier voyage dans ce pays africain, au milieu des années 1990.

En 1996, en effet, il travaillait là-bas comme journaliste pour le Toronto Star, alors que le Canada était censé y diriger une mission de paix, et a vécu une expérience qui a littéralement transformé sa vie. Il s'est par la suite beaucoup investi pour faire connaître

l'histoire du Rwanda - tant le génocide que ses conséquences.

Cet intérêt l'a amené à diriger la publication de l'ouvrage The Media and the Rwanda Genocide, coédité par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), Pluto Press et Fountain Publishers et dont le lancement aura lieu en février 2007.

« On ne peut s'empêcher d'être profondément touché par ce qui s'est passé au Rwanda et moi, j'ai essayé, dans une certaine mesure, de me faire pardonner de ne pas avoir été là en 1994 », explique M. Thompson.

Une histoire de violence

C'est notamment grâce au film hollywoodien Hôtel Rwanda, produit en 2004, et au livre J'ai serré la main du diable, récit autobiographique et documentaire (et bientôt un long métrage) qui relate les expériences du Canadien Roméo Dallaire, ancien commandant de la Mission des Nations Unies pour l'assistance au Rwanda, si la plupart des gens sont aujourd'hui au courant des événements survenus au Rwanda en 1994.

Les tensions qui existaient depuis longtemps entre les Hutu, majoritaires, et les Tutsi, minoritaires, ont dégénéré en actes d'une violence inouïe après que l'avion transportant le président du Rwanda, le Hutu Juvenal Habyarimana, eut été abattu au-dessus de l'aéroport de Kigali, le 6 avril 1994.

Quelques heures seulement après cette attaque et le décès de M. Habyarimana, une vague de violence déclenchée dans la capitale s'est propagée dans tout le pays et n'a pas été endiguée avant la mi-juillet. En une centaine de jours, de 800 000 à 1,1 million de Tutsi et de Hutu modérés ont été assassinés.

Au cours des 13 années qui ont suivi, on a beaucoup écrit sur le rôle joué par les médias locaux, qui ont attisé la haine et la peur, ce qui a eu pour effet d'intensifier les effusions de sang. Les messages transmis par la Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM), créée par le Hutu Power, ont grandement contribué à exacerber les tensions en diabolisant non seulement les Tutsi, mais aussi les Hutu qui défendaient ces derniers.

Pour M. Thompson, RTLM a servi de bande sonore au génocide. Elle a déshumanisé les Tutsi, a rendu les gens insensibles à la violence et leur a même indiqué concrètement, dans certains cas, comment s'y prendre pour tuer les Tutsi et où trouver ceux qui tentaient de s'enfuir.

L’ignorance n’est pas un bienfait
 

​« Comme beaucoup d'autres au Rwanda, les médias ont échoué. Les puissances mondiales ont échoué. Et individuellement, nous avons échoué. »
Le sénateur Roméo Dallaire
 
Ce qu'on a moins examiné, toutefois, c'est le rôle joué par les médias étrangers qui, en n'accordant pas suffisamment d'attention à la situation, peuvent avoir facilité et prolongé le génocide. Ils ont généralement passé sous silence les événements qui se déroulaient au Rwanda, au lieu d'en faire la manchette de leurs journaux et bulletins de nouvelles. Ils ont surtout couvert l'évacuation des étrangers.

« Pourquoi n'avons-nous pas accordé une couverture médiatique appropriée à cette crise ? », demande M. Thompson. « Comment est-il possible d'avoir ignoré une tragédie d'une telle ampleur ? Chaque jour, 10 000 personnes se faisaient assassiner. C'est trois fois le nombre de personnes tuées lors de l'attentat du 11 septembre, et ce, quotidiennement, pendant une centaine de jours — et nous nous en sommes à peine rendu compte ? C'est ahurissant ! Qu'est-ce qui a cloché dans l'appareil médiatique pour que nous manquions ainsi à notre devoir ? »

M. Thompson se pose une question plus angoissante — qui est le thème central de son livre : « Si les médias avaient produit davantage de reportages, est-ce que cela aurait modifié le cours des choses ? Si des images des massacres avaient été diffusées aux bulletins de nouvelles, est-ce que le public aurait exhorté la communauté internationale à prendre des mesures ? Aurions-nous pu contribuer à interrompre le bain de sang ? »

Qu'est-ce qui attirait l'attention en Amérique du Nord avant et pendant le génocide ? Le procès d'O.J. Simpson, les Jeux olympiques d'hiver et l'étrange rivalité entre les deux vedettes américaines du patinage artistique, Tonya Harding et Nancy Kerrigan.

