La réhabilitation des terres arides de Baringo au Kenya

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Mike Crawley

Un taureau appelé Mwalimu a aidé à sauver la vie de centaines de têtes de bétail dans le district de Baringo au Kenya lors d'une récente sécheresse.

Mwalimu, en swahili, signifie « professeur » et ce taureau a enseigné aux autres membres du troupeau à faire quelque chose qui ne leur viendrait pas naturellement : se nourrir de cactus. Après deux années de sécheresse, le fourrage dans le district de Baringo était si rare que le bétail mourait de faim. Lorsque le personnel de la fiducie de bienfaisance Rehabilitation of Arid Environments (RAE) a entendu parler d'un taureau qui mangeait des cactus, il l'a acheté pour l'amener dans le district afin qu'il montre aux bovins affamés comment eux aussi pouvaient se nourrir de ces plantes grasses, une fois que les épines en ont été enlevées par brûlage.

Des bovins mangeurs de cactus

« Les bovins étaient tout disposés à faire l'essai de ce nouveau fourrage, mais ce sont les gens qui parfois étaient réticents », affirme Murray Roberts, directeur général de RAE. Pourtant Mwalimu, le mangeur de cactus, avait fait ses preuves devant plus de 150 bêtes et la pratique semblait devoir s'étendre à de nombreux autres troupeaux.

RAE, organisme appuyé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et d'autres donateurs, est connu pour faire la démonstration de ce qui semble impossible. Ses travaux portent surtout sur les terres semi-arides de la région du lac Baringo, situé à environ 300 km au nord-ouest de Nairobi, la capitale. Il s'intéresse en particulier à la récupération de terres sérieusement dégradées pour en faire des champs productifs, preuve que la désertification est réversible, ce qui ne se confirme toutefois que si la terre est gérée comme il se doit.

Un pâturage débridé

« Par le passé, c'était les anciens des Tugen, Pokot et Njemps, groupes ethniques vivant en partie de l'élevage et originaires de la région de Baringo, qui organisaient le pâturage de leur bétail », affirme Elizabeth Meyerhoff, ethnologue et co-directrice de RAE. Mais les changements sociaux, de même que la croissance démographique et l'augmentation des troupeaux de bestiaux, ont peu à peu érodé le pouvoir des anciens et alourdi les pressions qui s'exercent sur les terres. En outre, le gouvernement qui préside aux destinées du Kenya depuis son indépendance n'a pas encore officialisé les titres de propriété que devraient détenir les habitants de Baringo sur les pacages où leurs bêtes paissent depuis toujours, comme cela s'est fait ailleurs au Kenya en vertu du système collectif d'élevage du bétail selon lequel les terres sont des propriétés communes. La combinaison de ces facteurs a donné lieu à un pâturage « débridé » dans la région si bien que les membres de la collectivité ne sont guère portés à y gérer les terres en fonction de l'avenir.

« Si les gens possédaient des actes-titres sur leurs terres, ils s'en occuperaient sans doute mieux », fait valoir Roberts.

L'approche de RAE

La technique adoptée par RAE pour la remise en état des terres consiste à tenir des réunions avec les villageois afin de dénombrer les parcelles dénudées qu'ils souhaitent voir régénérées, clôturer les propriétés, préparer la terre grâce à un système de récupération de l'eau, planter des arbres et des graminées xérophiles, et travailler en collaboration avec la collectivité pour en arriver à une gestion judicieuse de l'utilisation des terres afin d'assurer la durabilité de l'environnement.

Cette approche participative prévoit aussi la tenue d'élections dans les villages pour former des comités de gestion chargés de réglementer l'utilisation des champs (par exemple, quels sont ceux où le bétail peut pacager sur les propriétés clôturées et pendant combien de temps), le personnel de RAE offrant conseils et avis. Renforcer les capacités de ces comités de gérer les ressources communes de façon durable et équitable est un des principaux objectifs du financement du CRDI.

Une expérience réussie

Michael Lekoipiri préside le comité de gestion du premier champ que RAE ait réhabilité en 1982. « Auparavant, il n'y avait ici qu'une terre stérile », rappelle-t-il. « Mais, au bout de quelques mois, l'herbe s'est mise à pousser. » Avec le temps, les villageois ont pu y mener leurs moutons pendant la saison sèche, pratique qui dans certains cas a permis de doubler le revenu que les propriétaires tiraient de leurs troupeaux.

« Bien des gens en ont bénéficié », poursuit Lekoipiri. « L'argent provenant de la vente des moutons et des graines de graminées sert à payer les frais de scolarité des enfants et la nourriture des familles. »

Les répercussions

RAE a régénéré ainsi environ 1 700 hectares de terres de communage, contribuant à la biodiversité et mettant fin à l'érosion du sol. Les statistiques montrent qu'en moyenne près de 1 000 familles profitent chaque année des terres réhabilitées. Certains comités de gestion ont décidé d'autoriser les femmes à récolter les graines de graminées ce qui leur procure une nouvelle source de revenu. D'autres ont ouvert des comptes bancaires et paient une partie du salaire des villageois embauchés par RAE pour surveiller et enregistrer l'utilisation que l'on fait des champs. Des pasteurs d'autres régions du Kenya sont venus à Baringo pour observer les travaux de RAE et appliquer ses techniques sur leurs propres territoires.

« Je rêve que tous les pâturages semi-arides deviennent productifs et soient gérés convenablement », déclare Roberts. Ces dernières années, RAE a surtout cherché à aider les petits agriculteurs à réhabiliter les terres dont ils assurent l'exploitation. L'idée a été proposée par les villageois eux-mêmes qui, inspirés par le succès des terres collectives remises en état, ont commencé à clôturer de petites parcelles de la terre familiale. La propriété privée — inconnue de la majorité des collectivités qui vivent de l'élevage — peut améliorer la qualité des pâturages pourvu que la gestion des terres soit efficace. À ce jour, 85 hectares de « champs privés » ont été remis en état par 93 propriétaires, dont un groupe de femmes.

La voie de la durabilité

« Depuis que je plante ces graminées, je n'ai pas eu à mener mon troupeau ailleurs en quête de pacage », affirme Wilson Chebungei, un des premiers villageois à ensemencer un champ privé avec l'aide de RAE. « J'ai aussi réussi à nourrir plus de 20 bêtes pendant quatre ans sans avoir à changer de champ. »

Néanmoins, tenter de persuader les pasteurs d'élever un nombre raisonnable de têtes de bétail pour protéger l'environnement relève encore du défi. « Il y a avait ici de très bonnes terres », souligne Paul Parsalaach, gestionnaire des activités sur le terrain du groupe RAE, « mais elles se sont sérieusement dégradées parce que les troupeaux sont trop nombreux et que les terres sont mal gérées. Les collectivités commencent à se rendre compte que le pâturage d'un trop grand nombre de bêtes pose problème. »

La dégradation de l'environnement

Parsalaach se souvient que durant toute son enfance (dans les années 1960 et 1970), jamais la région de Baringo ne s'est autant dégradée. « Partout, les oiseaux chantaient. La faune habitait par ici. On pouvait boire de l'eau à même le lac Baringo; on voyait même au travers. »

Aujourd'hui, protéger le lac Baringo est un des principaux soucis de RAE. Le surpâturage dans les basses terres avoisinantes et l'exploitation forestière dans les hautes terres entraînent une très grave érosion du sol qui, en retour, provoque l'envasement du lac. « Si on ne s'en occupe bientôt, le lac ne survivra pas, en tout cas pas dans sa forme actuelle », conclut Roberts.

Mike Crawley, en reportage à Kampi ya Samaki, au Kenya.