L'appareil médiatique ne peut suivre qu'un certain nombre d'événements à la fois, selon M. Thompson. Et c'est encore plus vrai lorsqu'il s'agit de produire des reportages sur les pays en développement. De plus en plus, les entreprises médiatiques ferment leurs bureaux à l'étranger. Ainsi, en Afrique, dit-il, il n'y a plus maintenant que trois ou quatre correspondants canadiens.

En 1994, les élections en Afrique du Sud et la victoire remportée par Nelson Mandela mobilisaient les maigres ressources médiatiques disponibles, au détriment du Rwanda, trop éloigné, qui n'a reçu qu'une très faible couverture. À cette époque, M. Thompson était journaliste au Toronto Star, pour lequel il couvrait les affaires étrangères à partir d'Ottawa. « S'il y avait quelqu'un qui aurait dû être au courant de la situation au Rwanda, c'était bien moi », admet-il.

Naissance d’un intérêt pour les questions de développement

En général, l'information en provenance des pays en développement n'a guère la cote, ni dans les salles de nouvelles, ni en dehors. Comme les entreprises médiatiques pensent que leur public ne s'intéresse pas aux questions de développement, elles n'y affectent pas de journalistes. Il revient donc aux journalistes eux-mêmes de cultiver un intérêt pour ces questions.

M. Thompson précise qu'il a commencé à s'intéresser au milieu du développement dans le cadre d'un stage qu'il a effectué au début des années 1990, grâce à la bourse Gemini que lui a décernée le CRDI. Il soutient que, pour améliorer et accroître la couverture médiatique des pays en développement et des sujets reliés au développement international, les parties concernées doivent agir à la base, c'est-à-dire cibler des journalistes qui sont en début de carrière. Selon lui, il suffit d'envoyer de jeunes journalistes en Afrique et de leur permettre de vivre une expérience hors d

u commun. Il est persuadé qu'à leur retour, la majorité d'entre eux n'auront de cesse d'y retourner et d'écrire des articles faisant état de ce qui se passe sur ce continent.

C'est cette conviction qui a incité M. Thompson et ses collègues de l'Université Carleton à mettre sur pied, à l'intention des étudiants canadiens en journalisme, un programme de stages au Rwanda. À l'été 2006, 14 étudiants de l'Université Carleton ont travaillé deux mois comme stagiaires au New Times, principal quotidien de langue anglaise du Rwanda. Même si les participants doivent assumer eux-mêmes les frais de leur voyage, M. Thompson s'attend à ce qu'un plus grand nombre d'étudiants s'inscrivent au programme cette année.

Ce programme de stages est l'une des dernières activités lancées par la Rwanda Initiative, qui a pour but de renforcer les capacités et que dirige M. Thompson. L'initiative vise en outre à constituer des archives réunissant des articles et des reportages produits par les médias et des documents portant sur le génocide et à établir un partenariat en enseignement du journalisme avec l'Université nationale du Rwanda, à Butare.

La Rwanda Initiative et le livre The Media and the Rwanda Genocide sont le fruit d'un symposium tenu à l'Université Carleton, en mars 2004, peu avant le 10e anniversaire du génocide. L'ouvrage contient plusieurs des textes des exposés présentés lors de ce symposium parrainé par le CRDI et examine la façon dont les médias africains de l'extérieur du Rwanda ont traité du génocide. Il comprend également un chapitre rédigé par le sénateur Roméo Dallaire.

« Si nous nous penchons sur le rôle joué par les médias dans le génocide au Rwanda, ce n'est pas dans le seul but de nous rappeler cette tragédie », explique M. Thompson. « Il nous reste encore des choses à apprendre, si bien que nous n'examinons pas la façon dont les journalistes et les médias se sont conduits en 1994 seulement dans une perspective historique. Malheureusement, il semble que nous n'ayons pas encore complètement compris ni assimilé les leçons de ce qui s'est passé au Rwanda. »

Nadine Robitaille est rédactrice en chef du Bulletin du CRDI.